CXII. — Brossette a Rousseau
A Lyon, le i'^'' mars 173 1.
Je ne vois rien, monsieur, de plus affligeant pour un honnête homme que de ne pouvoir payer ses dettes, quand il a la volonté de s'acquitter. Je suis précisément
5 dans ce cas-là envers vous. Il y a six mois que je vous ai promis (et ce qui est promis est dû) de vous envoyer les deux volumes in-40 de V Histoire littéraire de Lyon par le P. de Colonia. Il y a plus de trois mois qu'ils sont sur mon bureau, où leur présence me reproche
10 à chaque instant la non exécution de ma promesse. Un négociant de cette ville qui fait quelquefois des affaires à Bruxelles m'avait fait espérer qu'il pourrait les envoyer dans une balle de marchandises, mais l'occasion ne s'est pas présentée et ils sont demeurés là. Nous savez d'ail-
15 leurs que les livres qui arrivent à Paris doivent passer par la Chambre syndicale et il faut avoir quelqu'un qui se charge du soin de les retirer. Tout cela m'a empêché devons écrire jusqu'à présent, par un retour de mauvaise honte ; mais enfin pour me mettre en règle, je vous prie
20 de m'indiquer quelqu'un à Paris à qui je puisse adresser ces livres et qui prendra la peine de vous les envoyer, car j'en payerai le port à Lyon, avant que de les faire partir : c'est le seul expédient que je puisse trouver pour m'acquitter de ce que je vous dois.
25 Dans ma dernière lettre je vous parlais des anecdotes que j'avais recueillies sur les œuvres de Molière, et du dessein où j'étais de les donner quelque jour au public. Je ne croyais pas alors que ce projet dût éclore si tôt ; mais j'ai reçu depuis quelques jours une lettre de M . Chau-
30 velin, maître des requêtes, chargé de l'inspection de la Librairie, par laquelle il me mande qu'une société de libraires se dispose à faire une édition magnifique de Molière in-40 avec des figures, et que Ton souhaitait fort que mes notes y fussent insérées. La lettre de M. Chau-
3) velin a été suivie d'une autre de la part de ces mêmes libraires pour me faire de nouvelles instances, ajoutant qu'ils veulent faire connaître par cette nouvelle édition que les libraires de Paris ne le cèdent point à ceux de Hollande et d'Angleterre. Je me suis souvenu alors que
40 dans votre lettre du 29 septembre dernier, nous me mandiez que vous aviez ouï conter à M. Despréaux bien des particularités touchant cet auteur, dont la plupart vous sont échappées de la mémoire, mais que vous y conservez encore les réflexions que vous avez faites sur ses
45 ouvrages, et qu'il vous avait passé bien des fois dans la tête, si quelque jour on en faisait une édition digne de leur mérite, de faire ce que M. Pellisson a fait à celle des œuvres de Sarrazin, c'est-à-dire une dissertation sur le même modèle où vous diriez ce que vous savez de
50 l'auteur et ce que vous pensez de ses ouvrages. Vous objectiez que pour cela vous auriez besoin de mon secours, du moins pour les faits qui vous sont échappés et que je puis avoir appris de M. Despréaux.
Voici le temps d'exécuter votre projet, et pour vous y
Sî engager, je vais travailler de mon côté autant que mes occupations présentes le permettent, à mettre mes notes en état de paraître. Elles consistent en faits historiques et en imitations. J'ai recueilli les uns et les autres avec grand soin et pendant longtemps ; les faits m'ont été
60 indiqués non seulement par M. Despréaux, intime ami et grand admirateur de Molière, mais encore par Baron et par d'autres personnes qui ont vécu familièrement avec
lui, parmi lesquelles je pourrais nommer un illustre maréchal de France, que nous avons perdu depuis peu dans
6$ un âge fort avancé et qui n'a pas dédaigné d'entrer dans ces mêmes détails avec moi ^ : ce qui forme une tradition que je puis appeler orale et vivante. A l'égard des imitations, je ne me suis pas contenté de celles qui sont tirées de Plante et de Térence, connues de tout le monde ;
70 j'ai porté mes recherches plus loin : j'ai lu, extrait et comparé toutes les pièces, tant imprimées que manuscrites, de l'ancien théâtre italien ou du théâtre espagnol que Molière a imitées, en tout ou en partie. Voilà le fond de mon ouvrage, auquel j'ai ajouté les changements faits
75 par Molière lui-même et ceux que font aujourd'hui les comédiens dans l'exécution ; la musique des ballets, des divertissements, et les airs notés des paroles qui se chantent. Telle est l'idée générale de mes collections, qui sont assez amples, comme vous pouvez juger. Mais je suis
80 bien résolu à ne les point donner sans votre dissertation préliminaire qui leur servira d'appui et d'ornement. Vous ne sauriez travailler sur un auteur qui le mérite aussi bien que Molière, et s'il est digne de vous, vous êtes digne de lui. Enfin votre exemple me servira de règle et sera l'ob-
8$ jet, ou si vous voulez, le motif de mon émulation.
Je n'ai point oublié la dissertation en forme de lettre dont vous m'adressâtes la copie à Paris, il y a dix-huit mois, pour M. Riccoboni, au sujet de son histoire du théâtre italien. Votre dissertation est remplie d'excellentes
90 réflexions, et j'ai pensé cent fois que si un ouvrage tel que celui de Lelio vous avait si bien inspiré, les comédies de Molière vous devaient élever bien au-dessus. M. Ric-