CLXXXIX. — Louis Racine a Brossette
A Soissons, le 27 février 1739.
M. Perrichon a bien eu raison de vous dire, monsieur, que nous ne possédions plus à Paris M. Rousseau : nous n'en étions pas dignes. Je viens d'en recevoir une lettre S datée de Bruxelles, dans laquelle il me demande si je n'ai pas reçu de vos nouvelles. Il a fort à cœur la perte qu'il avait faite de votre amitié. Je vais le rassurer en lui envoyant votre lettre. Je suis bien mortifié d'apprendre la maladie fâcheuse qui a beaucoup contribué à inter-
10 rompre votre correspondance avec lui : il a été à peu près dans le même état que vous; il eut, il y a un an, une attaque dans laquelle il fut prés de mourir. Il s'y disposa très chrétiennement, et avant de recevoir les sacrements il protesta publiquement qu'il n'était point l'auteur des
15 couplets qui ont causé sa disgrâce. Par l'épître qu'il m'a adressée au sujet du poème de la Religion, et que vous avez pu lire, parce qu'il l'a fait imprimer, vous pouvez juger de ses sentiments sur la religion dont il est très pénétré. Cependant à son âge et après tant de malheurs,
20 un homme qui a fait tant d'honneur à la France n'a pu obtenir la permission d'y mourir. C'était la grâce qu'il venait demander. L'amour de la patrie l'avait entraîné ; mais il n'a pas trouvé le même amour dans sa patrie. Il
me mande que depuis qu'il est retourné à Bruxelles il y
35 a retrouvé le repos et le sommeil, qu'il avait perdu dans son malheureux voyage. Quoi qu'il en soit, je crains bien que sa carrière ne soit pas longue; il a 68 ans et beaucoup d'infirmités. La présence de ses amis à Paris aurait pu prolonger ses jours ; mais l'ennui règne à Bru-
30 xelles.
Je suis bien charmé d'apprendre que vous préparez une nouvelle édition de Boileau. Malgré tout ce que les ennemis du bon goût disent tous les jours contre ce poète, il vivra toujours en votre commentaire et renaîtra sans
35 cesse dans de nouvelles éditions.
Ne me demandez pas des nouvelles du poème de la Religion. J'ai passé la moitié de ma vie à le faire : j'en passe l'autre moitié à le corriger.
Si vous voyez M. de Fleurieu et M. du Perron, je vous
40 prie de leur parler de moi. Je crains bien qu'ils ne m'aient oublié.
Adieu, monsieur. Je vous souhaite une meilleure santé et vous prie d'être persuadé de l'inviolable attachement avec lequel je suis, etc.