CLXXV. — Brossette AU P. Brumoy
A Lyon, ce 14 septembre 1734.
J'ai lu avec plaisir, mon révérend Père, dans votre Journal du mois d'août dernier, l'extrait que vous avez donné du livre de l'abbé Lenglet sur /' Usage des romans, 5 et le jugement que vous avez porté de ce scandaleux ouvrage. Je n'ai pas été moins satisfait de la manière dont vous y avez parlé de moi, pour venger l'injure que l'auteur avait eu dessein de me faire. Rien n'est plus sage ni plus mesuré que votre discours, et vous êtes parfaite-
10 ment entré dans mon esprit, en évitant de rien dire qui fût capable de me compromettre avec un homme aussi dangereux que lui. Après vous en avoir fait mes remerciements, je prends la liberté de vous^ faire mes très humbles remontrances sur un autre article de vos Mé-
15 moires, dans lequel on a attaqué injustement, ce me semble, l'honneur et la mémoire de M. Despréaux, mon illustre ami. Comme vous avez donné dans plusieurs ouvrages des preuves publiques de l'estime que vous avez eue pour ce grand homme, surtout dans votre réponse à
20 la critique que M. Murait, gentilhomme suisse», avait faite de la satire VI, je suis persuadé que vous ne refuserez pas, mon révérend Père, de réparer aussi l'injure qui lui a été faite par ceux de vos Pères qui travaillaient au Journal avant vous .
25 Ils ont inséré dans leur Journal d'octobre 1733, art. 81, p. 1825, une prétendue anecdote concernant M. Despréaux, laquelle est absolument contraire à la vérité, quoiqu'ils assurent qu'ils la tiennent d'une personne très digne de foi, qui l'avait apprise de M. Despréaux lui-
30 même. Voici cette anecdote : « Il avait fait pour le P. Ferrier l'épître III sur la Fausse Honte. Ce jésuite étant mort avant qu'il l'eût imprimée, elle fut adressée au fameux M. Arnauld. Parla il est aisé de juger, ajoutet-on, que s'il entretint avec constance l'amitié de ce
35 docteur, elle n'avait pas commencé par un trait de cette vertu ; on ne reconnait en ce choix que l'attention ordinaire à ceux qui courent la carrière du bel-esprit, qui est de se faire des amis qui puissent les aider à acquérir de la réputation . »
40 Ne dirait-on pas, en lisant ceci, que l'épître III de M. Despréaux est une pièce qui pouvait convenir également au P. Ferrier et à M. Arnauld, et qu'il n'y avait qu'à changer les noms pour la faire cadrer ?
Voici à quelle occasion elle fut composée. Les troubles
45 de l'Église Gallicane au sujet du jansénisme ayant été pacifiés en 1668 par le pape Clément IX et parle Roi, M. Arnauld, qui avait été compris dans cette paix, eut non seulement la liberté de paraître, mais encore il fut reçu par le Nonce et par le Roi même avec toutes les
I. Béat-Louis de Murait, né à Berne en 1665, mort à Colombier en novembre 1749.
$0 marques possibles d'estime. M. le premier président de Lamoignon fut un de ceux qui lui témoignèrent le plus d'empressement. Ce fut chez ce magistrat que M. Despréaux fit connaissance avec M. Arnauld, et dès leur première entrevue, ces deux hommes illustres lièrent en-
SS semble une étroite amitié, dont ils ont fait gloire pendant leur vie et qui a duré jusqu'à leur mort, comme nous l'apprend le commentateur de M. Despréaux, dont j'emprunte ici les termes.
M. Arnauld signala son retour à Paris par la publication
60 d'un ouvrage considérable * pour la défense du livre de la Perpétuité de la Foi, contre M. Claude, ministre de Charenton, qui avait fait une réponse à ce dernier ouvrage en lééé. Le livre de M. Arnauld commença à paraître au mois de mars 1669 et il fut reçu du public avec de grands
65 applaudissements**.
Après la publication de cet ouvrage, le bruit courut que ce fameux ministre était dans le dessein de faire abjuration du calvinisme et de se réunir à la communion romaine***, soit qu'il fût déterminé par la force des arguments de M.
70 Arnauld, soit qu'il fût attiré par les grands avantages qu'on lui proposait de la part de la Cour et du clergé. Mais il fut malheureusement retenu par la honte d'abandonner un parti dont il était comme le chef en France. De sorte qu'on lui appliqua ce que Virgile dit au sujet de Didon :
75 Quaesivit coelo lucem extimuitque repertâ.
Ce fut dans ces circonstances que M. Despréaux composa son épître III, qui fait une allusion perpétuelle et bien marquée tant à l'ouvrage de M. Arnauld qu'à la dis-
La Perpétuité de la Foi touchant VEucharistie défendue contre le livre au S^ Claude, ministre de Charenton. [Note du manuscrit.] ** Lettre 484 de Patin, du 8 mars 1669. [Note du manuscrit.] *** Lettre 485 de Patin, du 19 mars 1669. [Note du manuscrit.]
position OÙ était M. Claude de se faire catholique; mais 80 qui ne résistait que par la honte d'un changement que ses adhérents n'auraient pas manqué de lui reprocher.
Oui, sans peine, au travers des sophismes de Claude. Amauld, des novateurs tu découvres la fraude Et romps de leurs erreurs les filets captieux.
85 Mais que sert que ta main leur dessille les yeux ?
Si toujours dans leur âme une pudeur rebelle Près d'embrasser l'Église au Prêche les rappelle. Non, ne crois pas que Claude, habile à se tromper, Soit insensible aux traits dont tu le sais frapper.
90 Mais un démon l'arrête et, quand ta voix l'attire,
Lui dit : Si tu te rends, sais-tu ce qu'on va dire ? Dans son heureux retour lui montre un faux malheur. Lui peint de Charenton l'hérétique douleur. Et balançant Dieu même en son âme flottante,
95 Fait mourir dans son cœur la vérité naissante.
Des superbes mortels le plus affreux lien. N'en doutons point, Amauld, c'est la honte du bien.
Voilà donc le sujet de l'épitrc : la Mauvaise honte, sujet qui ne pouvait convenir en aucune façon au P. Fer-
KX) rier, ni comme jésuite ni comme confesseur du Roi. En
effet, c'aurait été une plaisante chose que de voir une
épître sur la Fausse Honte adressée au confesseur du Roi
et n'aurait-on pas eu lieu de la prendre pour une satire ?
Cependant les journalistes assurent que M. Despréaux
105 l'avait faite pour le P. Ferrier. Mais ils n'ont pas pris garde que le P. Ferrier n'était pas encore confesseur de Louis XIV en 1669, n'ayant été appelé à cette éminente place qu'en l'année 1670, après l'abdication du P.Annat, et le P. Ferrier la remplit pendant quatre années,
110 jusqu'à sa mort arrivée le 29 octobre 1674.
D'ailleurs, M. Despréaux n'eut aucune liaison avec le P. Ferrier, qui avait été tiré du collège de Toulouse, lieu de sa résidence, pour être confesseur de Louis XIV, et qui n'avait jamais été à la cour avant ce temps-là, non IIS plus que M. Despréaux. Mais il y a une preuve convaincante que l'épître dont il s'agit ne fut jamais faite pour le P. Ferrier, et qu'elle fut imprimée telle qu'elle est pendant sa vie même, à l'adresse de M. Arnauld. C'est qu'elle parut en 1674, dans l'édition in-40 que l'auteur 120 donna de ses œuvres, dont l'impression fut achevée le 10 juillet, et le privilège du 28 mars de la même année est antérieur de sept mois à la mort du P. Ferrier, arrivée, comme on vient de le voir, le 29 octobre suivant. Donc ce jésuite n'était pas mort avant qu'elle fût imprimée. Si 12) l'auteur l'avait composée pour le P. Ferrier, croira-t-on qu'il eût été assez imprudent pour l'adresser ensuite à M. Arnauld, ennemi déclaré des Jésuites, et pour faire ce changement ridicule pendant la vie, et pour ainsi dire sous les yeux du Père confesseur ?
130 La fausseté de ce fait étant ainsi démontrée, quel jugement doit-on porter de la réflexion courte, mais injurieuse, qui l'accompagne ? Si M. Despréaux, dit-on, entretint avec constance l'amitié de ce docteur, elle n'avait pas commencé par un trait de cette vertu, etc. Les jour- 135 nalistes diront peut-être qu'ils ont été abusés par le témoignage d'un homme qu'ils croyaient très digne de foi. Mais pour peu d'attention qu'ils eussent voulu donner aux circonstances du fait qu'ils ont publié, ils auraient aisément reconnu que cet homme si digne de foi se 140 trompait, et les trompait eux-mêmes; ils ne se seraient pas livrés si légèrement à la satisfaction passagère de noircir la mémoire de M. Despréaux. Du moins, ils ne l'auraient pas accusé sans preuve, sans présomption même,
et sur un prétendu ouï-dire, d'une imprudence si gros-
145 sière, et, qui plus est, d'une duplicité si contraire à la candeur, à l'amour du vrai, à la probité scrupuleuse dont il a toujours fait profession. Ji
Voilà, mon très révérend Père, l'écrit que j'avais fait pour la justification de M. Despréaux, après la lecture du
150 journal d'octobre 1733. J'ai mieux aimé vous l'envoyer à vous-même que de le rendre public par quelque autre voie ; et vraisemblablement l'usage que vous en ferez sera conforme à l'estime que vous avez toujours eue pour cet illustre écrivain. Je suis même presque assuré,
155 sur la connaissance que j'ai de votre bon esprit, que tandis que vous contribuerez par vos soins à la composition des journaux, vous ne permettrez pas qu'il y entre aucun de ces termes ou railleurs ou offensants que les précédents journalistes ont affecté plusieurs fois d'y insérer
160 contre M. Despréaux.
Hier, M. l'abbé Chalus vint me voir, et je luis fis lire cet écrit, dont il me parut content. Nous parlâmes beaucoup de vous, et de façon que j'aurais bien voulu que vous eussiez été témoin de notre conversation. Je lui
165 envie bien l'avantage qu'il a sur moi de vous connaître particulièrement, mais je puisdisputeravec lui sur la préférence des sentiments d'estime et de vénération avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.