‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 61 sur 128 · CLXVII. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CLXVII. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, le 30 janvier 1734.

Il y avait peu de jours, monsieur, que votre lettre du mois d'octobre dernier m'avait été rendue, lorsque M. Barrillot, votre libraire, vint me voir en passant par ici

5 pour retourner en France, et j'appris de lui que, sur l'examen ordonné par les magistrats de la ville d'Amsterdam des nouvelles notes sur Régnier, indépendamment du retranchement qui avait déjà été fait de ce qui vous regardait personnellement, le reste avait été trouvé si détestable

10 et si rempli de choses contraires à l'honnêteté et à la pudeur, que le livre avait été supprimé et ce qui en était déjà imprimé mis au pilon. Je priai M. Barrillot, qui partait le lendemain pour Paris, d'où après un mois de séjour il devait se rendre à Lyon, de vous faire mes compli-

15 ments et de vous dire que la guerre qui venait d'être déclarée me mettant dans la nécessité d'interrompre tous les commerces que j'avais en France, je vous priais de m'excuser si je ne répondais point à votre dernière lettre, ayant déjà fait ou fait faire la même prière à tous ceux de

20 mes amis avec qui j'entretenais quelque correspondance. Je vois par ce que vous me faites l'honneur de m'écrire du 21 de ce mois qu'il ne s'est point acquitté de ma commission et c'est pour y suppléer par moi-même que je passe ici par dessus la règle que je me suis prescrite

25 et que j'ai résolu d'observer aussi longtemps que la guerre durera. Vous êtes trop sage pour n'en pas pénétrer la raison et trop juste pour la désapprouver. Cette même raison m'empêche de vous satisfaire sur l'éclaircissement que vous me demandez touchant ma brouillerie avec

50 Voltaire. Ce récit m'engagerait dans une discussion qui

passerait la mesure d'une lettre, et si vous en êtes curieux, M. l'abbé Nadal» que vous pouvez connaître et à qui j'en ai fait le détail vous le pourra comnauniquer sans trahir une confidence, car je n'écris rien que ce que je veux que

35 tout le monde sache ; mais je vous avouerai de plus que quoiqu'il vous plaise de mettre cet insensé rimeur et moi sur le même trône, mon attention a quelque peine à descendre si bas et qu'on ne méfait pas plaisir de la réveiller sur des objets si méprisables. Permettez-moi donc,

40 monsieur, de me rabattre sur l'éloge que je dois à la manière aussi solide que généreuse dont vous relevez l'imposture des journalistes de Trévoux au sujet de la III« épitre de notre cher M. Despréaux. Cet article tel qu'il est dans votre lettre vous fera infiniment d'honneur

45 dans la nouvelle édition qui se prépare des oeuvres de ce grand homme et servira à l'avenir d'antidote au public contre les malignes suppositions de tous ces empoisonneurs téméraires qui ne s'embarrassent pas que leur venin rejaillisse sur eux pourvu qu'il puisse faire tort pendant

50 quelque temps à ceux contre lesquels ils le vomissent : futurum ex mendacio dedecus prœsenti utilitati posthabentes . Je vous prie d'être persuadé que l'éloignement ni les conjonctures n'altéreront jamais les sentiments que mon cœur vous conserve, non plus que la parfaite estime avec

55 laquelle je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Rousseau.

I. L'abbé Augustin Nadal (1659-1741) fut un adversaire constant de Voltaire.

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