‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 46 sur 128 · CL. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CL. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, ce 28 décembre 1732.

J'ai su dès le mois d'octobre dernier, monsieur, de quelle manière votre calomniateur et le mien avait été houspillé à la Police, et j'ai vu même ce que vous avez 5 écrit à M. de Lasseré depuis ce temps-là touchant la lettre que vous avez reçue de cet indigne prêtre et la réponse que vous lui avez faite. Et comme par l'invitation que vous lui faites dans cette réponse d'étouffer les sentiments d'animosité contre moi, je juge que vous avez

10 pu oublier ce que je vous avais écrit dès le mois d'avril de l'année passée de l'ingratitude de ce fripon à mon égard, je crois qu'il ne sera pas hors de propos de vous envoyer la copie que j'ai gardée du récit que j'en ai fait à M. de Lasseré, afin que vous puissiez mieux juger de

I \ son procédé et du mien, vous priant de vouloir bien me renvoyer cette copie quand vous en aurez pris la lecture. J'en ai fait faire une de ce que vous me mandez au sujet de la lettre fabriquée par cet imposteur sous le nom de M. des Maizeaux, et je l'ai envoyée à M. de Las-

jM seré, afin qu'il en informe M. Hérault. Je crois qu'il ne

1. L'abbé Jacques Pernetti, né dans le Forez, en i6q6, mort à Lyon, le 6 février 1777.

serait pas hors de propos que vous envoyassiez copie de la pièce entière à ce magistrat. Vous ferez sur cela ce que votre prudence et le zèle de la vérité vous conseilleront pour le mieux.

25 Je suis ravi que vos remarques sur Boileau soient prêtes à réimprimer. Je n'ai plus la première édition et je n'ai différé à la faire chercher que dans l'attente de la seconde, dans laquelle j'espère que vous aurez assez de crédit pour faire retrancher ce qui s'est glissé dans la

50 première d'injurieux à M. Despréaux, dont la mémoire ne saurait être trop respectée surtout par son commentateur. Pourvu que les censeurs ne vous fassent rien retrancher de ce qui a paru dans l'édition de Genève, je suis fort content que celle-ci se fasse à Paris : mais comme la

55 plupart sont d'assez petits esprits, la crainte que j'ai eue que vous ne tombassiez en mauvaises mains m'a inspiré le conseil que j'ai donné àM. Barrillot de l'imprimer luimême, afin de vous garantir contre les scrupules de Messieurs les examinateurs.

40 Je ne sais si on a achevé l'impression du Molière in~40, mais j'ai vu depuis peu une lettre de Paris dans laquelle on mande que les libraires ont dessein d'y insérer cette prétendue vie de l'auteur, dont on a diffamé la mémoire de ce grand poète dans les dernières éditions qu'on en a

45 données. Je juge par là qu'on n'a pas fait grand cas des avis que j'ai donnés dans la lettre que j'ai écrite à M. Chauvelin. Mais je puis vous répondre que si cela arrive et si on ne purge pas cette édition de tous les misérables rogatons dont les précédentes ont été infectée.^ jusqu'ici,

50 les éditeurs s'en trouveront mal et que je ne souffrirai point que celui de tous les auteurs qui fait le plus d'honneur à notre nation soit déshonoré et vilipendé par des compilateurs ignorants et sans gêne, ni qu'on associe

impunément à ses ouvrages dans une édition impor-

55 tante des pièces indignes de paraître avec les siennes- Vous ferez fort bien, monsieur, de faire vos notes de manière qu'elles puissent paraître séparément. Je ne vous dis pas cela sans raison, et je pourrais vous en dire davantage si je ne me faisais comme je dois un scrupule

60 de violer le secret des lettres même à l'égard de ceux qui ne s'en font aucun de violer tous les autres devoirs. J'espère que vous voudrez bien me communiquer ce que vous aurez écrit, comme je vous promets de vous faire part de ce que j'écrirai si je me vois obligé d'écrire pour

65 venger Molière de l'affront qui sera fait à des ouvrages comme les siens.

Si vous retrouvez l'occasion de voir M. l'abbé de Lécheréne ou de lui écrire, je vous prie de l'assurer que son mérite et sa politesse sont toujours gravés dans

70 mon esprit et dans mon cœur, et que si je l'ai regretté à Vienne, je le regrette encore davantage ici. J'ai totalement oublié l'impromptu dont il vous a dit la fin, et je ne me souviens pas même de l'occasion qui y a donné lieu. Je me suis seulement rappelé les deux vers que

75 vous me citez, mais c'est tout.

Mon libraire de Hollande m'a écrit qu'il allait commencer une nouvelle édition de mes ouvrages et je compte d'y faire quelques augmentations dont vous jugerez quand elle paraîtra, car j'aurai soin que vous en ayez un des

80 premiers exemplaires. Ce que vous me dites du nouveau Traité du sublime que vous avez parcouru me donne de la curiosité. Il y a plusieurs choses qu'on peut ajouter à ce qu'en a écrit Longin, mais la matière est bien délicate et il ne suffit pas d'être savant pour la traiter comme il faut.

o) Agréez les vœux que je fais pour vous à l'occasion de la prochaine année, et les assurances du tendre et sin-

cère dévouement avec lequel je suis, mon cher monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Rousseau.

Page 1