‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 32 sur 128 · CXXXIII. — Voltaire a Brossette · texte numérisé non relu

CXXXIII. — Voltaire a Brossette

A Paris, rue des Bons-Enfants, ce 14 avril 1732.

Je suis bien flatté de plaire à un homme comme vous, monsieur, mais je le suis encore davantage de la bonté que vous avez de vouloir bien faire des corrections si 5 judicieuses dans V Histoire de Charles XII.

Je ne sais rien de si honorable pour les ouvrages de M. Despréaux que d'avoir été commentés par vous et lus par Charles XII. Vous avez raison dédire que le sel de ses satires ne pouvait guère être senti par un héros vandale

10 qui était beaucoup plus occupé de l'humiliation du Czar et du roi de Pologne que de celle de Chapelain et de Cotin. Pour moi, quand j'ai dit que les satires de Boileau n'étaient pas ses meilleures pièces, je n'ai pas prétendu qu'elles fussent mauvaises. C'est la première ma-

15 nière de ce grand peintre, fort inférieure, à la vérité, à la seconde, mais très supérieure à celle de tous les écrivains de son temps, si vous en exceptez M. Racine. Je regarde ces deux grands hommes comme les seuls qui aient eu un pinceau correct, qui aient tou-

20 jours employé des couleurs vraies et aient copié fidèlement la nature. Ce qui m'a toujours charmé dans leur style, c'est qu'ils ont dit ce qu'ils voulaient dire, et que jamais leurs pensées n'ont rien coûté à l'harmonie ni à la pureté du langage. Feu M. de La Motte, qui écrivait

25 bien en prose, ne parlait plus français quand il faisait des vers. Les tragédies de tous nos auteurs depuis M. Racine sont écrites dans un style froid et barbare. Aussi La Motte et ses consorts faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour rabaisser M. Despréaux, auquel ils ne pouvaient

îo s'égaler. Il y a encore, à ce que j'entends dire, quelquesuns de ces beaux esprits subalternes qui passent leur vie dans des cafés, lesquels font à la mémoire de M. Despréaux le même honneur que les Chapelains faisaient à ses écrits de son vivant ; ils en disent du mal parce qu'ils

î5 sentent que si M. Despréaux les eût connus, il les aurait méprisés autant qu'ils le méritent. Je serais très fâché que ces messieurs crussent que je pense comme eux, parce que je fais une grande différence entre les premières satires et ses autres ouvrages. Je suis surtout

40 de votre avis, monsieur, sur la IX^ satire qui est un chefd'œuvre, et dont VËpttre aux Muses de Rousseau n'est qu'une imitation un peu forcée. Je vous serai très obligé de me faire tenir la nouvelle édition des ouvrages de ce grand homme qui méritait un commentateur comme

4) vous. Si vous voulez aussi, monsieur, me faire le plaisir de m'envoyer V Histoire de Charles XII de l'édition de Lyon, je serai fort aise d'en avoir un exemplaire, et je ne manquerai pas de faire corriger dans la première édition ce que vous avez bien voulu changer dans celle-ci.

50 Je me flatte surtout, qu'on n'aura pas manqué de suivre exactement le dernier errata qui a été rendu public et que j'ai fait insérer dans le Mercure de février. Conservez-moi toujours, monsieur, un peu de part dans votre souvenir. J'ai l'honneur d'être avec toute l'estime que

, , vous méritez votre très humble et très obéissant serviteur.

Voltaire.

Corr. Rousseau et Brossette. II

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