CLXVI. — Brossette a Rousseau
A Lyon, ce 21 janvier 1734.
Vous m'avez accoutumé depuis si longtemps au plaisir de recevoir de vos lettres, monsieur, que cette habitude s'est tournée en une espèce de nécessité, et je souffre
5 beaucoup en voyant que notre commerce s'est ralenti. Dans le cours de l'année qui vient de finir, je n'ai reçu que deux de vos lettres, ce qui n'est pas suffisant pour moi, car je mesure mon plaisir au nombre de celles que vous m'écrivez, et je fais souvent, sans y penser, le
10 même calcul que fait le Malade imaginaire qui, ayant compté le nombre de médecines qu'il a prises pendant le mois courant, dit qu'il ne s'étonne plus s'il ne se porte pas si bien ce mois-là que l'autre. Ce n'est pourtant pas ma faute, que je sache ; car j'ai eu l'honneur de vous
15 écrire au mois d'octobre dernier, et si je ne vous ai pas récrit depuis ce temps-là, c'est parce que de jour en jour j'espérais de recevoir votre réponse. Je vous mandais par ma dernière lettre que j'allais écrire à M. le marquis de
Fénelon, notre ambassadeur en Hollande, pour faire une
20 dernière tentative contre la publication du nouveau Régnier imprimé à Amsterdam chez Oléander. Son Excellence a reçu favorablement mes représentations, et m'a fait écrire deux fois par M. de La Ville, son secrétaire, qu'elle emploierait tout son crédit pour empêcher que ce livre ne
25 fût publié ; mais qu'au pis aller, je devais être bien assuré que ni mon nom ni le vôtre ne paraîtraient dans cet ouvrage. Si c'était un motif de consolation que de pouvoir prendre le mal au rabais, nous aurions lieu, vous et moi, de prendre patience ; mais ce mal, quoique moindre,
30 est toujours un mal, et rien ne peut me consoler de voir mes écrits associés, et même confondus, avec les grossièretés insupportables de l'auteur de cette malheureuse édition.
M. de La Ville m'a offert ses services en cas que je
35 veuille faire insérer à ce sujet quelque déclaration ou désaveu, ou tout ce qu'il me plaira, dans les journaux de Hollande ; mais je ne suis point de cet avis-là, étant persuadé que tout ce que je pourrais dire, bien loin d'empêcher la publication du livre, ne ferait peut-être que l'avan-
40 cer en excitant la curiosité du public.
On m'a envoyé de Hollande une copie de cette infâme épître satirique, qui devait paraître sous mon nom à la tête du Régnier. Di magni, horrihilem et sacrum libellum ! Je ne crois pas qu'on ait jamais rien vu de si grossier,
4S de si plat, de si ridicule, ni de si fou. S'il est vrai que ogni Pittore si dipinge se stesso, quelle étrange idée ne doiton point concevoir de l'auteur d'un libelle aussi extravagant ! Bon Dieu ! reste-t-il encore sur la terre des hommes si pervers et si impudemment brutaux ? Vous savez de
$0 reste que la seule vengeance que l'on peut prendre de ces sortes de gens, c'est le mépris. M. de Voltaire s'est plus
lyO CORRESPONDANCE
déshonoré lui-même dans son Temple du goiïi qu'il n'a déshonoré ceux qu'il a voulu blâmer. Il doit être bien honteux de cette production enfantée dans la colère, et
55 l'on m'assure qu'il se repent de l'avoir publiée. A ce propos, monsieur, je vais vous faire une question que me font quelquefois ceux qui savent que j'ai l'honneur d'être de vos amis, duelleest la cause de votre brouillerie avec M. de Voltaire? Je sais qu'après la publication de sa tra-
60 gédie d'Hérode et Mariane vous en fîtes la critique ou le jugement dans une lettre dont M. de Lasseré m'a parlé quelquefois et dont la copie que j'ai commence par : Voici enjin cette superfétation poétique. On a parlé aussi d'une critique de Zaïre. Voilà tout ce que j'en sais, mais je pré-
65 sume que l'auteur de ces tragédies s'était attiré cela par quelque endroit. Quoi qu'il en soit, je ne puis m'empêcher de blâmer ceux qui ont divulgué ce que vous leur aviez écrit confidemment, et sans avoir eu intention que ce secret devînt public ; car je mets une grande différence
70 entre une lettre particulière, où l'on communique ses sentiments à un ami avec franchise, et un ouvrage imprimé, dont l'auteur attaque quelqu'un à visage découvert et aux yeux de toute la terre. Sur ce principe-là. Voltaire passera toujours pour l'agresseur à votre égard. Mais,
75 après tout, je vois avec chagrin que les deux seuls poètes
français que nous ayons aujourd'hui soient si vivement
animés l'un contre l'autre, et il n'est rien que je souhaite
avec plus d'empressement que votre réconciliation.
J'ai lu dans le Journal de Trévoux., octobre 1733, art.
80 81, p. 1825, une prétendue anecdote concernant M. Despréaux, laquelle est fausse de toute fausseté, quoique le journaliste dise qu'il la tient d'une personne très digne de foi, qui l'avait apprise de M. Despréaux lui-même. Voici cette belle anecdote : « Il avait fait pour le P. Ferrier,
85 confesseur du roi % l'épître III sur la Fausse Honte. Ce jésuite étant mort avant qu'il l'eût imprimée, elle fut adressée au fameux M. Arnauld. Par là, il est aisé de juger, ajoute le journaliste, que s'il entretint avec constance l'amitié de ce docteur, elle n'avait pas commencé par un
90 trait de cette vertu. On ne reconnaît en ce choix que l'attention ordinaire à ceux qui courent la carrière du bel esprit, qui est de faire des amis qui puissent les aider à acquérir de la réputation. » Ne dirait-on pas, en lisant ceci, que l'épître III est une pièce qui pouvait convenir 95 également au P. Ferrier et à M. Arnauld, et qu'il n'y avait qu'à changer les noms pour la faire cadrer? Elle fut faite en 1669, au sujet du bruit qui courait alors, que la Cour faisait des propositions extrêmement avantageuses au ministre Claude % pour le déterminer à se faire catho-
100 lique ; et qu'il n'était retenu que par la honte d'abandonner un parti dont il était le chef. M. Arnauld était alors à Paris, où il était revenu à la paix de l'Église de France, conclue en octobre 1668. Pendant ce temps-là, il fit imprimer un gros volume in-40 pour la Défense de la perpé-
io<; tuitéde la foi, contre M. Claude, qui avait fait une réponse à ce dernier ouvrage, en 1666. Ce fut dans ces circonstances que M. Despréaux composa l'épître III qui fait une allusion perpétuelle aux faits que je viens de vous expliquer. Cependant le journaliste ose dire que M. Des-
110 préaux l'avait faite pour le P. Ferrier, lui qui ne fut confesseur du roi qu'à la fin de 1670, après le P. Annatî, et
1. Jean Ferrier, né .Waladi (Aveyron), le 20 janvier 16 14, mort à Paris le 29 octobre 1674.
2. Jean Claude, né à la Sauvetat dans l'Agénois en 1619, mort à La Haye le 12 janvier 1687.
j. François Annat, jésuite, né à Rodez, le 5 février 1590, mort à Paris le 14 juin 1670.
qui vécut jusqu'au 29 octobre 1674, c'est-à-dire pendant plus de cinq ans après la composition de cette épître. Comment se peut-il donc faire, suivant le dire du jour-
115 naliste, que M. Despréaux ne Tait adressée à M. Arnauld qu'après la mort du P. Ferrier, puisqu'il l'avait composée en 1669, récitée à M. Arnauld lui-même pendant le séjour qu'il fit à Paris ? Ajoutons à cela que l'épître III parut en 1674 dans l'édition in-40 de Boileau, dont
120 le privilège est du 28 mars, antérieur de sept mois à la mort du P. Ferrier ; donc ce jésuite n'était pas mort avant qu'elle fut imprimée, comme l'assure le journaliste.
Je vous dis tout ceci, monsieur, sans ordre et sans
125 suite ; mais je donnerai bientôt une réfutation plus méthodique et plus précise, car je suis un peu piqué de voir que toutes les fois que les auteurs du Journal trouvent l'occasion de parler de M. Despréaux, ils le font en des termes offensants ; en quoi ils font paraître encore plus
130 d'imprudence que de malice, car ils ont toujours le malheur de frapper à faux dans les critiques qu'ils font de ce grand homme, et d'ailleurs elles ne servent, ces critiques, qu'à renouveler la mémoire d'une querelle qu'ils auraient I intérêt d'étouffer, et où les rieurs n'ont pas été pour eux.
135 Donnez-moi des nouvelles de votre santé, de vos occupations, et de la nouvelle édition de vos ouvrages qui doit être bien avancée. Je suis, etc.