CXCIX. — Louis Racine a Brossette
A Soissons, ce 4 juin 1 740.
Vous m'apprenez, monsieur, une nouvelle qui intéresse toute la littérature, et qui m'intéresse plus particulièrement que tout autre. Je vais en faire part à M. Rousseau, qui
5 m'écrivit le 3 1 mars dernier ; « Je ne reçois plus de nouvelles de M. Brossette, ni de son édition de Despréaux, que j'attends depuis si longtemps. » Vous jugerez par ces termes qu'il se plaignait de votre silence ; je n'en suis point étonné, puisqu'au lieu de lui écrire par la poste,
10 vous avez remis votre lettre à un voyageur qui n'aura point été à Bruxelles ou ne l'aura point trouvé. Après avoir supporté l'ennui de Bruxelles, encore plus contraire à sa santé que la rigueur du long hiver d'où nous sortons, il a profité des premiers beaux jours qui ont paru, pour
15 aller en Hollande, dont le séjour lui plaît beaucoup, et il est actuellement à La Haye, d'où il m'a écrit. Puisqu'il n'a pas reçu votre lettre, je vous exhorte à lui en écrire une seconde, que vous pourrez toujours adresser à Bruxelles parce qu'on lui renvoie où il est les lettres
20 qu'on y reçoit pour lui. Je lui ai écrit aujourd'hui pour lui donner des nouvelles de votre santé, et de votre nouvelle édition, à laquelle je reviens. Elle sera certainement bien reçue de toutes les personnes de bon goût ; à la vérité ils sont en petit nombre, et ceux du goût con-
25 traire, qui se multiplient tous les jours, dans les cafés de Paris, et font briller leur bel esprit en se déchaînant contre nos fameux auteurs, attaquent surtout le pauvre Boileau, leur ennemi déclaré, et semblent avoir fait une ligue pour le chasser du Parnasse, où cependant il res-
30 tera malgré eux. Ils ont beau répéter qu'il ne faisait des vers que difficilement, qu'il n'avait ni génie ni invention: le grand nombre d'éditions de ses ouvrages, faites depuis sa mort, et la traduction en vers latins de presque toutes ses pièces prouvent l'estime générale de la nation et des
^5 étrangers ; et il ne serait point aujourd'hui attaqué par les ennemis du bon goût, s'il ne les confondait pas par ses préceptes et ses exemples.
Il n'y a pas bien longtemps qu'un de ses anciens amis m'apprit une de ses épigrammes, dont vous n'avez peut-être
40 pas connaissance et dont vous ferez l'usage que vous voudrez. L'Académie avait envie de faire le parallèle de Corneille et de mon père, et déjuger ce grand procès. Boileau, voyant parmi eux des juges peu capables d'en décider, fit cette épigramme qu'il ne communiqua qu'à peu d'amis:
4$ Je consens que chez vous, messieurs, on examine Qui du pompeux Corneille ou du tendre Racine Mérita dans Paris plus d'applaudissements. Mais cherchez donc en même temps (La question n'est pas moins belle) Qui du fade Boyer ou du sec La Chapelle Mérita plus de sifflements.
Il serait avantageux de pouvoir aux lettres de Boileau joindre celles de mon père. Peut-être mon frère les a-til ; mais il garde pour lui seul ce qu'il possède. Vous 15 connaissez son caractère : il est toujours dans sa solitude tel que vous l'y avez vu.
Corr. Rousseau et Brosse t te, II. 16
Puisque vous voulez que je vous parle de moi, je vais vous obéir. Louis est mon nom de baptême, que je reçus de l'abbé Dupin, mon parrain. J'avais prés de six ans 60 lorsque j'eus le malheur de perdre mon père ; je n'ai conservé qu'une faible idée de ses traits et de quelques-unes de ses instructions proportionnées à mon âge. Comme, en mourant, il m'avait particulièrement recommandé à M. Rollin, ma mère me mit de bonne heure au collège de 65 Beauvais, et si j'avais su profiter de tous les soins que ce grand maître a pris longtemps de mon éducation, que la mémoire de mon père lui rendit chère, j'aurais fait honneur à tous les deux. J'abandonnai mes premières années au seul amour des vers, et je fis le poème de la Grâce ; 70 mais n'ayant point assez de fortune pour me livrer tout entier aux charmes delà poésie, je fus obligé de rechercher des occupations moins agréables et plus lucratives. Tous les moments de repos que j'ai pu dans la suite dérober à ces occupations, je les ai rendus à mon premier amour. 75 J'ai composé le poème de la Religion, quelques épîtres, quelques odes et plusieurs dissertations pour l'Académie des belles-lettres, dont j'ai l'honneur d'être; mais n'ayant pu que me prêter furtivement à ces travaux, je les dois croire fort éloignés de la perfection, et j'attends pour 80 leur donner celle dont je suis capable, que je ne sois plus distrait par des objets d'une nature toute différente.
Voilà, monsieur, ce qu'il m'est permis de dire sur moimême. Si vous voulez me flatter par quelque éloge, il n'en est point de plus honorable pour moi que l'endroit 85 d'une lettre que M. Rousseau vous écrivit le 17 septembre 173 1, au sujet du poème de la Religion que vous lui aviez annoncé. Vous me donnâtes alors copie de l'endroit de cette lettre que vous avez sans doute conservée.
Vous en conservez un grand nombre d'autres et ce
90 serait un présent à faire au public ; mais il y faudrait réunir plusieurs autres lettres qu'il a écrites sur divers sujets de littérature. Malheureusement il n'en a gardé aucune copie, à ce qu'il m'a assuré. J'en ai plusieurs, et je sais d'autres personnes qui en ont beaucoup davantage.
ce. — Brossette a Louis Racine.
A Lyon, 8 juillet 1740.
Vous avez justement fait l'horoscope, monsieur, de la lettre que j'écrivis à M. Rousseau, au mois d'avril dernier ; car la personne qui s'en était chargée n'est point allée à S Bruxelles, et elle l'a remise à un de ses amis, pour la rendre à son adresse. Comme il y a grande apparence que ma lettre est égarée, je vais récrire à M. Rousseau par la voie ordinaire.
Je ferai entrer dans ma nouvelle édition de Boileau 10 l'épigramme dont vous m'avez envoyé copie. Je la connaissais depuis longtemps, cette épigramme, mais un peu différente de la vôtre. Celui qui me l'avait donnée la croyait de M. votre père :
Au lieu que Paris examine I) Qui du pompeux Corneille ou du tendre Racine
Reçut plus d'applaudissements, La question serait plus belle De demander en même temps Qui du fade Boyer ou du sec La Chapelle 21) Excita plus de sifflements.
M. de La Chapelle, attaqué dans cette épigramme, y répondit par une autre que je vous envoie ici en échange :
La préface trouvée à l'entour d'un chapeau, Les écrits envoyés pourrir chez la beurrière, 25 Boyer et les sifflets qui n'ont rien de nouveau
Nous marquent bien la fin d'une vieille carrière. Tous ces fades bons mots, Redits à tous propos.
Mon pauvre Despréaux, ne touchent plus le monde. 30 Crois-moi, produis du neuf, si tu veux qu'on réponde.
Vous jugez bien, monsieur, que celle-ci ne paraîtra pas dans mon édition.
En y insérant les lettres nouvelles de M. Boileau, je voudrais bien pouvoir y joindre celles de M. Racine ;
35 mais, à mon avis, c'est une chose bien difficile, approchant même de l'impossible, soit parce que M. Despréaux n'aura pas eu soin de conserver les lettres de son ami, soit parce que M. Racine n'en gardait point de copie. Ce qui confirme ma conjecture et ma crainte, c'est que M.
40 votre frère entre les mains de qui sont les lettres originales de M. Despréaux à M. Racine, en donna des copies à M. Despréaux pour les corriger, et ne lui en donna point de celles de M. votre père : ce qui fait présumer qu'il n'en avait aucunes. Je ne laisserai pas d'en écrire à
45 M. votre frère, si vous le trouvez à propos, mais vous savez qu'il est peu communicatif. J'aurai occasion de faire mention de lui dans une de mes notes, parce que M. Despréaux en parle avantageusement aussi dans une de ses lettres ; puisque vous avez eu la bonté de me don-
50 ner votre nom de baptême, prenez la peine de me donner aussi le sien.
Il est vrai, monsieur, que j'ai conservé toutes les lettres que M. Rousseau m'a écrites depuis que nous sommes en commerce ensemble. J'ai fait plus encore : car,
55 pour en empêcher la dispersion, ne tiirhata volent rapidis
ludibria ventisy comme les feuilles de la Sibylle, je les ai fait relier bien proprement en deux volumes in-folio. J*y ai joint les miennes aussi, uniquement pour servir de liaison : ce qui fait une correspondance de vingt-cinq
60 années, bien liée et bien suivie ; et comme elles roulent presque toutes sur des matières de littérature, je crois qu'elles seraient reçues avec empressement si elles pouvaient paraître au grand jour de l'impression ; car vous savez le cas que l'on fait de tout ce qui part de la plume
6) de notre ami ; mais il y a une infinité de choses que l'on
se confie mutuellement sous le sceau épistolaire, et qui
ne doivent point être révélées, du moins pendant la vie
de l'auteur.
J'ai encore gardé les lettres que nous nous sommes
70 écrites depuis cette collection, et j'en ai déjà un assez grand nombre pour commencer un troisième volume, dans lequel je pourrai faire entrer d'autres lettres de sa façon, lesquelles m'ont été remises par d'autres personnes à qui il avait écrit. Je n'oserai vous demander copie de
75 celles que vous avez : je me contenterai de vous dire que, si je les avais, elles enrichiraient infiniment mon recueil, et je les recevrais avec une très vive reconnaissance.
En finissant ma lettre, dans le dessein où je suis de récrire à M. Rousseau, pour remplacer celle qui s'est per-
80 due, il m'est venu en tête d'en joindre une copie à ce paquet, afin que vous ayez la complaisance de la lui envoyer. Cela sera plus à propos, ce me semble, que de lui récrire une lettre dans laquelle je ne ferai que répéter les mêmes choses que je lui avais déjà écrites.