CCIII. — Brossette a Louis Racine
A Lyon, ce 20 août 1740.
Je vous dois des remerciements, monsieur, de l'exactitude avec laquelle vous avez envoyé à M. Rousseau la copie de la lettre que je vous avais adressée pour lui. De son côté, il a été aussi fort exact à me faire réponse, car j'ai reçu sa lettre dans le moment même que la vôtre du lef de ce mois me fut rendue. Il m'a envoyé en même temps une copie de celle qu'il avait écrite à M. Chauvelin, sur le projet d'une nouvelle édition de Molière. Je l'ai lue trois ou quatre fois, et toujours avec un nouveau plaisir, parce que non seulement elle est parfaitement écrite, mais encore elle est remplie de réflexions très
sensées et très délicates sur les pièces de cet excellent poète comique. En un mot, elle renferme le plan d'un
15 discours qu'il n'aurait pas été difficile à M. Rousseau de remplir, et qui seul aurait été suffisant pour faire connaître le mérite de Molière et pour apprendre à en juger comme il f;iut.
Maintenant que me voilà débarrassé de ma dernière
20 édition de Boileau, j'ai commencé à travailler à mes notes sur Molière. Vous me demandez, monsieur, comment j'ai pu découvrir des éclaircissements sur cet auteur. M. Rousseau m'ayant fait un jour la même question, je lui répondis que mes notes consistaient en faits historiques
2s et en imitations. J'ai recueilli, lui disais-je, les unes et les autres avec un très grand soin. Les faits m'ont été indiqués non seulement par M. Despréaux, intime ami et grand admirateur de Molière, mais encore par le fameux Baron et par d'autres personnes qui ont vécu familière-
so ment avec lui, parmi lesquelles je pourrais nommer un illustre maréchal de France *, que nous avons perdu depuis dix années, dans un âge fort avancé, et qui n'a pas dédaigné d'entrer avec moi dans ces menus détails : ce qui forme une tradition que je puis appeler orale et
î5 vivante. A l'égard des imitations, je ne me suis pas contenté de celles qui sont tirées de Plaute et de Térence, connues de tout le monde; j'ai porté mes recherches plus loin. J'ai lu, extrait et comparé toutes les pièces, tant imprimées que manuscrites, de l'ancien théâtre italien et
40 du théâtre espagnol que Molière a imitées en tout ou en partie. Voilà l'idée générale de mes collections qui sont assez amples, comme vous pouvez juger.
Je vous ai déjà mandé, monsieur, que j'avais fait relier
* Le maréchal de Villeroy. [Note du manuscrit.]
toutes les lettres que M. Rousseau et moi nous étions 45 écrites. Cette collection, qui commence en 171 5 et finit en 1735, forme deux volumes in-folio, et je fais actuellement copier la suite jusqu'à présent pour faire un troisième volume, dans lequel je ferai entrer toutes celles que quelques-uns de mes amis et des siens en ont reçues et 50 qui ont bien voulu me les communiquer. Si vous voulez que les vôtres et les siennes entrent dans ce recueil, je me ferai un grand plaisir et un grand honneur de les insérer. Je ne vous fais cette proposition qu'autant qu'elle vous sera agréable ; car peut-être avez-vous dessein de les 55 recueillir pour vous seul, et en ce cas-là je n'ai rien à vous dire.
J'ai inséré dans mon Boileau l'Epigramme que ce poète avait faite contre l'Académie :
Je consens que chez vous, messieurs, on examine, etc. ;
60 et je l'ai mise dans les mêmes termes que vous me l'avez envoyée, car elle est beaucoup meilleure de cette façon que celle qu'on m'avait donnée.
Dans la note qui vous regarde personnellement, j'ai fait usage de ce que vous m'avez écrit sur vous-même, et
65 je vous envoie copie de ma note, afin que vous la mettiez dans l'état où vous souhaitez qu'elle soit.
<f Je n'ai jamais vu d'enfant si accompli 'en toutes choses. « Louis Racine, fils cadet de M. Racine, n'a point trompé « les espérances que son mérite naissant avait fait conce-
70 « voir : il est devenu le successeur des talents et des « vertus de son illustre père. Son coup d'essai fut le « poème de la Grâce, ouvrage généralement applaudi. Il ce a ensuite composé un poème de la Religion, qui n'est « pas encore imprimé, mais qui a été admiré de tous
75 « ceux qui l'ont lu. Ses autres ouvrages sont quelques
« épîtres, quelques odes et plusieurs dissertations pour
« l'Académie des belles-lettres, dans laquelle il a été reçu
« depuis plusieurs années. »
V^oici maintenant un article qui me regarde en per-
80 sonne, et sur lequel je veux vous consulter. M. Despréaux avait une rente viagères de 1500" sur la ville de Lyon. Comme il vit en 1709 que les rentes sur l'Hôtel de ville de Paris n'étaient pas payées exactement, il craignit que la ville de Lyon ne suivît le même exemple. Il
85 me pria de faire les démarches nécessaires pour lui procurer son payement, et il reçut non seulement les six mois courants, mais l'année entière par avance. Cette exactitude lui plut; et sa reconnaissance lui fit regarder ma bonne volonté comme un service effectif. Il me
90 manda, le 21 mai 1709, qu'il destinait principalement sa poésie expirante a témoigner à toute la postérité l'obligation qu'il m'avait. « J'espère, ajoutait-il, que l'envie que j'ai de m'acquitter en cela de mon devoir me tiendra lieu d'un nouvel Apollon. » Je lui fis réponse, quelque temps
95 après, et ma lettre finissait par les vers que vous allez lire :
Souviens-toi qu'en mon cœur tes écrits firent naître L'ambitieux désir de voir et de connaître, etc. '
Quelques-uns de mes amis, et des amis fort sages, 100 m'ont conseillé défaire imprimer ces vers dans mon commentaire ; mais comme je me défie beaucoup de mes talents poétiques, je vous prie, monsieur, de me dire avec franchise si vous êtes du même avis, sinon je les