‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 45 sur 128 · CXLIX. — Brossette a Rousseau · texte numérisé non relu

CXLIX. — Brossette a Rousseau

A Lyon, ce 12 décembre 1732.

Un séjour de plus de deux mois que j'ai fait à la campagne, monsieur, m'a terriblement dérangé et m'a empêché de vous écrire. Ce n'est point par oubli que j'ai S négligé de répondre, dans ma dernière lettre, aux questions que vous m'aviez faites. Mais lorsque je vouséciivis, j'étais si vivement animé contre notre infâme calomniateur, que je ne pus me résoudre à vous parler d'autre chose que delà noirceur de son procédé. Quelques jours

10 après, j'écrivis encore à M. de Lasseré et le priai de vous mander ce qui s'était passé, suivant le détail qu'il m'en avait fait dans deux ou trois de ses lettres. C'est lui, qui, de son propre mouvement et par l'amitié qu'il a pour vous et pour moi, a engagé M. Hérault, lieutenant

15 général de Police, à prendre connaissance de cette affaire. Ce magistrat a ordonné à l'abbé Lenglet de supprimer son libelle et de m'écrire une lettre de réparation, pour avoir

si indignement abusé de mon nom. C'est à quoi il a satisfait en remettant sa lettre à M. Hérault, qui me l'a en-

20 voyée. Dans la réponse que je lui ai faite par la voie de ce magistrat, je lui ai reproché son double crime, à votre égard et au mien, dans les termes les plus forts, et je l'ai exhorté par tous les motifs d'intérêt, d'honneur et de religion, à ne faire jamais paraître cet ouvrage d'iniquité ;

25 et c'est ce qu'il fera, s'il a tant soit peu de raison et de pudeur.

M. Barrillot, qui a eu l'honneur de vous voir en allant en Hollande, m'a écrit de Bruxelles même pour me témoigner combien il était charmé de l'accueil que vous lui

50 aviez fait. Quelque temps après, il m'écrivit encore de La Haye pour m'informer d'une nouvelle imposture de l'abbé Lenglet, prouvée par une pièce que M. Barrillot avait copiée sur l'original et qu'il m'envoya. C'est une lettre fabriquée par l'abbé Lenglet, sous le nom de M. des

35 Maizeaux, et adressée à M. de Saint-Hyacinthe, pour annoncer dans le Journal littéraire une nouvelle édition des œuvres de Régnier, que cet abbé faisait faire à Amsterdam avec des augmentations. Mais les libraires qui impriment ce journal ont été assez honnêtes gens pour ne

40 faire aucun usage de cette lettre, qui est un tissu de mensonges, de suppositions, d'impostures ; et le tout pour faire accroire au public que cette édition qu'il fait faire à Amsterdam, chez Oleander, est faite à Londres chez Jacob Tonson. Il me fait l'auteur de quantité d'additions

4S qui sont, dit-il, dans les notes. Il suppose que j'ai eu la complaisance d'envoyer mes prétendues augmentations à ce libraire de Londres, quoique je ne le connaisse point et que je n'aie jamais eu plus de relation avec lui qu'avec l'abbé Lenglet. Mais ce que je trouve de plus cruel

50 et de plus affreux, c'est que ce coquin ose m*attribuer

Corr. Rousseau et Brossette, II. 9

une infâme compilation de pièces qu'il a insérées dans cette édition. Il en parle ainsi dans sa lettre : Le texte en est non seulement plus correct que dans la première édition de Londres; il y est encore augmenté de plus de deux mille vers, S 5 que M. Brossette n'a recouvrés que depuis peu de temps, parmi lesquels il y a des épigrammes fort jolies, dans le style, à la vérité, de Régnier ; mais qu'importe ? Après cela il donne pour échantillon une épigramme fort obscène et fort grossière qui commence :

éo Lisette, à qui on faisait tort,

Vint à Robin toute éplorée Et lui dit : Donne-moi la mort, etc.

Voilà les gentillesses dont cet homme-là, qu'on dit être prêtre, fait ses délices et dont il m'attribue l'heu-

6$ reuse découverte. Enfin, monsieur, il faudrait transcrire sa lettre entière pour vous dire toutes les sottises dont elle est remplie. Comme elle vous intéresse aussi bien que moi, car il parle de vous, je vous en envoirai une copie, si vous le souhaitez. Mais vous avez pris le bon

70 parti, qui est celui du mépris et du silence, ut tua moderatio et gravitas aliorum infamet injuriant.

Quelques libraires de Paris se disposent à faire une édition nouvelle de Boileau, et l'un d'eux, qui est Coignard, m'a prié de leur part d'envoyer mes augmentations

75 pour y être insérées. Comme j'avais promis de les donner à MM. Fabri et Barrillot, libraires de Genève, qui ont fait la première édition, je mandai à M. Barrillot, quand il alla à Paris au mois d'octobre, de s'aboucher avec Coignard et ses associés pour traiter ensemble de cette

80 dernière édition, et de la faire de concert avec mes changements et additions. M. Barrillot m'a écrit de Bruxelles qu*il vous avait communiqué cet endroit de ma lettre, et

que vous pensiez qu'il convenait mieux que cette nouvelle édition fût faite à Genève, c'est-à-dire dans une ville 85 étrangère, qu'à Paris. Je sais que le génie de la nation est assez porté à préférer un livre français imprimé hors du royaume, parce qu'on s'attend à y trouver des choses libres et hardies qu'un censeur royal se croirait obligé de retrancher ou d'adoucir. Mais je ferai toujours en sorte 90 que mes écrits ne se sentent point de la liberté du lieu où l'impression s'en fera. Ainsi il m'est égal, quant au fond de l'ouvrage, que l'édition dont on parle soit faite à Paris, ou à Genève, ou ailleurs. Le seul motif qui me déterminerait en faveur de Paris serait la beauté 95 de l'impression et l'ornement des figures, avantages qui ne me sont pas indifférents et qu'il est plus difficile de trouver à Genève.

Pour répondre maintenant à vos questions, je vous dirai, monsieur, que je suis sorti de mes fonctions con-

100 sulaires depuis près d'une année, mais au commencement de celle qui vient je vais rentrer pour deux ans dans des fonctions à peu près semblables, qui néanmoins me laisseront un peu plus de loisir. J'ai profité de celui que j'ai eu cet automne à la campagne pour travailler à ma nou-

105 velle édition de Boileau, qui sera considérablement augmentée. Je ne serais point fâché qu'elle pût se faire à Paris, pour les raisons que je viens de vous dire, mais cela dépend de MM. Fabri et Barrillot et des arrangements qu'ils prendront avec les libraires de Paris. J'ai aussi

110 employé mes heures perdues à faire quelque chose sur Molière. L'amitié que vous avez pour moi ne me met-elle point en droit d'exiger que vous me rendiez compte aussi de vos occupations et des ouvrages nouveaux que vous avez dans le portefeuille ? Vos talents méritent bien que

115 Ton s'empresse de savoir l'usage que vous en faites.

132 CORRESPON DANÇE

Il y a quelque temps que M. l'abbé de Lécherêiie, que vous avez vu à Vienne, me rendit visite, en passant par Lyon. Il me parla de vous avec toute les marques d'une parfaite estime, et me pria de faire mention de lui dans 120 la première lettre que je vous écrirais. Il se ressouvint de la fin d'un couplet, que vous aviez fait dans un repas, auquel il avait été invité et oii l'on donna de mauvais vin :

Et je bois le nectar du Diable 125 Versé par le page des Dieux.

Il était bien fâché d'avoir oublié le reste de la chanson Je vous la demande pour lui et pour moi.

Je reçus hier deux livres nouveaux de Paris d'un caractère fort différent. L'un est un Traité du sublime dédié à

130 à M. Despréaux, par M. Silvain, avocat au Parlement. Cette dédicace viendrait après coup, si l'on ne disait pas, dans l'avertissement, que l'ouvrage est composé depuis 1708. L'autre, qui est sans nom d'auteur, a pour titre : le Repos de Cyrus ou Vhistoire de sa vie depuis sa quarantième

135 année. Je n'ai fait qu'ouvrir le premier, parce que je me réserve à le lire tout de suite avec attention. A l'égard du second, je l'ai parcouru rapidement, mais j'y ai trouvé un style fardé, papilloté, plein d'affectation ; des sentiments peu héroïques ; une morale effénunée ; des carac-

140 tères mal peints et mal soutenus ; des jugements peu justes et des réflexions peu nouvelles. Dans la première partie, Cyrus fait l'amour ; dans la seconde il fait des établissements d'Académies, et dans la troisième il fait d'autres règlements pour son royaume. Cet ouvrage est allégo-

145 rique et c'est sous le voile de l'allégorie qu'on y fait le portrait de nos plus fameux poètes, parmi lesquels vous y êtes, ce me semble, désigné dans un endroit. L'auteur de

cet ouvrage est l'abbé Pernetti', précepteur des enfants de M. de Bologne, premier commis des Finances. On dit i$o qu'il aurait mieux fait de se reposer que de faire h Repos de Cynis.

Page 1