‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 5 sur 128 · CVI. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CVI. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, le 29 septembre 1730.

Je sais, monsieur, que votre activité vous fait trouver du temps de reste pour le nécessaire et le superflu et qu'en faisant avec moi le même marché que vous aviez

s fait avec feu M. Despréaux vos fonds demeureraient en leur entier et sans qu'il y parût la moindre diminution ; mais il ne serait pas juste aussi que je misse les miens à si gros intérêts et ma conscience en souff'rirait trop. Je serai trop payé quand vous voudrez bien me rendre lettre

lo pour lettre et dérober de temps en temps pour m'écrire

une demi-heure à vos occupations. Cela vous sera plus facile qu'à moi de faire le même larcin à mon oisiveté, quoiqu'il y ait infiniment plus à gagner pour moi que pour vous. Venons à votre lettre.

15 Je ne doute point qu'il n'y ait de fort bonnes choses dans le livre que vous me promettez du P. Colonia, et ce qui me le fait croire c'est l'étendue qu'il y a donnée, laquelle aurait été fort rétrécie s'il s'était borné à l'histoire personnelle des écrivains de votre ville, au lieu que

20 celle de leurs écrits lui aura fourni de quoi s'étendre sur différentes matières également curieuses et intéressantes, car l'histoire d'un auteur est proprement l'histoire de ses ouvrages comme l'histoire d'un héros est celle de ses actions. La vie privée d'un homme de lettres est quelque

25 chose de bien sec et souvent de bien petit. Les événements en sont trop peu considérables pour mériter l'attention d'un lecteur, mais les particularités qui regardent les ouvrages intéressent et instruisent toujours lorsqu'elles sont vérifiées par des preuves solides et par les recherches

50 sérieuses et savantes. C'est par là, monsieur, que votre commentaire sur Boileau est si recommandable et si connu, au lieu que la vie qu'on a imprimée de ce fameux auteur l'est si peu que personne n'en parle et que moimême je n'ai pas eu la curiosité de la lire. Il en serait

3) de même des recherches que vous avez faites sur les œuvres de Molière. Je suis sûr que si vous avez quelque jour le loisir de les mettre en ordre, elles feront plaisir au public : ce qu'on ne peut pas dire de sa prétendue vie imprimée, qui est tombée dès sa naissance dans un mépris

40 universel, n'étant qu'un amas indigeste de petitesses, de faussetés, et de misérables détails indignes également du sujet et du lecteur. J'ai ouï comme vous conter à feu M. Despréaux bien des particularités touchant cet auteur,

dont la plupart me sont échappées de la mémoire. Mais

4 5 j'y conserve encore les réflexions que j'ai faites sur ses ouvrages, et il m'a passé bien des fois par la tête, si quelque jour on en faisait une édition digne de leur mérite, de faire ce que M. Pellisson a fait à celle des œuvres de Sarrazin, c'est-à-dire une dissertation sur le

50 même modèle où je dirais ce que je sais de l'auteur et ce que je pense de ses ouvrages, qui, quoique généralement admirés, ne le sont pas encore à mon avis autant qu'ils méritent de l'être. Mais j'aurais besoin pour cela de votre secours, du moins pour les faits qui me sont échappés,

55 car M. Despréaux, qui était son ami, est un garant irrécusable, et si vous n'avez rien perdu de ce qu'il vous en a pu dire, vous avez de quoi satisfaire pleinement la curiosité du public sur tout ce qui mérite d'être su de cet illustre écrivain.

60 Vous me faites bien plus d'honneur qu'il ne m'en appartient, en me mettant au rang de ceux dont les ouvrages peuvent mériter des éclaicissements. Je leur rends trop de justice pour les en croire dignes. Il est pourtant vrai que j'aurais un fort grand intérêt personnel à

6) détromper le public des fausses impressions que d'intâmes calomniateurs se sont efforcés de lui donner tant de mes écrits que de ma personne. Les éditions que j'ai données peuvent suffire pour cela, du moins à l'égard des personnes raisonnables et ceux-là tôt ou tard entraînent

70 les autres. Mais quant aux vues que j'ai eues en composant la plupart de mes écrits et aux applications qui se peuvent faire des endroits particuliers dont ils sont composés, vous avez raison de dire qu'il n'y a que moi qui puisse en rendre un compte fidèle. Comme je me suis fait

75 toujours une loi de ne nommer personne et qu'il est difficile qu'une chose dite pour une ne puisse convenir

à quelques autres, il n'y a guère que moi qui puisse dire au juste ce que j'ai véritablement pensé. Il est plus aisé de deviner les allusions parce qu'elles roulent

80 sur des choses que tout le monde peut savoir. Mais je crois tout cela fort indifférent pour le public et fort indifférent pour moi-même, lorsqu'on me rendra la justice que vingt années passées en différentes cours et à la face, pour ainsi dire, de toute l'Europe me mettent en droit de

85 prétendre et lorsqu'on comparera mes mœurs, ma conduite et ma manière de vivre à celles de mes calomniateurs. Ce n'est qu'à cette intention que j'ai cherché le grand jour et le grand monde. Dieu merci, je n'y ai rien perdu, et je n'ai point lieu de me repentir des vingt

90 années que j'ai sacrifiées à ma réputation. Il est bientôt temps que je songe à payer dans un genre de vie plus retiré et plus conforme à mon inclination ce que je dois à Dieu et à moi. Le reste est en vérité bien peu de chose. J'en excepte l'amitié des honnêtes gens. Je vous prie de

95 me conserver la vôtre et de me croire plus parfaitement que personne, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Rousseau.

CVII. — Chauvelin, maître des requêtes, chargé de la direction de la librairie, a Brossette.

On propose ici, monsieur, une édition in-40 du Molière. Je sais que vous avez fait des notes sur cet ouvrage. Si vous voulez me les communiquer, je les ferai employer dans cette édition, persuadé que le public les

5 recevra avec plaisir, venant d'une personne dont l'érudition lui est déjà connue par plusieurs endroits.

J'ai l'honneur d'être très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Chauvelin.

A Paris, le 19 février 1731.

CVIII. — Gallyot, premier commis du garde des sceaux, a Brossette.

Le S"" Duplain, monsieur, vient de me remettre une lettre de votre part, remplie des sentiments les plus obligeants pour moi, dont je ne puis assez vous remercier, ni vous en demander la continuation, en vous assurant, 5 monsieur, que n'ai rien de plus à cœur que de la mériter. Le S"^ Duplain a dû vous mander que, sans aucune recommandation, il n'a trouvé au bureau de la Librairie ni difficultés ni mauvaise humeur. On y voit toujours avec plaisir ceux qui tâchent à remplir leurs professions avec

10 honneur et zèle, et on a jugé à son air qu'il était du nombre. Aussi lui fera-t-on expédier au bureau prochain le privilège du Fevretet du Cabassutius '. Le premier, qui était fort demandé parnos libraires de Paris, est approuvé par M. Terrasson, votre compatriote. Je ne négligerai

15 aucune occasion de revoir le S»^ Duplain et je me rapellerai volontiers la part que vous prenez à ce qui l'intéresse et l'amitié dont vous l'honorez.

I. Il s'agit sans doute du Traité dts abus, de Ch. Fevret (Lyon, X7}6, 2 vol. in-12; et de la Notitia eccksiastica de Jean Cabassut (Lyon, 1725, in-folio.)

Vous avez reçu sans doute la lettre de M. Chauvelin, maître des requêtes, au sujet du Molière. Non seulement

20 je l'ai écrite, mais je lui en ai inspiré le dessein, me réservant de vous instruire plus particulièrement du dessein qui nous occupe, inter nos seulement. M. l'abbé d'Olivet, qui vous est connu, a rencontré dans son voyage de Hollande M. Rousseau, avec qui vous êtes, je

2) crois, en commerce de lettres. M. Rousseau lui a donné, remis ou promis une lettre en forme de dissertation sur Molière, et sur cet ouvrage on a conçu l'idée de donner ici une édition in-40 du Molière assez belle et magnifique, car on y veut joindre des estampes magnifiques,

30 pour faire voir aux étrangers, sans en excepter les Anglais, que nous savons les égaler dans l'art typographique et que même nous pouvons les surpasser. Je me suis ressouvenu que vous aviez eu dessein de publier des notes sur cet auteur, et que peut-être nonobstant vos occupations

5) redoublées, vous n'en aviez pas perdu le dessein. J'en parlai à M. Chauvelin, lequel avec une très grande vivacité dont il est pourvu, avec bien d'autres excellentes qualités, voulut dans l'instant vous en écrire pour vous les demander. Voici effectivement l'occasion d'exécuter

40 ce dessein, et vous pouvez être vivement persuadé, si vous m'accordez votre confiance en cette occasion, que je ne passerai point les bornes que vous me prescrirez. Il y a même plus : comme le privilège de ce livre appartient à une société dont MM. Martin, Guérin et Coignard ne

45 sont point, je puis les y faire comprendre bien plus facilement encore, si en m'envoyant vos notes vous me marquez que vous souhaitez qu'ils y aient part, comme il est vrai, ce me semble, que vous leur en aviez fait la proposition à Paris.

)0 J'omettais de vous dire que M. l'abbé d'Olivet n'aura

point part à la révision ou examen de vos notes, si vous ne le souhaitez.

Je vous apprends ce que peut-être vous n'ignorez pas. Il se fait une édition du Régnier en Hollande in-40 et

5 5 in-i2. J'ai vu des premières feuilles de rin-4°. L'exécution en est des plus belles, ornée de cadres rouges qui ne font pas un bel effet. On y a ajouté des notes nouvelles, outre les vôtres, avec un éloge de M. Rousseau, en forme d'épître dédicatoire assez satirique. Je soupçonnerais

60 volontiers M. l'abbé Lenglet d'en être l'éditeur. Mais sur ce soupçon, gardez, je vous prie, le silence.

J'ai l'honneur d'être très parfaitement, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Gallyot.

A Paris, le 19 février 1731.

Page 1