‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 81 sur 128 · CLXXXV. — Rousseau a Brossette · texte numérisé non relu

CLXXXV. — Rousseau a Brossette

A Bruxelles, le ii janvier 1737.

Ce n'est que d*avant-hier, monsieur, que je suis en possession de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 25 décembre. Je ne pouvais retirer un fruit S plus désirable de la paix générale : la correspondance d'un homme de votre mérite étant d'un prix que rien ne peut remplacer. M. Barrillot aura pu vous rendre compte du déplaisir que j'ai eu de m'en priver. Il me fit espérer, à son passage ici, de voir bientôt une nouvelle édition aug-

10 mentée de votre commentaire sur Boileau. Je l'ai attendue trois ans inutilement, et je n'ai vu à la place que l'édition dont vous vous plaignez avec tant de justice. Encore ne la connais-je que par l'extrait qu'en a donné M. l'abbé Des Fontaines dans ses Observations, où M. l'abbé

I-, Renaudot et M. de Valincour sont cités comme les réformateurs de la vôtre, ce que j'aurais peine à croire, à moins qu'on ne me fît voir le manuscrit sur lequel on appuie cette allégation. C'est de quoi le libraire qui se vante de le posséder devrait être sommé en bonne forme.

20 Comme je n'ai point vu cette édition, je ne saurais juger des retranchements qu'il y a faits ; mais ce que je sais, c'est que quant aux faits, je n'en ai lu aucuns, autant qu'il peut m'en souvenir, dans votre édition de 17 16, qui ne me soient connus pour les avoir appris d'original, et que,

25 pour la manière de les narrer, M. Despréaux lui-même aurait eu tout lieu d'en être content. Vous n'auriez pas essuyé ce petit dégoût, si la seconde édition de votre ouvrage avait paru au temps que vous nous l'aviez promise ; mais il y a encore du remède, et je crois même

îo que vous ne pouvez plus vous dispenser de la donner au

public, pour vous venger du tort que votre infidèle éditeur vous a fait. Je n'ai point eu de peine à en soupçonner celui qu'on en accuse. Si j'étais à portée de vous faire voir des preuves de sa mauvaise foi, je vous en pourrais

35 produire d'incontestables. Vous n'êtes pas le seul qui ait lieu de s'en plaindre. Pour moi, il y a cinq ans que je ne lui écris plus, quoiqu'il m'ait agacé par plusieurs lettres, auxquelles il lui est aisé de deviner pourquoi je ne lui ai jamais fait de réponse.

40 Quoique je ne connusse M. Mazard que par le témoignage que vous m'avez rendu de ses bontés pour moi, je ne laisse pas de sentir un véritable regret de la perte que vous en avez faite. Un ami de ce caractère doit faire trouver la vie bien longue à celui qui le perd. Hœc data

45 pœna diù viventihus.

Je ne sais si je dois vous remercier ou me plaindre de l'honneur que vous avez fait à mes lettres de les conserver. Prenez garde que votre amitié ne vous ait point aveuglé sur leur peu de valeur, et qu'un jour elles ne

50 tombent en des mains peu soigneuses de ma réputation, qui pourront en abuser aux dépens de ma mémoire. Je n'ai jamais songé à faire de belles lettres ; je les écris au courant de la plume, comme un vrai paresseux que je suis, cherchant à dépêcher sa besogne plutôt qu'à la polir.

55 Je n'ai jamais gardé copie que d'une seule, qui est la réponse que je fis à M. Chauvelin, maître des requêtes, sur les éclaircissements qu'il m'avait demandés au sujet de la grande édition de MoHère, qu'il projetait alors. Vous y verrez, si je suis jamais à portée de vous la com-

60 muniquer, la justice que je vous rends et le désir que j'avais eu qu'on eût profité de vos lumières et de votre travail. Mais ne pourrais-je pas en profiter moi-même ? Et serait-il impossible que je visse, soit imprimé, soit

manuscrit, ce que vous avez recueilli sur ce grand homme,

05 le seul de nos modernes qui puisse être préféré aux anciens et le seul modèle qui puisse ôtre proposé à nos modernes ? Je ne me repentirai jamais d'en avoir dit ma pensée dans l'épître dont vous me parlez, et votre approbation achève de me confirmer dans mon sentiment.

70 Voilà, monsieur, les auteurs qui méritent qu'on se donne la peine de les éclairer, et non des subalternes comme moi, dont il importe fort peu que les idées soient transmises à la postérité, quand même leurs ouvrages seraient assez heureux pour y parvenir. Je ne serais même guère

75 en état d'y contribuer, la plupart des choses auxquelles j'ai pu faire allusion dans mes écrits étant sorties de ma mémoire, et y en ayant plusieurs autres dont l'explication pourrait faire d'un texte innocent un commentaire satirique, à quoi je ne consentirai jamais, la manière dont

80 je pense aujourd'hui étant fort différente de celle dont je pensais, il y a vingt ans.

Je finis par vous remercier de l'ode que vous m'avez envoyée, et par vous prier de m'apprendre le nom de son auteur. Il y a quinze jours passés que je l'ai reçue de

85 Paris, où elle a été trouvée fort sage et fort sensée. J'en ferais le même jugement, si je croyais mériter les éloges qui m'y sont donnés. A cela près, la pièce est très bien écrite, et les conseils de l'auteur très raisonnables, s'ils ne s'adressaient pas à un fou aussi incapable d'écouter la

90 raison que je le suis de m'associer avec un monstre de son espèce.

Vetabo qui Cereris sacra Vulgarit arcana, siih iisdem Sit trabibuSy fragilemque mecum Solvat phaselum.

Je VOUS embrasse, etc.. Rousseau.

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