‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 79 sur 128 · I. Le 21 avril · texte numérisé non relu

I. Le 21 avril

20 Aujourd'hui je me crois obligé de vous donner avis, monsieur, de la perte que vous avez faite d'un autre homme qui avait pour vous les mêmes sentiments dont je fais profession, c'est-à-dire qui vous aimait et vous estimait infiniment. C'est M. Mazard *, pour qui vous aviez eu la

25 complaisance de m'envoyer votre portrait, lequel il plaça dans son cabinet, avec les portraits des hommes illustres, tels que vous pourriez dire, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau et autres héros du Parnasse français. Il y a quatre mois que la mort nous a enlevé ce précieux

30 ami, généralement aimé, chéri et respecté pendant sa vie, et généralement regretté après sa mort. Par son testament, dont il m'a nommé l'exécuteur, il m'a donné des marques effectives de son amitié, et outre cela il m'a laissé sa bibliothèque qui était nombreuse et bien choisie, avec

3 S toutes ses dépendances qui consistent en tableaux et portraits et en instruments de mathématiques, comme sphères, globes, aimants, etc. J'ai été associé avec M. Mazard dans les sentiments distingués qu'il avait pour vous ; soyez aussi associé avec moi dans la douleur que je ressens de

40 sa perte. Il avait tant d'estime pour tout ce qui venait de vous qu'il voulut avoir copie des lettres que vous m'avez écrites, et il en faisait sa lecture favorite. Quant à moi, monsieur, j'ai fait quelque chose de plus : dans la crainte où j'étais que quelque jour elles ne se dispersassent

45 comme les feuilles de la Sibylle, je les ai toutes rassemblées en un corps, et je les ai fait relier magnifiquement, pour leur donner une place honorable dans ma bibliothèque. Ce n'a pas été sans quelque répugnance, et sans une espèce de confusion, que j'ai fait entrer la copie des

* Jean Mazard, mort le 25 août 1736, dans si 78* année. [Wote du manuscrit.]

Corr. Rousseau et Brosselte. II 14

50 miennes dans cette collection. Mais tout considéré, j'ai cru que le recueil serait incomplet s'il ne contenait pas la suite de notre correspondance, dussent-elles n'y servir que de liaison. Tout cela fait un recueil de deux volumes in-folio.

5$ Vous connaissez de réputation M^^^Malcrais de La Vigne, dont les poésies ont paru si souvent dans le Mercure de France. Son nom et son sexe sont également supposés, car cette demoiselle est un cavalier qui s'appelle Desforges- Maillard, natif du Croisic, en Bretagne'. Mais il a eu 60 recours à ce déguisement dans le dessein de donner plus de cours à ses vers par la singularité de la circonstance qu'ils étaient d'une fille. C'est principalement en cela que consiste leur principal mérite ^. L'été passé, il fit quelque séjour à Lyon, et pendant ce temps-là il me venait voir 65 assez souvent ; il me donna même le volume de ses poésies diverses, imprimées sous le nom de W^^ Malcrais. Mais je lui ai conseillé de lire les vôtres, monsieur, pour y puiser ce feu, cette justesse, cette force qu'on ne trouve point dans nos autres poètes. C'est ce que j'ai admiré sur- 70 tout dans les trois dernières épîtres de votre façon que l'on a publiées depuis peu, adressées au P. Brumoy, à Thalie, et à M. Rollin. Voilà ce qui s'appelle du beau, du nouveau, de la poésie enfin. Cela est si vrai que toutes les fois que j'ai lu ces trois pièces, il m'a semblé que 75 votre génie se communiquait à moi, et je me suis senti échauflTé du même feu qui vous animait, quand vous les avez composées. La colère d'Achille n'est pas plus noble que celle que vous exprimez dans la première, qui, à mon

1. Paul Desforges Maillard (1679-1772). C'est pour se venger du dédain du directeur du Mercure, qu'il lui adressa ses vers sous un pseudonyme féminin qui en fit le succès.

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