CLXXXVI. — Louis Racine a Brossette
A Soissons, le lo février 1739.
Je me flatte, monsieur, que vous ne m'avez point oublié. J'ai pourtant tout lieu de le craindre, puisque un homme qui vaut bien mieux que moi se plaint d'avoir 5 perdu votre amitié. C'est M. Rousseau qui m'a fait cette confidence, lorsque j'étais à Paris, il y a quinze jours. Il me dit que vous aviez interrompu le commerce de lettres qui était autrefois entre vous et lui, et qu'il n'en pouvait savoir la raison. Je l'assurai que lorsque j'étais à Lyon, où j'avais
10 souvent l'honneur de vous voir, j'avais été témoin du cas que vous faisiez de son amitié et de ses lettres, et que je tâcherais de savoir si vous aviez eu quelque sujet de vous plaindre de lui. Il me parut sensible à mes offres et être très fâché de n'être plus en relation avec vous. Je serai
15 charmé de faire cette réconciliation, si rien de sérieux ne s'y oppose; c'est pourquoi, monsieur, si vous n'avez point à vous plaindre et ''que vous n'ayez cessé ce commerce que parce que vos affaires vous en ont détourné, je me charge de lui faire part de vos 'sentiments, et je suis bien assuré que s'ils lui sont favorables, je lui apprendrai une nouvelle très agréable.
Je suis, etc.
CLXXXVII. — Brossette a Louis Racine.
Lyon, le 18 février 1739.
La lettre, monsieur, que vous m'avez écrite le 10 de ce mois m'apprend que M. Rousseau se plaint de la ces-
sation de notre commerce et qu'il craint que je ne l'aie
5 oublié. Personne au monde ne pouvait me justifier plus facilement que vous, ni dissiper la crainte de M. Rousseau; vous, monsieur, qui connaissez parfaitement les sentiments d'estime et d'attachement que j'ai pour lui depuis longtemps. Vous pouvez l'assurer, monsieur, que je les
lo conserve toujours bien chèrement, et que j'entends trop bien mes intérêts pour me rendre indigne de son amitié. Je vous avouerai néanmoins avec franchise, que quelque injustes que soient ces plaintes, je ne saurais m'empécher d'en être un peu flatté, puisqu'elles me font comprendre
15 qu'il ne s'accommoderait pas de mon oubli, ni de mon indifférence, et que d'ailleurs 'cet événement m'a procuré une lettre fort obligeante de votre part. Permettez que je vous en fasse mes remerciements très sincères, et que je vous invite à me faire souvent le même honneur. Mais
20 enfin, pour me mettre en règle avec M. Rousseau, je vais lui écrire une lettre que je joindrai à celle-ci et que vous aurez la bonté de lui envoyer, après l'avoir cachetée. Cependant, comme vous n'êtes pas à Paris, il est bon de vous avertir que M. Perrichon, prévôt des marchands,
25 qui est bien de vos amis, me fit voir hier une lettre datée du 5 de ce mois, par laquelle on lui mande de Paris que M. Rousseau était retourné à Bruxelles depuis quelques jours. Mais vous, monsieur, qui vous avisez de me porter les reproches et les plaintes de M. Rousseau, ne craignez-
30 vous point que je ne vous en fasse à mon tour de ce que depuis cinq ou six ans que vous nous avez abandonnés, vous ne m'avez donné aucune marque de votre souvenir, quoique certainement il n'y ait personne qui s'intéresse plus que moi à votre santé et à tout ce qui vous regarde.
35 J'ai encore sur le cœur votre silence à l'égard de votre poème sur îa Religion^ dont je me rappelle tous les jours
les beautés, et particulièrement ces morceaux distingués que j'ai admirés ici dans les lectures que vous avez bien voulu prendre la peine de m'en faire et dont vous savez que
40 j'envoyai des fragments à M. Rousseau, qui les admirait
comme nous. Vous ne pouvez vous réconcilier avec moi
qu'en m'apprenant la destinée de ce poème, le digne
ouvrage d'un excellent poète et d'un véritable chrétien.
Je vous prie aussi de m'informer de l'état où sont les
45 affaires de M. Rousseau et si le voyage qu'il a fait à Paris a eu un succès assez heureux pour lui donner l'espérance de pouvoir rester toujours dans sa patrie. Je sais que tous ses amis et tous les honnêtes gens le souhaitent passionnément, et moi je le souhaite plus que tous les autres.
So J'ai l'honneur d'être votre, etc.
CLXXXVIII. — Brossette a Rousseau.
A Lyon, ce 18 février 1739.
Je viens, monsieur, de recevoir une lettre de M. Racine par laquelle il me mande qu'il vous a vu à Paris dans le courant du mois passé. C'est un avantage que je lui envie 5 beaucoup, et que je voudrais acheter au prix de ce qui me fait le plus de plaisir. Mais il ajoute que l'interruption du commerce de lettres qui était depuis longtemps entre vous et moi, vous faisait craindre d'avoir perdu mon amitié. Est-il possible que vous m'ayez pu soupçonner d'une 10 légèreté si mal fondée et si injurieuse ? Je croyais avoir fait mes preuves d'estime et d'attachement depuis vingtquatre ans que je vous les renouvelle. Mais puisque cela ne suffit pas, je vous prie d'être persuadé pour toujours
qu'il n'y a personne au monde, même parmi vos amis
15 les plus déclarés, qui vous estime, qui vous honore, ni qui vous aime plus que moi. Les reproches que M. Racine me fait de votre part sur mon silence me sont très agréables et me persuadent que, quand j'aurais tort, vous seriez disposé à me pardonner par pure bonté. Je suis
20 fâché de ne pas devoir à votre indulgence seule un pardon qui ne sera dû qu'à mes bonnes raisons. Il y a cinq ans que M. Barrillot, libraire de Genève, étant allé à Bruxelles, me pria de votre part de suspendre le commerce de nos lettres, parce que toutes celles que vous
25 receviez alors de France pouvaient vous rendre suspect à la cour de Bruxelles. J'interrompis donc ce commerce jusqu'à la conclusion de la paix entre le roi de France et l'empereur, et je fis la reprise de notre correspondance par une lettre du mois de septembre 1736, à laquelle
30 vous me fîtes une réponse très obligeante, qui marquait bien que vos sentiments n'avaient point changé à mon égard. Si depuis ce temps-là je n'ai pas continué à vous écrire, monsieur, c'est que je savais que vous étiez en relation avec tout ce que vous avez d'amis à Paris, et que
35 par ce moyen vous étiez informé de toutes les nouvelles générales, et de ce qui se passait dans la littérature, beaucoup mieux que vous ne l'auriez pu être de la seconde main, par un homme relégué dans la province. Je craignis donc, monsieur, de vous fatiguer par des lettres
40 inutiles, qui ne seraient plus qu'un réchauffé pour vous, et je ne devins paresseux et négligent que par discrétion. « Quoi ? disais-je souvent en moi-même, si M. Rousseau pouvait trouver quelque plaisir dans la lecture de mes lettres et dans les assurances de ma tendresse pour lui,
4i pourquoi ne me fait-il pas le moindre signe pour me reprocher mon silence ? » Vous auriez vu alors, monsieur,
que je me serais bien vite corrigé; ainsi vous êtes seul coupable des fautes que je puis avoir commises.
Si tous ces motifs de justification ne vous paraissent
50 pas suffisants, en voici un dont peut-être vous serez touché. Il y a un an que je fus frappé d'une paralysie imparfaite, qui m'a laissé un engourdissement dans le bras et dans la jambe du côté droit, et j'en suis incommodé au point de ne pouvoir ni marcher ni écrire qu'avec
55 beaucoup de peine. En malade bien soumis et bien docile, j'ai fait tous les remèdes que le médecin m'a imposés. J'ai été aux bains de Balaruc en Languedoc ; à mon retour, j'ai bu les eaux minérales de Vais, et tout cela accompagné et suivi de toutes les cérémonies ordinaires
60 de la Faculté, sans que mes forces soient revenues. De sorte que je suis obligé de me servir d'une main étrangère pour vous écrire. Jugez, monsieur, s'il m'aurait été possible de vous écrire pendant tous ces mouvements et toutes ces dissipations. Rien ne m'a pourtant empêché
65 de penser à vous, et je crois que si en ce temps-là j'avais reçu une de vos lettres, ce plaisir-là aurait plus contribué à ma guérison que les vains secours de la médecine.
Comme toutes sortes d'occupations sérieuses me sont interdites pendant mon indisposition, je suis réduit aux
70 simples amusements, et j'ai repris la révision de mon commentaire sur Boileau, pour y mettre la dernière main. L'ouvrage est fort avancé, et j'espère qu'il paraîtra au jour avant la fin de cette année. Vous verrez que j'ai mis en usage tous les avis que vous m'avez donnés, et
75 les corrections que vous m'avez faites.
L'intérêt que je prends à votre destinée ne m'inspire jamais qu'une curiosité raisonnable sur votre compte, mais l'amitié semble m'autoriser à vous parler de votre voyage à Paris, et à vous demander quel succès vos véri-
80 tables amis en doivent attendre. Recevez les nouvelles protestations que je vous fais d'être toujours et pour toujours, avec un attachement inviolable, monsieur, votre, etc.