‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 33 sur 128 · CXXXIV. — Brossette a Rousseau · texte numérisé non relu

CXXXIV. — Brossette a Rousseau

A Lyon, ce 6 mai 1732.

Quelque plaisir que j'aie à vous écrire, monsieur, je me fais un scrupule de vous fatiguer par des lettres inutiles. J'appelle ainsi celles qui ne contiendraient 5 aucuns faits capables de vous intéresser; et quand je borne à cette stérilité de choses l'inutilité de mes lettres, vous voyez que je compte un peu sur votre indulgence pour le reste et que je me fais grâce sur les autres défauts, qui peuvent les rendre tout au moins indifférentes.

10 Voilà sincèrement ce qui m'a empêché de vous écrire depuis quatre ou cinq mois. Si je vous écris aujourd'hui, ce n'est pas que j'aie des choses tort importantes à vous mander ; mais après tout il ne faut pas s'endormir tout à fait avec un ami de votre caractère, quand on ne l'éveil-

15 lerait que pour lui rendre compte de ses songes et pour lui donner de simples marques de son souvenir.

Nos derniers entretiens ont roulé sur l'affaire du P. Girard, dont le public a cessé de parler par lassitude, quoique les partisans de ce Père ne laissent pas de dire

20 sourdement que l'on travaille au Conseil à la révision du procès, pour parvenir à la cassation de l'arrêt du Parlement de Provence. Entreprise difficile, et peut-être téméraire, car il y a des maux qu'on ne fait qu'irriter en essayant de les guérir ; et, d'ailleurs, dans les affaires qui

25 font un certain éclat, le public, dont le tribunal est toujours redoutable, rend ses arrêts aussi bien que les juges, et bien souvent il arrive que le jugement de l'un ne s'accorde pas avec les décisions des autres. Quelques jours après que le P. Girard fut arrivé d'Aix à Lyon, l'évêque

30 de Viviers lui écrivit deux lettres fort pressantes, et même respectueuses, pour le consoler de sa disgrâce et pour l'engager à aller travailler dans son diocèse, ou plutôt à s'y aller délasser de ses fatigues. Il répondit aux invitations du prélat et partit d'ici vers la fin de novembre.

5) Douze mois après il revint à Lyon d'où ses supérieurs l'ont envoyé à Dôle, sa patrie, depuis environ six semaines. Voilà selon toute apparence, la dernière scène de cette tragi-comédie qui a attiré l'attention de toute l'Europe.

40 Vous avez sans doute ouï parler de V Histoire du peuple de Dieu, par le P. Berruyer, jésuite de Paris. Cet ouvrage parut, il y a trois ou quatre ans % et fut lu avec beaucoup d'avidité, surtout par les dames, à cause des ornements du style et de la singularité des réflexions. Des lecteurs

45 plus exacts et plus rigides ont condamné ce livre par ces mêmes qualités, qui avaient charmé les autres. Ils ont dit à l'égard du st}de qu'il était trop orné et trop fleuri pour une histoire sacrée, qui exigeait plus de sévérité et de gravité. Quant aux réflexions, on en a blâmé plusieurs

50 comme trop délicates et même un peu galantes. De sorte qu'on a porté la critique jusqu'à appeler ce livre le Roman du peuple de Dieu. L'auteur a vu naître des censeurs dans le sein même de sa société. Ses propres confrères ront dénoncé au Père Général, qui lui a nommé des exami-

, , nateurs secrets. Il est venu à Lyon depuis trois mois, pour être plus libre et plus à portée d'avoir la communication des objections qu'on lui fait, et pour faire les changements convenables. C'est un fort honnête homme,

I. Exactement en 1728. Il fut suivi d'un supplément en 1755 et 1757, li ne suscita pas moins d'émotion que le début.

qui ne

qui réunit beaucoup de modestie et de douceur avec

60 beaucoup d'esprit. Il me dit ces jours passés que tout était réglé à la satisfaction des parties, et il s'en retourne à Paris.

Il y a un an que M. de Voltaire m'envoya la dernière édition de sa Henriade, et depuis deux mois, il m'a encore

65 envoyé son Histoire de Charles XII . Cet ouvrage m'a paru fort bien écrit : des portraits bien touchés, une narration vive et rapide et toutes les réflexions liées naturellement et même fondues avec la narration. Avouez que son héros était d'un caractère bien extraordinaire. C'est le terme le

70 le plus doux dont on puisse se servir, en parlant des sentiments et de la conduite de ce héros vandale. Prenez la peine, monsieur, de jeter les yeux sur cet endroit du livre V, p. 195, où l'auteur, après avoir dit que le roi de Suède, dans sa retraite de Bender, s'amusait à lire les

75 œuvres de Corneille, de Racine et de Despréaux, et qu'il ne prit nul goût aux satires de celui-ci, qui en effet ne sont pas ses meilleures pièces, mais qu'il aimait fort ses autres écrits, ajoute : Quand il lut cette épître au roi de France Louis XIV, où r auteur traite Alexandre de fou et d'enragé, il déchira le

80 feuillet. Il faut convenir que ce trait est véritablement dans le caractère d'un héros qui avait pris Alexandre pour son modèle ; mais M. de Voltaire, qui a cité de mémoire l'endroit dont il s'agit, a pris l'épître I de Boileau pour la satire VIII, dans laquelle, au vers 99, com-

8$ mence le passage qu'il a eu en vue :

Quoi donc ? à votre avis, fut-ce un fou qu'Alexandre Qui, cet écervelé, etc.

Je ne parle point d'une petite équivoque qui se trouve

dans ces mots : Quand il lut cette épître au roi de France

90 Louis XIV, ; car il semble qu'il ait voulu dire que le roi

DE J.-B. ROUSSEAU ET DE BROSSETTE lOI

de Suéde lut cette èpïtre au roi de France. Il fallait mettre : Quand il lut cette épître, adressée au roi de France. Il est bien facile de raccommoder tout cela en disant : Quand il lut cette satire où V auteur traite, txc. Au reste, il n'est pas

9) étonnant que l'Alexandre du nord, plus occupé de l'humiliation du Czar et du roi de Pologne que de la critique de Chapelain et de Cotin n'ait pris aucun goût aux satires de Boileau.

M. Racine quitte notre ville de Lyon pour aller à Sois-

loo sons exercer la direction des gabelles. Je suis véritablement fâché de cette transmigration, qui va nous priver d'un homme autant estimable par son esprit qu'aimable par ses mœurs, digne enfin du grand nom qu'il porte. Mais ce changement lui est avantageux, parce qu'il rapproche

105 M. Racine de ses amis et de sa patrie, et que son nouvel

emploi sera plus lucratif que celui qu'il avait en ce pays-ci.

Je ne vous dis rien de la mort de M. de La Motte, qui

n'est plus une nouveauté. Eh ! qu'en pourrai-je dire

après l'éloge que M. de Fontenelle, son ami, en fit à

110 l'Académie, le jour de la réception de M. l'évêque de Luçon » ? Voici un extrait tout nouveau du discours de M. de Fontenelle.

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