CXCVI. — Rousseau a Brossette
A Bruxelles, le 20 octobre 1739.
J'ai fait effectivement le voyage de Hollande, monsieur, à l'intention de dissiper le mortel ennui que l'absence de mes amis m'avait inspiré, l'été passé. Mais Cœlum-, non 5 animum mutant qui tr an s mare currunt. J'ai pallié mon mal pendant un mois, et me voilà de retour avec les mêmes accompagnements de ma triste caducité, insomnies, douleurs de corps, troubles et langueur d'esprit, faiblesse des jambes et des mains, regrets du passé, inquiétudes de 10 l'avenir, tempérées uniquement par le plaisir de ne rien voir de tout cela dans les conversations ni dans les lettres de mes amis. La vôtre, monsieur, me fait espérer enfin une prochaine édition augmentée de votre excellent commentaire sur le Despréaux. Vous ne pouvez l'enrichir de 15 rien de meilleur, à mon avis, que des vers que vous avez faits autrefois pour ce grand homme. Je les ai relus attentivement et, sur ma parole, ils sont admirables et dignes de celui pour qui vous les avez faits.
Il est vrai que l'an passé on m'inspira ici l'envie défaire 20 imprimer à part mes Odes sacrées. J'y ai joint une nouvelle ode qui les termine, et a laquelle j'ai donné, pour cette raison, le titre d'Epode, J'y ai encore exécuté un dessein qui m'avait souvent passé par la tète, qui était de faire une ode composée de strophes de différente mesure, 25 à Timitation des chœurs de l'ancienne tragédie grecque. M. Rollin, à qui je viens de faire réponse, me parle d'une épitaphe que j'ai faite, il y a quelques années, de moi-même et que voici :
30 De cet auteur noirci d'un crayon si malin,
Passant, veux-tu savoir quel fut le caractère ? Il avait pour amis D'Ussé, Brumoy, Rollin ; Pour ennemis, Gacon, Lenglet, Saurin, Voltaire.
Adieu, monsieur, ressuscitez mon maître le plus tôt î5 qu'il vous sera possible, et conservez un peu d'amitié pour le disciple.