‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 59 sur 128 · CLXV. — Brossette a Voltaire · texte numérisé non relu

CLXV. — Brossette a Voltaire

A Lyon, ce 28 décembre 1733.

Il aurait été plus régulier, monsieur, de vous faire réponse dans le temps que j'ai reçu votre lettre ; mais j'ai cru devoir attendre l'arrivée des livres que vous m'avez

3 envoyés, afin de vous en faire mes remerciements et de vous en parler avec plus de connaissance. Le poème de la Henriade m'a été rendu depuis quelques jours par M. de Sozzi, et je l'ai lu d'un bout à l'autre avec une satisfaction que très peu d'ouvrages sont capables de donner,

10 car, quoique ce poème m'ait paru merveilleux dans les précédentes éditions, je le trouve toujours plus beau à la dernière lecture que j'en fais, Ei crois toujours le voir pour la première fois . J'ai lu tout de suite, et avec le même plaisir, \o\rt Essai sur h Poème épique, où j'ai trouvé d'autres

15 agréments et des réflexions aussi utiles que nouvelles, principalement dans les jugements que vous faites des

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principaux poètes épiques de tous les temps et de tous les pays. Rien n'est plus agréable que ce morceau, qui, par conséquent, mérite bien la double traduction qui en a été

20 faite. Celui qui a pris soin de cette édition a fort bien fait de conserver dans les notes les endroits du texte où vous avez fait des changements ; mais je ne sais si le mot de variantes est un terme bien propre pour signifier les changements ou les corrections qu'un auteur vivant fait lui-

2$ même dans ses ouvrages. Le terme de variantes me paraissant consacré aux diverses leçons que l'on trouve dans les anciens manuscrits, ce fut pour cette raison que je n'osai pas me servir de ce mot de variantes dans mes remarques sur Boileau, et que je lui substituai celui de changements,

50 qui n'est pas en usage en ce sens-là, mais qui me paraît exprimer mieux ce que je voulais indiquer.

Prenez garde, je vous prie, qu'il s'est glissé une grosse faute d'impression à la p. 297, 1. 17, où l'on a mis Africains pour Américains, et qu'à la p. 165, chant VIII, vous

35 faites rimer VEure, nom d'une rivière, avec nature. Vous savez qu'on avait déjà condamné la rime de frein et de rien.

Il est vrai, monsieur, que depuis dix-sept à dix-huit ans, je suis en commerce de lettres avec M. Rousseau, sans

40 que nous nous soyons jamais vus. Nous commençâmes à nous écrire au sujet du Boileau, que je faisais imprimer à Genève et dont il avait vu les premières feuilles à Soleure, entre les mains de M. le comte du Luc, notre ambassadeur en Suisse. Comme nos lettres ont roulé principalement

45 sur des matières de littérature, nous avons eu occasion quelquefois de parler de vos ouvrages ; mais je puis vous assurer qu'il ne m'a jamais rien écrit de désobligeant sur votre compte, et cette modération m'a fait douter longtemps si vous étiez effectivement brouillés ensemble

DE J.-B. ROUSSEAU ET DE BROSSETTE lG^

50 comme on le disait. J*ai été enfin désabusé par votre Temple du goi'it, ouvrage enfanté dans la colère, mais dont je suis persuadé que la production vous déplaît aujourd'hui. Je ne sais que très imparfaitement la cause de votre brouillerie. D'abord, dit-on, c'a été une critique de votre tra-

ss gédie à'Hérode et de Mariane, ensuite une autre critique de Zaïre ; voilà tout ce que j'en sais par bruit commun. Si vous vouliez prendre la peine de m'en instruire plus particulièrement, je vous serais très obligé, et ma curiosité n'est excitée que par l'intérêt que je prends à la gloire de

60 deux illustres rivaux. Je suis sensiblement affligé de voir une division aussi animée et aussi éclatante que celle-là arrivée entre deux personnes d'un mérite distingué, lesquelles, dans le fond, ne peuvent manquer de s'estimer réciproquement par la supériorité de leurs talents, et pour

65 tout dire, en un mot, entre les deux premiers ou plutôt entre les deux seuls poètes français qui nous restent.

Quelque aigreur qui les anime, Quand malgré l'emportement, Comme eux l'un l'autre on s'estime, 70 L'accord se fait aisément *.

Il n'est rien, en vérité, que je ne voulusse faire, monsieur, pour travailler et pour réussir à votre réconciliation. Sondez, je vous prie, les dispositions de votre cœur et voyez si je puis être bon à cette entreprise. 7j M. Lefèvre, dont vous me parlez dans votre lettre, a demeuré quelque temps à Lyon, où il n'est connu que sous le nom de Montalque. Il m'a fait l'honneur de me venir voir quelquefois, et je lui ai trouvé non seulement

* Despréaux à Perrault. [Note du manuscrit.]

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beaucoup d'esprit, mais un esprit orné et enrichi de tout 80 ce que nos meilleurs poètes ont de plus brillant ; une mémoire très heureuse et des saillies bien capables d'animer et de soutenir la conversation. J'ajoute beaucoup à l'estime que j'en faisais depuis que je sais qu'il s'est attaché à vous et qu'il connaît le prix de vos talents. Il est heu- 8$ reux d'en pouvoir profiter et c'est un avantage que je lui envie plus que je ne saurais vous dire.

Je suis avec une parfaite considération, etc.

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