CCII. — Rousseau a Brossette
A La Haye, le 29 juillet 1 740.
Je réponds, monsieur, à une lettre que je n'ai point reçue ; mais dont j'ai lu avec grand plaisir la copie que M. Racine m'a fait tenir de votre part. J'y vois avec une 5 véritable consolation la part que vous prenez dans mes infirmités et la sagesse avec laquelle vous savez en supporter de pareilles. Grande leçon pour ceux qui n'auraient à soutenir que des douleurs matérielles ! mais je ne suis pas né pour celles de cette espèce seulement. Mes véri-
10 tables peines sont celles de l'âme, et actuellement Dieu me fait passer par une nouvelle épreuve plus douloureuse qu'aucune de ma vie passée. Je pleure la mort de M. le comte du Luc*, et en voilà pour le reste de ma vie. Qja'ai-je à craindre désormais que de survivre aux amis
1$ qui me restent, et puis-je en trouver à qui je sois attaché par de plus étroites obligations, par des exemples plus sensibles de générosité, de grandeur d'âme, de sensibilité pour les déplaisirs d'autrui et de courage à y chercher du remède ? Dans le temps de mes plus grands
20 malheurs, il avait trouvé le moyen de me rendre heureux, et je l'ai été véritablement tout le temps que j'ai vécu
* Il est mort le 19 juillet 1740, dans sa 87e année. [Note du manuscrit.']
avec lui. Mais écartons ces idées qui renouvellent des jours que je ne trouverai plus et raniment celle du triste avenir que je prévois pour le reste de ceux qui m'at-
25 tendent.
Je suis ravi de voir enfin votre Despréaux en train de s'imprimer. Permettez-moi de vous en demander deux exemplaires en blanc. Je vous envoie par la poste la copie que vous me demandez de ma lettre à M. Chauvelin,
50 que j'ai fait copier en très petits caractères pour vous épargner les frais d'un trop gros paquet. N*ayez pas les mêmes égards pour moi, et ne confiez plus, je vous prie, les vôtres à des commissionnaires infidèles ou négligents qui m'exposent à craindre votre indifférence, ou, ce qui
55 m'affligerait encore davantage, l'altération de votre santé. Je n'ai rien à ajouter à la copie de lettre que je vous envoie ; si ce n'est un avis, au cas que vous fassiez imprimer votre nouveau Molière avec des estampes, de vous bien garder de tomber dans la faute où ceux qui ont pris
40 soin de l'édition in-quarto sont tombés, en donnant à leurs figures des habillements modernes qui rendent inintelligibles la plupart des endroits où l'auteur fronde le plus agréablement du monde les modes de son temps, et suppriment un inconvénient considérable de l'extrava-
45 gance de ce même temps, que Molière a si bien peint. Quant aux notes curieuses dont j'aurais voulu enrichir et expliquer certains endroits des pièces de ce grand homme, il m'en revient une en ce moment dans la mémoire qui peut n'être point négligée. C'est à l'occasion
50 de cet endroit du George Daudin où il est dit que Bertrand de Sottenville eut le crédit de vendre tout son bien pour le voyage de la Terre Sainte. Tout le monde en fit l'application à M. de La Feuillade, qui en ce temps là s'avisa de mener en Candie à ses dépens une cen-
S S taine de gentilshommes équipés pour combattre contre les Turcs pendant le siège de cette île. Je n'ajouterai à cette longue lettre qu'une prière de m'adresser toujours les vôtres par la poste à Bruxelles et de me croire toujours, plus fidèlement et plus tendrement que jamais,
60 monsieur, votre, etc.
Voltaire s'est avisé de venir de Bruxelles ici. Il y fait la plus triste figure du monde, et il y a perdu jusqu'à sa réputation d'homme d'esprit à laquelle il a sacrifié toutes les autres. Il fait pitié jusqu'aux laquais qui servent aux
65 tables où il se prie, et qui sont surpris, comme tout le monde, de la bêtise et de la stupidité qu'il y fait paraître. On ne dira pas de lui certainement que son esprit soit en argent comptant, car, à l'effronterie près, c'est un homme mort entre les vivants.