‹ Correspondance de Jean-Baptiste Rousseau et de Brossette; publiée d'après les originaux, avec une introduction, des notes et un indexChapitre 90 sur 128 · CXCVII. — Brossette a Rousseau · texte numérisé non relu

CXCVII. — Brossette a Rousseau

A Lyon, 1 7 avril 1 740.

La lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire, monsieur, au mois d'octobre dernier contenait une peinture si vive et si touchante de vos chagrins et de vos infirmi-

5 tés, qu'en la lisant j'eus bien de la peine à retenir mes larmes. Outre l'intérêt que je prends à votre santé, ma sensibilité fut encore augmentée par la considération de l'état où je suis moi-même et qui est à peu près semblable au vôtre. Les sentiments dont votre âme était alors agitée

10 se communiquèrent à la mienne, parce qu'elle se trouve, pour ainsi dire, à l'unisson avec la vôtre. Mais cette première impression se dissipa bientôt et ma raison reprit le dessus, car je puis vous assurer que depuis mon accident, arrivé il y a deux années, j'ai conservé une tranquillité

lî d'esprit dont vous seriez édifié et qui pourrait, en cas de besoin, vous servir d'exemple. Vous savez, monsieur, que la fermeté et la patience sont des vertus dont on n'a pas besoin dans la prospérité, mais qui deviennent absolument nécessaires dans l'affliction: elles sont l'unique

20 remède aux maux qui sont sans remèdes.

Vous m'avez demandé si souvent des nouvelles de la dernière édition de mon commentaire sur Boileau que je ne saurais me dispenser de vous en rendre compte. Il y a trois semaines que j'envoyai à mes libraires de Genève

2$ une partie de ma copie, pour la livrer à l'imprimeur, et j'en attends la première feuille d'essai pour régler la disposition de l'ouvrage. On m'a conseillé de conserver la préface que j'avais mise à la tête de la première édition faite en 1716. Mais, comme l'édition que je vais donner

30 est bien différente de celles qui l'ont précédée, j'ajoute un petit avertissement pour expliquer les changements que j'ai faits, et qui consistent en corrections et en additions. Je ne vous dirai point tout cela en détail, et je me contenterai de vous dire un mot des augmentations. Elles

3$ comprennent quelques ouvragesen prose de M. Despréaux, lesquels n'avaient point [été imprimés], et principalement une trentaine de lettres choisies que ses amis l'avaient invité de publier et qu'il avait eu dessein d'insérer dans la dernière édition de ses ouvrages, commencée en 171 1,

40 peu de temps avant sa mort, et qui ne fut achevée qu'en 171 3. Pour cet effet, il les avait toutes corrigées et cotées de sa main. Je ne parle pas de celles que cet illustre écrivain m'avait écrites pendant les douze dernières années de sa vie, parce que j'en ai rapporté les endroits les plus

45 remarquables dans mon commentaire sur ses œuvres. J'insérerai encore dans cette nouvelle édition une lettre au P. Tournemine et une autre au P. Brumoy, et la petite épître en vers à l'impression de laquelle vous m'avez engagé. Je craindrais de vous ennuyer, si je vous entre-

50 tenais plus longtemps sur cet article.

A présent que me voilà délivré de cette tâche, j'ai commencé à mettre en ordre mes remarques sur les œuvres de Molière, et l'ouvrage est assez avancé. J'ai eu l'hon-

neur de vous en expliquer le plan et la disposition dans

55 mes précédentes lettres, et j'espère que vous ne serez pas moins content du Molière que vous l'avez été du Boi» leau. Cette espérance est fondée sur la promesse que vous m'avez faite de concourir à mon entreprise, et surtout de me faire part de vos observations sur la personne et sur

60 les ouvrages de ce fameux poète comique. Il n'y a pas longtemps que vous me mandâtes qu'elles faisaient la matière d'une grande lettre que vous aviez écrite à M. Chauvelin, maître des requêtes ayant l'inspection de la librairie, et dont vous aviez gardé copie. Vous savez

65 qu'il me demanda avec instance mes remarques sur Molière, dans le temps qu'on entreprit la belle édition de ses oeuvres, sous les auspices de ce magistrat ; mais j'étais alors si occupé de mes fonctions municipales, qu'il me fut impossible de satisfaire à son empressement. Je vous

70 somme donc aujourd'hui de votre parole, mais comme vos indispositions vous ont mis hors d'état défaire vousmême cette copie, je vous supplie, monsieur, de faire transcrire vos observations par une autre main, et je contenterai amplement celui que vous emploierez à cet ouvrage»

75 Vous voyez que je suis obligé d'emprunter le même secours, et je vous conseille de suivre mon exemple. J'ai deux motifs pour vous donner ce conseil : le premier est votre soulagement, et le second, qui me regarde tout seul^ est la facilité que vous aurez à m'écrire de plus longues

80 lettres.

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