‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 72 sur 128 · CLXXIX. — Brossette au P. Brumoy · texte numérisé non relu

CLXXIX. — Brossette au P. Brumoy

A Lyon, ce 14 mai 1735.

Mon très révérend Père, j'ai passé quelques jours à la campagne, où je me suis occupé très agréablement à la lecture de vos journaux de janvier, février et mars, qu'on

S m'avait remis tous trois ensemble. Je vois que ceux qui paraissent depuis le commencement de l'année 1734 sont extrêmement goûtés du public ; aussi sont-ils écrits d'une manière beaucoup plus satisfaisante et plus instructive. On ne trouvera nulle part une critique ni plus

10 fine, ni plus ferme, ni plus judicieuse, et l'on doit regarder désormais vos journaux comme le rempart de la religion, des moeurs et du bon goût. Il y a longtemps que les gens de lettres souhaitent que vos Pères en fassent imprimer toute la suite en un corps de plusieurs volumes

i] in-folio ou in-40, après avoir néanmoins corrigé les endroits qui demandent révision. Chaque volume serait terminé par une table des matières, et une des auteurs. Vous ne sauriez faire un présent au public qui soit plus agréable ni plus utile. Ce corps serait un excellent fond

20 de bibliothèque, qui serait permanent, au lieu que les petits volumes qui ont été publiés depuis trente-quatre ou trente-cinq ans sont épars comme les feuilles de la Sibylle et cet assemblage en empêcherait la dispersion :

Ne tiirhala volent rapidis hidihria ventis.

2s Vous avez inséré à la fin du journal de janvier la lettre que j'avais eu l'honneur de vous écrire au sujet de l'épîtrc III de M. Despréaux, adressée à M. Arnauld, et si vous êtes content de la confiance que je vous ai marquée ;\

cette occasion, je suis bien plus charmé de votre équité

30 et de l'amour que vous avez fait paraître pour la vérité. Je vous dirai franchement, mon révérend Père, que je n'ai pas eu le bonheur de trouver le même exemple d'impartialité dans un de messieurs vos confrères, qui avait autrefois la direction ou l'inspection, comme il vous

35 plaira, des Mémoires de Trévoux. En 171 6, je publiai mon commentaire sur les œuvres de Boileau, et parmi les divers journalistes de l'Europe qui parlèrent avantageusement de cet ouvrage, le R. P. Tournemine se signala par un article dont il était l'auteur et qu'il fit insérer dans le

40 journal de mai 1717. Cet extrait était rempli de beaucoup de louanges, dont je fus également confus et reconnaissant. Mais de peur qu'elles ne fussent capables de m'enfler trop le cœur, il ajouta tout de suite un article particulier, qui est le 58* du même journal, intitulé : Défense du

45 grand Corneille contre le commentateur de M. Despréaux, Là, il m'attaqua nommément et personnellement, avec un air de vivacité et même d'aigreur, que je ne devais pas attendre, ce me semble, d'un homme qui se disait de mes amis et qui avait marqué quelque estime pour moi ; car toutes

50 les fois que j'allais à Paris, j'avais l'honneur de lui faire des visites assez fréquentes. Mais le fort de ses injures tombait sur M. Despréaux, à qui il en voulait d'ailleurs, et je me crus obligé, comme son interprète et plus encore comme son ami, de faire voir l'injustice des accusations

5$ publiées contre lui par le P. Tournemine. C'est ce que je fis, quoique longtemps après, en lui envoyant une dissertation assez longue, en forme de lettre, dans laquelle je crois avoir démontré qu'il a tort dans tous les chefs. Quoiqu'il l'ait reçue depuis quatorze ou quinze ans, il

60 n'a pas daigné me faire la moindre réponse. Est-ce mépris ? Est-ce manque de bonnes raisons ? C'est ce que

je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est qu'étant à Paris, il y a sept ans, je l'allai voir à la Maison professe, dans le dessein d'avoir une explication pacifique avec lui et

65 détourner notre dispute en plaisanterie. Mais la douceur que vous lui connaissez, et qui est peinte sur son visage, ne fut pas sa vertu de ce jour-là. Il débuta par quelques vivacités qu'il eut peine à retenir, et comme je vis l'orage qui se préparait, je pris le parti de me retirer.

70 Je vais donner une nouvelle édition de mes remarques sur Boileau, avec des augmentations considérables, et j'y ferai entrer ma dissertation. Alors vous serez en état de juger sur les pièces. Le P. Tournemine étant l'aggresseur, il ne doit pas trouver mauvais que je me défende devant

75 le public ; du moins, il ne m'accusera pas de précipitation après un silence de dix-huit ans. Ce petit démêlé littéraire ne diminuera jamais la haute estime et la parfaite considération que j'ai pour lui. Recevez les assurances des mêmes sentiments à votre égard, à quoi j'ajoute ceux

80 de l'attachement sincère et respectueux avec lequel je suis, etc.

P. -S. — A la page 185 du journal de janvier, il y a une faute d'impression : 1660 pour 1664. Je vous cite de mémoire la page 185, car je n'ai pas le livre devant mes

85 yeux et je puis me tromper.

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