CLX. — Brossette a Rousseau
A Lyon, ce 15 octobre 1733.
Il y a longtemps que je vous ai déclaré, monsieur, que quand je ne serais pas exact à vous écrire, ce serait parce que le loisir ou la matière me manqueraient. Quoique je
5 n'aie pas encore aujourd'hui beaucoup de'l'un ni de l'autre, je ne laisse pas de rompre un silence dont je serais bien honteux, si j'en étais absolument coupable. On n'a pas manqué de vous faire savoir que Ton a repris à La Haye, chez Oléander, l'impression qui avait été interrompue du
10 Régnier de l'abbé Lenglet, et que, malgré vos précautions et les miennes, cette malheureuse édition sera incessam-
15e CORRESPONDANCE
ment livrée au public. Ovx me fait pourtant espérer que l'épître satirique, qui était destinée à nous déshonorer, vous et moi, sera totalement supprimée. Au surplus, je
15 compte bien que nous ne serons pas épargnés, dans les notes. A la réception de cette nouvelle, j'ai fait une dernière tentative, sur le succès de laquelle je ne compte pas infiniment. J'ai écrit une grande lettre à M. le marquis de Fénelon, ambassadeur de France à La Haye,
20 pour supplier son Excellence de prévenir une injustice aussi cruelle que celle-là. J'ai écrit aussi à mêmes fins à M. de La Ville, homme de lettres et homme de mérite, à ce qu'on dit ; et quoique je n'aie point l'honneur d'être connu dans cette cour, j'espère du moins que l'amour de
25 la justice sera assez fort pour exciter leur compassion ou leur ministère. Comme vous êtes plus à portée que moi de savoir ce qui se passe à ce sujet, je vous prie, monsieur, de m'en informer ; faites-moi savoir aussi en quel état est la nouvelle édition de vos œuvres, à laquelle vous m'avez
30 dit qu'on travaillait.
On m'a écrit depuis longtemps que vous aviez fait imprimer à Amsterdam quatre anciennes pièces de théâtre que vous avez retouchées pour les mettre au goût du temps. Parmi ces quatre pièces, il y en a une que je ne connais
35 point : c'est V Africain de Champmeslé. A l'égard de la Marianne de Tristan, cette excellente tragédie méritait bien les soins que vous avez pris pour la renouveler. Ces changements feront infailliblement tomber celle de Voltaire, qui est trop chargée d'incidents étrangers; et voilà
40 sans doute la plus noble vengeance que vous pouviez prendre de l'extravagante production qu'il a donnée sous le nom du Temple du goût, ouvrage sifflé de toute la terre et par lequel il a trouvé le secret de se déshonorer le reste de ses jours.
1 5 Vous avez appris, par les nouvelles publiques, la mort du fameux P. Girard, arrivée à Dôle le 4 juillet. Tous ses confrères l'exhortèrent vivement à faire une déclaration authentique de son innocence, ce qu'il refusa, et ils ont regardé ce refus comme un sacrifice héroïque.
jo M. Titon du Tillet m'a envoyé la dernière édition de son Parnasse français, où vous avez une place honorable. C'est grand dommage qu'un livre si bien conditionné soit rempli de fautes.
Je crois vous avoir mandé que j'avais procuré à la ville
55 de Lyon la donation d'un bibliothèque considérable, pour être rendue publique après la mort du donateur. Cette mort est arrivée depuis le mois de février dernier, et comme j'avais été nommé bibliothécaire, j'ai emplo)^ une partie de l'été à disposer et à ranger les livres ; de sorte 60 que la bibliothèque sera ouverte au public après la Saint- Martin. J'y ai fait placer le portrait du fondateur, avec cette inscription dont vous approuverez du moins la simplicité :
PETPVS AVBERT,
65 in Foro Lugdunensi Patronus,
ingenio, doctrinâ, eloquentiâ,
insignis,
Academiae litterariae socius,
Vir consularis,
70 Patriam, civis optimus, hâc bibliothecâ
ornavit.
anno 173 1.
Obiit iSafebruarii 1733,
aetat. 92.
75 Pour nouvelles de guerre, je vous dirai que nous avons actuellement aux portes de Lyon un camp de sept à huit mille hommes, destinés à passer en Piémont. Les
premières troupes défilent à mesure qu'il en arrive de nouvelles, et le camp sera évacué le 22. Toutes nos 80 dames sont fort empressées d'aller voir ce spectacle.