‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 71 sur 128 · CLXXVII. — Brossette au P. Brumoy · texte numérisé non relu

CLXXVII. — Brossette au P. Brumoy

A Lyon, ce 20 janvier 1735.

Mon révérend Père, vous recevrez cette lettre par M. l'abbé Chalus, votre ami et le mien, qui vous dira combien de fois et avec quel plaisir nous nous sommes entre-

5 tenus de vous et du R. P. Rouillé. Il ne tiendra qu'à lui de vous voir l'un et l'autre tous les jours, et c'est un avantage que je lui envie beaucoup. J'avais envie de vous envoyer par lui-même une dissertation qui est bien de votre compétence et que je lus autrefois dans notre

10 académie pour répondre à une autre dissertation d'un de nos académiciens qui avait entrepris de prouver que les tragédies latines étaient bien supérieures aux tragédies grecques. Ce paradoxe littéraire révolta toute l'assemblée, et feu M. l'archevêque de Lyon*, qui était présent, me

* François-Paul de Neuville de Villeroy. [Note du manuscrit.]

iS chargea d'en faire voir la fausseté. J'acceptai cette commission d'autant plus volontiers que la principale vue de cet académicien était d'attaquer le jugement que M. Despréaux avait porté dans ces deux vers de son Art poétique, chant III, où il parle de la tragédie :

20 Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine

Où jamais n'atteignit la faiblesse latine.

Mon dessein était donc de vous envoyer ma dissertation, pour savoir votre sentiment sur la question dont il s'agit. Je me souviens même que j'avais prié, il y a deux

25 ou trois ans, M. de Sozzi, qui me faisait voir quelquefois de vos lettres, de vous prévenir sur mon intention. Mais j'ai cru ne vous devoir pas embarrasser de cette discussion depuis que j'ai lu votre Théâtre des Grecs, ouvrage excellent, qui semble avoir été fait exprès pour confirmer le

30 jugement que M. Despréaux a fait des poètes tragiques, en donnant la préférence aux Grecs sur les Latins. Vous y faites un parallèle continuel de l'un et de l'autre théâtre, et ce parallèle est fondé sur des raisonnements et des exemples qui démontrent la supériorité des tragédies

3 5 grecques. En un mot, tout votre livre tend à établir cette supériorité, principalement ce que vous dites à la p. 100 du premier volume, et qui est comme la conclusion de ce parallèle.

Au lieu de ma dissertation, je vous en envoie une

40 autre que je reçus hier de la part de M. Daniel Maichel, professeur en l'Université de Tubingue^. Dans un voyage qu'il fit en France, il y a quelques années, il me faisait l'honneur de venir me voir assez souvent, comme secré-

I. Daniel Maichel, né à Stuttgard en 1693, mort le 20 janvier 1752.

taire de l'Académie de Lyon, et il souhaita d'être intro-

4s duit dans nos assemblées, où il prononça plusieurs discours en latin sur des matières de politique, de morale et de la plus profonde métaphysique, avec une facilité étonnante. Nous le reçûmes acadéQiicien honoraire, et en vertu de ce titre, il nous écrivit l'année dernière, à l'ou-

50 verture de la campagne sur le Rhin, pour nous prier d'employer en sa faveur notre intercession auprès de feu M. le maréchal de Berwick, afin que ce général eût la bonté de l'exempter des contributions et des actes d'hostilité, auxquels il craignait que son pays ne fût exposé.

5j La mort de M. de Berwick, qui arriva bientôt après, nous a laissé ignorer quel succès aurait eu la lettre que j'adressai à M. le maréchal au nom de l'Académie.

Je prends la liberté, mon révérend Père, de vous expliquer toutes ces circonstances, qui seraient fort inutiles

60 si elles n'étaient pas relatives à l'intention de M. Maichel, qui m'a prié de vous envoyer un exemplaire de son discours, afin que vous preniez la peine d'en donner un extrait dans votre journal. Vous verrez même que, dans son épître dédicatoire, adressée à notre académie, il

6) indique en termes généraux les mêmes particularités.

CLXXVIII. — Le p. Brumoy a Brossette.

A Paris, le 19 mars 1735.

Monsieur, je vous dois d'abord des excuses d'avoir

différé si longtemps à vous répondre, et à vous rendre

grâces de la harangue de M. Daniel Maichel. Nous en

S faisons actuellement l'usage que vous demandez et qu'il

a souhaité lui-même*. Les égards que nous devons au mérite du professeur de Tubingue, notre respect pour votre Académie à qui son discours est dédié, et l'estime particulière que vous me connaissez depuis longtemps

10 pour vous, monsieur, vous répondent de la manière dont nous rendrons compte de cette pièce. C'est encore plus par équité, j'ose le dire, que par déférence pour vous que nous en avons usé de même à l'égard de l'écrit que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer au sujet de M. Des-

I) préaux. J'ignore si vous l'avez reçu, mais vous le trouverez tel que vous l'avez fait dans notre mois de janvier 1735, p. 180. Je vous remercie derechef de cette occasion que vous avez bien voulu nous donner de faire voir notre impartialité et notre zèle pour la mémoire de M. Des-

20 préaux. Oubliez donc, je vous en prie, les méprises passées, ou, s'il vous en tombait encore quelqu'une sous les yeux, de quelque nature qu'elle soit, faites-moi la grâce de m'en avertir. Continuez, monsieur, de me conserver les mêmes sentiments d'une confiance que je

25 tâcherai de mériter de plus en plus, étant de mon côté avec une sincère reconnaissance et une estime égale à mon respect, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Brumoy **, J.

* L'extrait de cette harangue est dans le mois d'avril 1736, partie L [Note du inamiscrît.']

** Le P. Brumoy est mort le 16 avril 1742, à Paris, dans la maison professe, étant dans la 54e année de son âge. Il^avait été nommé par le Clergé pour continuer l'Histoire de l'Église gallicane. [Note du manuscrit.']

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