CCI. — Louis Racine a Brossette
A Soissons, ce 14 juillet 1740.
J'envoie, monsieur, à M. Rousseau la copie de la lettre que vous m'avez adressée pour lui. Elle ne peut que lui faire un sensible plaisir, et ce que vous lui mandez sur 5 l'unisson de vos maux est parfaitement bien dit. J'espère cependant que vous êtes bien loin de l'unisson des siens. La dernière lettre que j'ai reçue de lui me prouve que les siens sont considérables et me fait craindre que nous ne le conservions pas longtemps. Je suis très édifié des sen-
10 timents chrétiens que la vue de la mort lui inspire. Ses lettres ne peuvent être qu'utiles au public et glorieuses pour lui. Je vous donnerai volontiers copie de toutes celles que j'ai de lui ; mais pour rendre complet tout ce précieux recueil, il faudrait rassembler beaucoup d'autres
15 qu'il a écrites à Paris. Un de mes amis en a reçu plusieurs. Quand vous serez prêt de travailler à ce recueil, je vous aiderai autant que je le pourrai. Je m'intéresse à la réputation d'un homme à qui la postérité rendra plus de justice que son siècle ne lui en a rendu.
20 L'épigramme de Boileau telle que vous me l'envoyez me plairait moins. Le premier vers : J'approuve que che\ vous, messieurs, est dans ce ton de supériorité dans laquelle Boileau seul pouvait parler à l'Académie. Ce vers : Reçut plus d'applaudissements, dit moins que Mérita.
25 On dit que M. l'abbé Souchay, de notre Académie des belles-lettres, travaille à une édition de Boileau, sous les yeux de M. le chancelier. Je ne sais si vous avez entendu parler de cette édition.
Les Jésuites du Collège de Louis-le-Grand ont fait sou-
30 tenir, il y a huit jours, à un de leurs écoliers, un exercice sur tous les poètes français*. Dans le programme imprimé, Boileau n*y est pas bien traité, non plus que mon père, puisqu'on y avance que Phèdre est une tragédie dont on ne doit jamais permettre la lecture. Que Boileau ne
35 soit point ami des révérends pères, on en sait la raison ;
mais que leur a fait mon père, et s'il les a jamais offensés,
ce que j'ignore, pourquoi ne pardonnent-ils pas à un
mort de quarante ans ?
Je crois comme vous que mon frère n'a point les lettres
40 qu'il écrivait à Boileau. Mon père, soit par prudence, soit par timidité, n'a rien laissé de lui, et jamais, par exemple, on n'a pu trouver son discours de réception à l'Académie.
Jean est le nom de baptême de mon frère.
4', Un commentaire sur Molière serait très curieux. Un poète comique, comme un poète satirique, fait souvent allusion aux choses et aux personnes de son temps. Mais comment avez-vous pu découvrir des lumières sur Molière ?
50 Adieu, monsieur, je vous souhaite h continuation d'une santé précieuse à vos amis et aux lettres. Je suis, monsieur, votre, etc.
P. -S. M. Rousseau me mande, monsieur, qu'il fait
copier actuellement la lettre qu'il écrivit à M. Chauvelin
55 sur le projet d'une édition de Molière, et qu'il vous en-
voiera cette lettre par la poste, n'ayant pas d'autre voie .
Je suis persuadé que vous recevrez avec plaisir ce présent
* Le Q juillet, par M. Bertrand de Rieux, fils du premier président de la deuxième chambre des Enquêtes.
Les caractères des poètes français avaient été composés par le P. Lucas. Merc. de France, juillet 1740. [Note du manuscrit.]
et que vous ne le garderez pas pour vous seul. Quelque jour vous en ferez part au public. J'ai l'honneur d'être, 60 etc.