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IV PRÉFACE

des remercîments à M. le comte Godefroy de Vilieu pour la part qu'il a bien voulu me faire d'une correspondance conservée par lui comme un trésor de famille. La publication des lettres adressées à son pcie unira dans l'avenir deux noms qui ne doivent pas être séparés. Je regrette vivement de n'avoir pu y joindre les lettres écrites à M. le baron Louis de Yignet, elles sont malheureusement perdues. Le nom de M. de Vignet revient souvent dans cette correspondance, on y voit quelle place a tenue son amitié dans la jeunesse de M. de Lamartine.

Je ne terminerai pas sans exprimer encore ma reconnaissance pour deux amis, MM. Dumesnil et de Roncliaud, qui ont partagé avec moi les soins de cette publication. C'est grâce à leur dévouement pour le nom de M. de Lamartine que j'ai pu accomplir ma tâche, et je ne fais que leur rendre ce que je leur dois en inscrivant ici leur nom audessus du mien.

VALENTINE DE LAMARTINE

Saint-Point, 2 novembre 1875.

A. monsieur Prosper Guichard de Bienassis

A Bienassis, par Crémieu (Isère).

Milly, 24 septembre 1807.

Mon cher ami, je vois que tu es un homme de parole, et je veux l'être aussi, car on m'a remis ta lettre hier à neuf heures et j'y réponds ce matin. Je te pardonne volontiers de m'avoir écrit sur du papier à la cloche; pourvu que tu m'écrives, je m'inquiète fort peu sur quel papier. D'ailleurs je sais qu'il en aurait trop coûté à ta frayeur, et peut-être à ta paresse, de traverser nuitamment toute la maison de ton oncle remplie d'esprits follets et de revenants.

Il y a huit jours que je suis arrivé à Mâcon; j'ai fait plus de la moitié du chemin à pied, avec mon petit paquet sur mon dos; ainsi tu vois que mon voyage n'a guère été plus gai que le tien : je m'en allais tout le long de la route chantant comme un troubadour quelque \ieille romance, j'en composais même tout en marchant ; lorsque je trouvais quelque beau site, je m'asseyais et je le contemplais tout à loisir. C'est vraiment une manière de voyager charmante, et ce petit essai m'a donné grande envie de me faire chevalier errant. C'est dommage que je n'aie eu personne avec qui je pusse causer. J'aurais bien voulu que nous eussions pu faire ensemble un semblable voyage.

Je suis à présent à la campagne. J'ai chassé deux ou trois fois, mais je n'ai plus pour ce divertissement-là autant de goût que j'en avais jadis; je lis un peu, je dessine un peu, je monte quelquefois à cheval, et le temps passe comme cela fort tranquillement. Je présume que tu fais à peu près de même. Tu sais combien je pensais faire de fracas avec toutes mes thèses, eh bien, je n'en ai pas encore donné une seule, et probablement je n'en donnerai point.

Je ne te parle pas de mon retour parce qu'il n'y a encore rien de déterminé là-dessus, mais je serai très-vraisemblablement à Belley dans un mois. Je t'engage fortement à y être aussi, et en cela tu dois bien penser que c'est mon plaisir que je consulte. Je m'attends bien àm'ennuyer un peu l'année prochaine, car plus on approche du but et plus on le désire, « quod sperat omis excidi., hoc^ hoc sœvhis opprimet. » Tout le monde, pour me consoler, me dit que le terme est proche, et qu'un bien qu'on doit avoir est comme un bien qu'on a; je laisse dire tout le monde et je me résigne. En attendant, je fais ce que je peux pour charmer mes loisirs, et je t'écris entre Gresset et Molière.

Adieu, mon cher ami, écris-moi le plus tôt possible. J'espère que l'année prochaine nous verra plus liés que jamais, et que ta sincère amitié m'aidera à endormir mes peines présentes dans les songes d'un plus doux avenir.

Je t'embrasse de tout mon cœur et suis ton plus sincère ami,

ALPHONSE DE I,AMAHTINE.

COllRKSPONDANni: I)i: I.AMAUTINK,

A monsieur Prosper Guichard de Bienassis A Bienassis.

Màcon, 3 octobre 1807.

Mon cher ami, il est minuit; tout le monde dort dans la maison, moi seul je veille, et c'est pour técrire; ainsi jup' si yt t'aime et si j'ai du plaisir à m'entretenir avec toi. Ta lettre que j'ai reçue ce matin m'a fait le plus sensible plaisir: je vois que tes occupations ressemblent beaucoup aux miennes et que tes plaisirs sont aussi les miens.

Je viens de passer une semaine charmante chez une de mes tantes à la campagne. Il faisait un très-vilain temps, mais la lecture nous a dédommagés de tout le reste. Nous lisions tous les jours une ou deux tragédies, et autant de comédies. J'ai relu Mérope, Zaïre, Iphigénie,Phèdre,Alzire, avec un nouvel intérêt ; et les pièces de Molière, de Regnard, de Graftigny et de plusieurs autres mont beaucoup amusé. Il y avait dans notre société un

homme qui lisait très-bien, qui ajoutait un nouveau charme à nos lectures et qui en même temps me formait par son exemple.

Je suis venu aujourd'hui à la ville, oii, malgré mes grandes occupations, j'ai trouvé le temps de lire un ouvrage de madame Cottin, Elisabeth ou les Exilés de Sibérie^ que j'ai trouvé assez bien écrit et oii l'on ne peut puiser que de beaux sentiments d'amour filial. J'ai quelque envie d'aller un de ces jours voir Corcelette, si j'en puis trouver le temps, ce qui est difficile.

Je retournerai très-vraisemblablement à Belley cette année, et ce qui m'y consolera, comme je te l'ai déjà dit, ce sont les douceurs de l'amitié et la sincérité de la nôtre. Malheureusement pour moi, je ne peux guère avoir d'occasion d'aller à Crémieu, mais, mon cher ami, un commerce suivi de letties réciproques me dédommager a de ton absence. J'ai un plaisir infini à recevoir les tiennes; il est si doux de savoir qu'on a dans le monde un ami qui pense à nous ! Je ne sais pas si on vit ou si on est mort à Belley; je n'ai reçu aucune lettre de personne de ce pays-là. Je pense que l'on ne s'y divertit pas beaucoup, et je t'avouerai que je re-

,8 CORRESPONDANCE DE LAMARTINi:.

pousse, autant que je peux, toutes ces idées de collège pendant les vacances, je n'ai pas besoin d'anticiper sur mes ennuis à venir, ce Sufficit diei malilia sua. » Mande-moi cependant quand tu comptes y retourner. Je vois fort peu de jeunes gens ici, et je n'ai affaire qu'à des personnages âgés et raisonnables. Si le plaisir n'est pas toujours de leur côté, la raison et la sagesse y sont. Je m'aperçois que je suis déjà verbeux comme les vieilles gens. Ainsi je finis mon épître en t'embrassant de tout mon cœur. Aussi bien il est tard, ma main se fatigue, mes yeux s'appesantissent, et, pour peu que je tarde, je ne saurai plus ce que je dis. Adieu donc, je vais me coucher et je profite du peu de bon sens qui me reste pour te dire que je me crois le plus sincère et le meilleur de tes amis,

ALPHONSE DE LAMARTINE

A monsieur Prosper Guichard de Bienassis

Chez M. Comte, médecin, place Grenette, maison des Jacobins à Grenoble (Isère).

Mâcon, 4 janvier 1808.

Il y a bien longtemps, mon cher ami, que je dois une réponse à ton aimable épître, et je ne sais si tu me pardonneras de l'avoir fait si longtemps attendre. Heureusement j'ai d'assez bonnes raisons à te donner, et il y a très-peu de ma faute. J'ai été tout malade depuis une quinzaine de jours, je n'ai pas touché ma plume, et aujourd'hui même j'ai encore la fièvre et de la peine à écrire. Tous les jours je commençais une lettre, et tous les jours je la laissais, espérant être plus disposé le lendemain. Mais enfin j'aurais peur de t'inquiéter ou que tu n'accuses mon amitié. Ainsi tu vois qu'il ne faut pas me gronder, mais tout simplement me plaindre, m 'écrire bien vite et m'envoyer quelque chose de ta façon pour m'égayer. Tes derniers vers sont char-

niants, mais un peu trop négligés. Pour moi je n'ai rien fait depuis un mois. Je lis quelques jolies poésies ces jours-ci pour me désennuyer et m'égayer; tu les connais et tu devines ce que je veux dire. Je suis dans les vers de dix pieds jusqu'aux oreilles, Gresset, lu Diinciade de Palissot, etc., etc. Je viens d'acheter Pope; c'est un des livres que j'aime beaucoup et dont on ne se lasse pas. Je me suis défait d'un tas de bouquins dont ma bibliothèque était souillée. As-tu des nouvelles de Virieu? Il y a bien longtemps qu'il ne m'a écrit. Adieu, je t'écris seulement ces deux mots pour te dire que je suis toujours le meilleur de tes amis; mais je n'ai pas la force de t'en écrire plus long, ma main et ma tête sont déjà fatiguées.

ALP. DE LAM

P. -S. Ne m'écris plus avant d'avoir une autre lettre de moi, où je te donnerai mon adresse à Lyon. J'ai de bonnes raisons pour cela.

ANNÉE 1808. \i

A monsieur Prosper Guichard de Bienassis

A Grenoble.

-Màcoii, 10 janvier 1808.

Ni/iil est ab omni parte beatvm.

J'ai reçu hier ta lettre. Je suis au désespoir de l'inquiétude que mon silence t'a donnée. Je t'en ai dit les raisons et je pense avoir obtenu ma grâce. L'ode que tu m'as fait le plaisir de m'envoyer m'a plu infiniment. Tu fais des progrès qui commencent à me faire peur. Je voudrais seulement que tu ne délayasses pas tant les vers latins pour faire les français, surtout dans le commencement de l'ode. Pour les autres vers sur le paysage, ils sont un peu trop longs, il n'en faudrait que deux ou trois. Du reste ils sont bien plus purs et plus soignés qu'à l'ordinaire. Continue et dans un an nous ne serons pas dignes de délier les cordons de tes souliers. Je te dis cela franchemeiif et comme je le pense. Je ne fais rien depuis un mois. J'ai été obligé de céder ma chambre à des officiers

12 colmESPOx^'DA^T,K de Lamartine.

qui sont ici en très-grand nombre. J'ai été malade et tout cela m'a dérangé beaucoup. Je ne dirai pas comme toi : « tristitiam et meius^ » tant s'en faut, mais comme Gilbert :

Au banquet de la vie, inlorluné convive.

J'apparus un jour, et je meurs.

Je meurs, el suc la tunibe où lentement j'arrive

Viendra-t-on répandre des pleurs?

Cependant il y a quelque temps que j(^ taisais encore le gentil dans le commencement d'une rpKi-c ,î Virieu :

Tandis que d'un léger coton

Mon visage frais se colore,

Que tout sourit à mon aurore,

Et que raisonner en Caton

(Uiez moi serait risible encore.

De mon espoir, de mes désirs,

Je veux divertir ta paresse,

El, laissant l'ingrate vieillesse

S'affliger de ses souvenirs.

Une lieure ou deux de ma jeunesse.

Parler au moins de mes plaisirs.

Sur une plus courte mesure Pour toi je vais mouler ces vers Et laisser mes pensers divers Courir à huit pieds sans césure.

Vois-tu ce délicat gourmand, Cherchant quelque mets qu'il préfère, Promener son œil inconstant Autour d'un service brillant, Incertain du choix qu'il va faire ; Mille plats exquis tour à tour Tentent son appétit volage.

Mes amis, voilà mon image :

Le repos, la gloire et l'amour Voudraient mon âme sans partage.

La raison me dit d'être sage, Et me montre dans le lointain Un bonheur qu'elle dit certain ; Mon cœur prétend que le voyage Est bien court, et que du bel âge Les fleurs se flétriront demain.

J'espère, je crains, je balance, Et, si je penche d'un côté, Une flatteuse confiance Vient des rêves de l'espérance Amuser ma crédulité.

« Vois-tu ces lauriers, me dit-elle, « Bientôt ta main va les cueillir !

« Tu verras ton front s'embellir « De cette couronne immortelle a Que ta déesse va t'offrir, » etc., etc.

Je les ai laissés là. Qu'en penses-tu franchement? La conscription vient de retarder mon petit voyage de Lyon, je ne le ferai que dans huit jours,

après avoir tiré. Écris-moi, à Monsieur Alphonse de Lamartine, chez M"' Yasse Roquemont, rue Saint-Dominique, à Lyon. J'y resterai peut-être quinze jours. Adieu, ton meilleur ami,

ALPHONSE DE LAMARTINE

A monsieur Aymon de Virieu Au collège de Belley.

Lyon, le 30 janvier 1808.

Mon cher ami,

C'est avec beaucoup de plaisir que je m'acquitte de la promesse que je t'avais faite en partant. J'espère bien aussi que tu tiendras la tienne et que lu me donneras promptement de tes nouvelles. Je reste ici beaucoup plus de temps que je n'avais intention d'y demeurer, et je ne partirai que dans le courant de la semaine prochaine parce que je suis entre les mains des médecins. Le voyage ne m'a tait encore aucun bien et je souffre toujours beaucoup de mes maux de tête. Tu dois bien t'imaginer que, dans un pareil état, je ne peux guère me divertir ici ; aussi, malgré tous les soins qu'on a de moi, je m'ennuie on ne peut pas plus et je

16 COHRESPONDANCE DK LA.MAMTINE.

désire bien impaliemment d'être guéri ijoui- vous aller rejoindre.

J'ai été trois ou quatre fois chercher R.... mais je n'ai jamais pu réussir à le rencontrer : il est parti poui- la campagne avant- hier, et. comme il ne revient que lundi, je ne le verrai peut-être pas.

Le carnaval commence ici avec beaucoup d'éclat, mais tout cela m'est parfaitement indifférent, comme tu peux le penser, et je n'ai de ma vie été si triste et si peu avide de plaisirs, surtout de ceux-là.

Tout le monde parait convaincu à Lyon que la tempête excitée contre ces messieurs ne tournera qu'à leur avantage, et j'en suis moi-même bien persuadé; aussi, mon cher ami, nous nous reverrons probablement bientôt, si ma tête redevient un peu meilleure qu elle n'est. Je ne peux absolument rien faire, pas même lire un peu trop longtemps, et j'ai fait un grand effoit de l'écrire cette méchante lettre; ainsi tu me pardonneras si je ne te l'écris pas plus longue.

Tu voudras bien présenter mes devoirs à MM. Debrosse, Génisseau, ainsi qu'à M. Dumouchel. Je

le prie aassi de me rappeler au souvenir de Guichard, Laboré. Gailier et de toute notre classe. Adieu . mou cher ami, je t'embrasse de tout mon cœur. Souviens- toi de moi comme je pense à toi.

ALPHONSK de i.AAIAKTINE.

A monsieur Gaichard de Bienassis Kludianl on pliildsophie à l'école secondaire de belley,àBelley.

Màcon, 18 ftivrier 1808.

Mou cher ami. j'avais juré que je ne loucherais pas ma plume aujourd'hui, parce que je me suis fait mettre les sangsues et que je voulais me reposer; mais quel serment peut tenir contre le désir d'écrire à un ami? Le mien n'a pas été assez fort pour cela. D'ailleurs quel plus doux délassement pour moi que de causer un peu avec toi ! Je sens plus que jamais le besoin qu'on a de parler souvent à ses amis, et voilà pourquoi je me propose, bon gré, malgré, de t'accablerdemes sottes épîtres. La voilà donc recommencée sérieusement cette correspondance à laquelle nous n'avions fait que préluder pendant les vacances dernières. Nous verrons si tu y seras aussi fidèle que tu me l'as promis et que je le suis moi-même. L'air de Belley auiait-il donc changé les résolutions que t'avait

inspirées celui de ton château charmant de Bienassis, ou bien commences-tu à dédaigner un pauvre ermite au coin de son feu, qui n'a pour toute compagnie la pkipart du temps que ses livres, ses souvenirs et ses espérances ? Mes livres sont comme mes amis, peu nombreux, mais bien choisis ; mes souvenirs ne peuvent qu'être agréables ; pour mes espérances, elles sont la partie la plus riante et la plus étendue de ma société : j'aime à me délasser avec elles de tous mes maux, je les appelle à mon secours dans mes ennuis, je ne les oublie pas dans mes jouissances, et je goûte fort ce mot d'une jolie chanson :

Si le bonheur est une rose, L'espérance en est le bouton.

Le désir ardent que j'ai de te revoir contribue beaucoup à nourrir la mienne ; quand viendra cet heureux temps?

J'ai reçu les deux aimables lettres de Virieu et de Galtier; j'ai répondu à l'une et un de ces jours je répondrai à celle de Virieu qui me démande le récit des aventures qui ont entremêlé mon voyage. On en pourrait certainement faire une autre

20 CORRESPOMJANCE DE LAMAllTINK.

Odyssée, lant il y a de merveilleux, d'élunnaiil cl de terrible, mais par malheur tout cela est mêlé de beaucoup de comique. Je te charge de tous les compliments du monde pour lui, pour Galtier. pourLaboré, Revoux, Hombeau, Labbé et Revel. Adieu, mon cher ami. philosophe bien, divertistoi bien, porte-toi bien. Voici les jours gras qui arrivent, vous allez vous en donner. Je t'y souhaite tout le plaisir possible, mais je désire sur toutes choses que tu me regardes toujours comme h* meilleur de tes amis.

ALPII. Di: LAMAHTIMi.

A monsieur Aymon de Virieu

Au collège de Belley.

Mâcon, 22 février 180S.

J'ai reçu ta lettre, mon cher ami ; elle a calmé le chagrin que j'avais de ne vous plus voir, de ne plus vivre, de ne plus causer avec vous.

Tu me demandes le récit de mon voyage. Je vais te le faire. Ne t'attends pas cependant à ce que je veuille faire le petit Chapelle et te dire des platitudes en vers : il est beaucoup plus simple de les dire en prose. D'ailleurs les sites du Bugey, non plus que les habitants, ne prêtent guère à la poésie, et Bachaumont ainsi que son compagnon ne l'ont pas choisi pour en faire le sujet de leur badinage.

Je m'embarquai le lundi avec la compagnie qu'on nous avait annoncée. Je fus fort maussade tout le long du jour, et il n'y a rien là de merveilleux. Le soir j'eus le malheur de rencontrer à Ambérieux un poëte, entre la poire et le fromage.

Cepoëte, tu le connais, mais d'ici à demain tu ne le devinerais pas, si je ne te disais que c'était G.. . qui me prit là en belle amitié pour mes péchés. Knlin je me délivrai du personnage, de ses élégies, de ses couplets et de ses quatrains dont il ne me fil pas grâce d'un seul, et j'allai me coucher dans un lit fort mauvais où je ne dormis guère. Je me consolai en rêvant à vous, et nous repartîmes. Il y avait deux pieds de neige ; nous versâmes à moitié dans un fossé, je sautai en bas de la voiture el n'eus point de mal. Pour couper court, nous arrivâmes.

Je passai à Lyon dix ou douze jours fort peu agréables ; cependant je vis deux fois V..., un peu plus spirituel que de coutume, chose surprenante. La faculté de Lyon m'a défendu de m'appliquer aux mathématiques, de cinq ou six mois. J'ai cependant déjà commencéà lui désobéir ainsi qu'en beaucoup d'autres points, et, malgré mes désobéissances, je commence à me mieux porter, mais en arrivant ici j'étais très-mal à mon aise. Voilà mon voyage, bien en abrégé. Un jour que j'en aurai le temps je te le conterai plus en détail, il y a des choses qui te feront rire...

Veux-lu à présent savoir ce que je fais : je me lève à six heures, j'étudie jusqu'à neuf; je monte H cheval jusqu'à midi ; je dîne. Une heure après le dîner je prends une leçon de danse, une autre de musique, une de mathématiques et une de dessin. Après tout cela je vais faire quelques visites ou je reste seul à la maison, comme aujourd'hui pour l'écrire.

Mon pli est pris et je veux décidément travailler. J'ai commencé à parler de diplomatie : on me dégoûte un peu, mais je suis fidèle au poste, nobilis me sollicitât ambitio. J'attends le mois d'octobre pour me lancer si je peux y parvenir. En attendant, je prépare mes armes et je fais ma devise : virtuti et gloriœ.

Nous avons eu ici quinze jours de printemps pendant lesquels j'équitais beaucoup avec deux de mes amis qui ne valent pas ceux de Belley. Nous avons été du côté de l'Omus, pays qui, je crois, t'est connu et cher, si j'ai la mémoire bonne. Nous sommes replongés dans les neiges et je me chauffe.

Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur. Je crains de t'ennuyer, sans quoi je ne finirais pas.

2i r.ORRESPONDANCE DE LAMARTINE.

Dis mille choses à Guichard, Galtier, Laboré,

Revoiix, ainsi qu'à tous nos autres anciens amis.

Ouand le reveriai-je ?

Ton ami,

ALI>II. DE LAMARTINE

A monsieur Guichard de Bienassis A Belley.

Màcon, 13 mars 1808.

Répondre à la fois à Virieu et à toi, mon cher ami, ce serait trop de plaisir, c'est pourquoi je partage mes jouissances et je commence par le commencement. Je ne te parlerai plus du bonheur de recevoir de tes lettres, c'est une affaire convenue qu'elles me procurent le plus grand plaisir. Je souhaite que les miennes fassent un effet semblable. Tous ces compliments-là sont des lieux communs, comme le dit fort bien Virieu, et dans les lettres comme ailleurs odi profanum viilgus et arceo. Cependant, avant de quitter tout à fait les lieux communs, je veux te dire qu'il fait ici un temps superbe et que j'en profite de mon mieux. C'est bien là parler de la pluie et du beau temps, parlons maintenant d'autre chose.

Me voilà décidément livré aux arts libéraux et

même aux sciences abstraites. Comme Serpius et Vorion, et même plus qu'eux, je ne m'amuse presque pas, mais aussi je ne m'ennuie jamais. Toutes mes occupations y mettent bon ordre, elles sont très-variées, et elles le seraient encore plus si la maudite paresse, qui se glisse partout, ne venait pas se fourrer jusque dans mon cabinet d'étude. Malgré les précautions que je prends pour la chasser, il m arrive encore quelquefois de prendre Chateaubriand au lieu de Rollin et de la Caille, et d'écrire à un de mes amis lorsque je devrais traduire une ode d'Horace ou un discours de Cicéron. .Nature, nature, qu'on a de peine à te vaincre ! Voilà un aveu un peu honteux, mais qui est-ce qui n'en a pas de honteux à faire?

J'ai reçu, il y a quelque temps, une lettre de monsieur Debrosse, datée de Lyon. Je présume qu'il est à présent de retour à Belley et que tout y est plus calme.

Au mois de mai je pars pour la campagne. Je laisserai là tous mes maîtres et je compte y passer six semaines. C'est un pays extrêmement sauvage que celui où je vais ; il est tout en prés et en bois ; il n'en sera que plus délicieux au printemps. J'y

AxNNÉE 1808. 27

porterai tous mes li\Tes, surtout ceux qui fout compagnie dans la solitude, et ceux qui en parlent si bien, tu sais celui dont je parle. Qu'est-ce qui me manquerait si je pouvais vous y rencontrer ?

J'ai passé un carnaval bien plus tranquille que vous et vous avez eu certainement plus de bruil et de plaisir que moi pendant ces jours gras. Monsieur Vrintz a-t-il fait quelque beau mardi gras, et toi un testament en forme bien long et bien malin ? Virieu a-t-il chanlé le roi Dagobert et Revoux joué une marche ou une bourrée, et quelque nouveau Fougas n'a-t-il pas paru suil'horizon ?

Adieu, mon cher ami, je t'embrasse de tout mon

cœur; je te charge de mille choses pour Virieu,

Laboré, Galtier, Revoux, St.-Pulgent, etc., etc., et

je suis pour toujours

ton arni,

ALPH. DE LAMARTINE

28 CORRESPONDANCE DE L.VMARTINE.

A monsieur Aymon de Virieu Au collège de Belley.

MâcoD, 20 avril 180S.

Je ne sais pas. mon cher ami, si tu voudras bieu encore me pardonner de ne l'avoir pas éerit depuis si longtemps. J avoue que ma paresse y a peut-être été pour quelque chose, mais il y a eu aussi d'autres raisons que je te dirai in tempore et loco. et qui me rendent très-excusable. Guichard et Galtier sont en droit de me faire de pareils reproches.

J'ai appris avec grand plaisir que vous aviez passé un carnaval très-gai, et vous avez été en cela plus heureux que moi, mais le moment approche où je vais oubher un peu mes ennuis de Thivei-. Je travaille toujours tant bien que mal, et je lis beaucoup, ce qui m empêche de perdre mon temps, car le fruit des lectures se retrouve toujours en son temps et, entre nous soit dit, j'ai grand besoin de semer un peu pour moissonner ensuite. Beau-

ANNÉE l^l'S. 29

coup de mes projets, mon cher ami. seront touji'urs des projets, car la fortune le veut et l'exige. Elle est bit^n \ raiment rerum omnium dominatrix \qui lefjetintelligat).

.le 11./ me porte iriière mieux qu'au collège, mais j'espère cependant toujours quela chasse, les bains, la campagne me rendront sain et gras comme toi.

Je pars dans un niuis. mais écris-moi toujoui-s à !a nir^ne adresse à Màcon. \e me punis pa< de m^n retard par un retard de ta part. Traite-mui en ennemi généreux et non pas en ami irrité et implacal'le. Dis mille choses respectueuses de ma part a M. Del'russe. M. Dumouchel. MM. Béquet et W'rint/ et chai'ie-ttji di/ me^^ comphments pour Luiichard. St.-Pulgeut. Rombeau. Labbe. Revoux. Geniu, Remondange et Laboré, ainsi que pour tous les autres de notre classe.

Adieu, mon cher ami. je te quitte pour aller racler ma basse parce que mon maître m'appelle. Je t'embrasse de tuut mon co?ur et je te prie de me regarder comme le plus tendre et le plus tidele de

tes amis.

A monsieur Guichard de Bienassis A Belley.

Màcon, 8 juillet 1803.

Rassure toi, je ne suis ni luo, ni noyé, ni surtout <légoûle d'une correspondance qui fait tout mon bonheur, et je me dépêche, comme tu le vois, h t'en donner une preuve non équivoque. Je ne saurais trop le remercier de l'exactitude que tu as mise à me répondre, et désormais je veux imiter ton exemple en ceci comme en toute autre chose. On m'a remis l'autre jour ta jolie épitre ainsi que celles de Remondange et de Revoux au moment du dessert, c'était véritablement le moment convenable; j'ai demandé et obtenu la permission de les lire quoiqu'on fût encore à table, et tout le mond«' m'a félicité de ma triple jouissance. J avais probablement plus d'un envieux, car recevoir à la fois des nouvelles de ses trois meilleurs amis, qu'est-ce qui est plus digne d'être convoité ? Je répondrai

un decesjours aux deux autres lettres, aujourd'liui c'est ton tour... Ne me critique pas tant, mon cher ami, sur ma versatilité, sur l'inconstance de mes goûts, sur mon peu d'aptitude au bonheur. Puisque La Fontaine est tonauleur.il sera le mien; souviens-toi de la fable des Deux Besaces : nous te verrons dans quatre ou cinq mois commencer à t'ennuyer peut-être en ta retraite de Bienassis au milieu de tes livres, de tes bois, de tes prétendus plaisirs; tu regretteras dans peu la société de tes amis, les occupations, et que dis-je? peut-être même les peines du collège. Tu ris, tu te moques de moi, tu penses que je radote comme un vieillard de quatre-vingts ans. Je te laisse faire et je t'attends dans un an, pas plus tard.

Tu me demandes la description de mon manoir antique (1) ; tu t'y prends un peu tard, car je n'y suis plus depuis huit ou dix jours et je ne peux pas attendre que j'y sois retourné pour me donner le plaisir de te répondre. N'importe, si cela te fait quelque envie, ma mauvaise mémoire suppléera à mes yeux. Mon vieux château est situé sur le pen-

(1) Saint-Point.

cliaiil (ruilc colline Irès-piUoresque, il est dominé [jiir une foivl très-étendue, et il domine lui-même un \allon bien frais et bien vert, mais à la vérité un peu resserré. Une petite rivière coule au milieu de cette vallée, elle est bordée de saules et de [)eupliers à l'ombre desquels je vais lire toutes les après-dînées. La forme du château n'est rien moins qu'élégante, c'est un gros corps de bâtiment flanqué de quatre tours gothiques; une grande terrasse règne sur le devant ; au-dessous est une espèce d'avenue qui conduit dans la prairie. Voilà le lieu. A présent veux-tu savoir la vie qu'on y mène ? On s'y lève à sept ou huit heures, excepté les chasseurs, du nombre desquels je ne suis pas, on déjeune, on se promène, chacun ensuite vaque à ses petites affaires. Les miennes sont la lecture, un peu de dessin, un peu de musique et quelques autres petites occupations que tu devines. Cependant, je t'avoue que je deviens d'une paresse inconcevable. A une heure, comme au bon vieux temps, on se rassemble et l'on dîne ; après le dîner, une heure de conversation ; quelquefois on joue, et moi, prenant un livre dans ma poche, mon fusil sous mon bras et mon Azor avec moi, je m'esquive

soit dans la forêt, soit dans la prairie, je choisis un endroit ombragé et frais, je m'assois et, quand mon chien dort à côté de moi, que rien ne trouble mon petit asile, je lis. Le soir, mes lectures sont un peu plus légères que le matin sans être jamais futiles ; c'est alors que je suis un peu content et que je répète ces vers d'Horace :

Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis Ducere sollicitœ jucunda oblivia vitœ.

Sur les sept ou huit heures, je monte à cheval et vais me promener dans des chemins charmants. Je fus l'autre jour jusqu'à l'ancienne abbaye de Cluny, qui était jadis si belle et qui n'est presque plus qu'une ruine. Si j'étais menteur, je te dirais que je pleurai en la visitant, mais j'aime mieux ne dire que la vérité et être franc. Je fus extrêmement ému en voyant ce majestueux édifice, fameux par tant de grands hommes qui y ont vécu. Viens me voir et nous y irons faire une élégie ensemble. Enfin je rentre, on cause un instant, on soupe et l'on se retire. Ah ! mon cher ami, cette vie ne m'ennuierait pas si j'avais auprès de moi quelques amis, un seul même ; mais on a beau être assez

34 CORRESPONDANCE DE LAMARTLM:.

heureux, si on n'a personne à qui le dire, on devient malheureux. C'est là ma pensée habituelle, et puis un peu d'ambition. Mais adieu, je fatigue ta vue et ton attention. N'oublie pas de dire à Revoux et à Remondange combien j'ai eu de plaisir à recevoir leurs lettres. Je vais leur écrire au plus tôt. Rappelle-moi, je t'en prie, au souvenir de ces messieurs à qui je pense tous les jours avec plus de reconnaissance. J'embrasse Laboré et tous mes anciens amis, tu les connais. Pour toi, je te prie de me compter toute ta vie pour le plus fidèle de tes amis, ce sera une grande consolation pour moi qui te regarde comme le meilleur des miens.

ALPHONSE DE LAMARTINE

Mande-moi si M. Yarlet est revenu à Belle v.

A monsieur Guichard de Bienassis

Étudiant au collège de Belley.

Le 2C juillet 1F08.

Pourquoi, mon cher ami, m'as-tu fait des reproches aussi vifs de ma néghgenceà écrire? Qu'y as-tu gagné? Pas grand'chose, peut-être même un peu d'ennui : je t'accable de lettres, et je suis sûr que tu gémis déjà sous le poids de mon amitié. Cependant j'ai tant de plaisir à l'écrire que, sans m'inquiéter si cela t'ennuie ou si cela t'amuse, je ne taris plus. Peut-être que je montre un peu d'égoïsme, mais tu devais me mieux connaître quand tu m'as mis au rang de tes amis. J ai ri en l'entendant faire de si jolis châteaux en Espagne sur ton bonheur futur à Bienassis. Je souhaite de tout mon cœur qu'ils se réalisent pleinement ; mais tu m'en diras des nouvelles. J'ai écrit ces jours passés à Revoux et à Remondange , ils ont dû recevoir mes lettres. Je vois d'après ce que tu me mandes que vous êtes dans les gran-

36 CORRESPOxNDANCI-: DE LAMAUTINE.

(leiii's, et je vous en félicite de tout mon cœur. Vous allez avoir lùen des compliments à faire mais aussi bien des congés.

Tu vas, dis tu, être tourmenté pour choisir un état de vie, et tu es résolu à n'en choisir aucun. Tu te trouves précisément dans une position absolument opposée à la mienne. Au reste je suis bien aise de te voir dans ces dispositions-là. Cela me console, nous serons deux, et nous n'aurons apparemment autre chose à faire qu'à nous ennuyer et à nous écrire. Nous nous visiterons l'un l'autre, et s'il m'est permis de faire aussi des projets, nous voyagerons ensemble quando res sinebit. Nous raconterons ensuite ce que nous aurons vu et ce que nous n'aurons pas vu, nous dirons les périls que nous n'aurons pas essuyés et les jolis vers impromptu que nous n'aurons pas faits. Peut-être as-tu bien raison de préférer la tranquillité, le commerce de tes amis et les lettres à tout le tumulte des affaires, et de dire, comme Sosie :

Un mal d'opinion ne touche que les sots ; Et moi, je prends pour ma devise :

Moins d'honneur et plus de repos.

Je crois que cela fait honneur à ton jugement, et cependant j'avoue que pour mon compte je ne pense pas de même. Je dirais volontiers, comme quelqu'un que tu connais : De la gloire et de Varfjentl Tu vas peut-être bien te moquer de moi de ce que je mets ainsi ensemble deux choses que la nature sépare toujours, et tu vas rougir d avoir un ami qui tient à l'argent. Rassure-toi cependant, je n'y tiens point réellement, j'en voudrais seulement pour en jouir et le dépenser noblement, pour en faire jouir mes voisins et mes amis; car il en faut, quoi qu'on en dise.

La gloire ne promet qu'un nom et des lauriers.

A propos de gloire, lu vas sans doute en acquérir une bonne dose. Je te vois d'ici monté sur des tréteaux, l'oeil fier, le sourcil froncé, la tête haute, l'air rébarbatif, prêt à répondre à tout venant, ou bien déjà dans la chaleur de la dispute, crachant le latin à pleine bouche, armé d'un dilemme invincible, confondre, terrasser un malheureux savant du voisinage qui sera venu là pour son malheur. Courage, mon cher ami, la victoire approche! Quel plaisir n'auras-tu pas ensuite de voii' ta

38 C.OURESPONDANCI': DE LAMARTlNi:.

chambre tapissée de thèses que ton nom embei- Hra. d'en distribuer à tes amis, à tes parents, à tes oncles qui ne sauront phis le latin, et surtout à la tante la religieuse ! . . . . Où en es-tu de ta philosophie? Comment se porte M. Vrintz? Ne m'oublie pas auprès de lui. Il est temps que je finisse; mais je veux auparavant te prier de m'écrire toujours aussi exactement que tu l'as fait ces deux dernières fois, toujours avec autant de détails et même plus. Ne sépare pas tant les lignes ni tes mots et écris toujours quatre pages. Si je voulais y regarder d'un peu près, je dirais bien que deux des miennes écrites bien serrées en tiennent quatre des tiennes. Mais j'espère que nous en viendrons à doubler les feuilles. Adieu, regarde-moi toujours comme le meilleur de tes amis. Dis-moi si tu as eu des nouvelles récentes de Virieu.

ALPHONSE DE LAMARTINE

A monsieur Aymon de Virieu A Paris.

Saint-Point, 28 juillet 1808.

Mon cher ami,

Je suis extrêmemenl en peine de toi : voilà pi'ès de trois mois que jen'ai eu de tes nouvelles, et tu m'avais cependant promis d'être si exact à m'écrire! Tu ne t'imagines pas combien j'en suis afflioé, ni tout ce que je roule de sinistre dans ma tête.' Est-ce que tu serais capable d'oublier le plus ardent de tes amis? Est-ce que les nouvelles amitiés que tu as sans doute déjà formées à Paris t'auraient fait oublier les anciennes qui seront toujours les meilleures? Je ne puis le croire, ni cependant m'empêcher de le craindre. Tire-moi bien vite, je t'en prie, d'une telle inquiétude. Tu ne sais pas tout ce qu'elle a de cruel pour moi : placé bien loin de toi par les circonstances,

voyant tous les jours de nouvelles barrières qui s'opposent à l'exécution de mes projets, contrarié par la fortune dans la plupart de mes désirs, ma seule jouissance est dépenser que j'ai un ami dans le monde. Quedeviendrais-je si cette pensée n'était plus qu'une illusion! D'un autre côté, j'appréhende que tu n'aies pas reçu mes deux dernières lettres et que tu n'aies soupçonné que je t'oubliais aussi. J'ai cependant mis exactement ton adresse telle que tu me l'as envoyée à ton arrivée H Paris. Si tu m'écris, ta lettre ne me trouvera probablement plus ici : je serai à Dijon oii je vais passer un mois. Cependant adresse toujours ta lettre à Mâcon, on me la fera parvenir. Que te dirai-je de plus? J'ignore encore si tu recevras ma lettre. Adieu, crois-moi le meilleur et le plus tendre de tes amis.

ALPII. DE LAMARTINE.

A monsieur Guichard de Bienassis

En son château de Bienassis.

Màcon, 10 septembre 1808.

J'arrive aujourd'hui de Dijon, mon cher ami. et je viens de recevoir ta lettre. Je ne dis rien de l'empressement avec lequel je l'ai lue et relue; c'est un lieu commun. Ouelle description charmanfe tu me fais de tes plaisirs! avec quelle finesse tu te moques de moi en me parlant de mes plaisirs et de mes grandeurs! Eh, mon Dieu! tu m'as assez plaisanté sur ma prétendue société brillante, etc. >'e croiras-tu pas une fois pour toutes que je ne suis qu'un rustre, un paysan, uu ours. un sauvace enterré dans ses bois ou dans son cabinet, ce qui revient au même, ne voyant personne, n'ayant pas la plus légère teinture de ce que tu appelles courtoisie ou bon genres?

Yirieu m'a joué un tour indigne : il m'a exposé à plusieurs choses que je n'ai peut-être pas évi-

42 CORRESPONDAjSCE de LAMARTINE.

tées. Mais je m'en vengerai en l'embrassant à Bienassis, si je peux l'y trouver. A propos, votre partie sera charmante et d'une gaieté et d'une cordialilé indicibles. Ah ! que je voudrais pouvoir en être ! Tu es bien bon de m'y inviter, et certes je n'épargneiai rien pour m'y rendre. Mande-moi le jour précisément où il faut arriver, où tout le monde s'y trouvera. On ne m'accordera peut-être que peu de temps, au moins faudra-t-il que je choisisse le jour où vous y serez tous. Quand nous aurons fait un bon diner présidé par la sagesse indulgente , que le vin de Condrieu aura réchauffé nos cervelles déjà trop chaudes, que les bons mots auront eu leur libre cours et toute espèce de méchanceté bannie, nous trinquerons ensemble, nous boirons le dernier coup à la santé de la maîtresse du château, nous nous embras-' serons, et, si le bonheur n'est pas là, je me donne au diable. Je craindrais cependant en réalisant ce projet d'abuser de la bonté de ta mère qu'une telle société pourrait ennuyer. Au reste, si cela va à bon port, j'irai par Ambérieux, et mande-moi la route que je dois suivre depuis cet endroit-là. Si je te promets, je serai exact à l'heure indiquée, et

ce sera le premier moment de joie que j'aurai éprouvé depuis six mois.

J'ai passé hier matin à Nuits et je fus embrasser Tisserandot. 11 me reçut très-fraîchement, ne m'offrit pas même à m'asseoit" chez lui ou à déjeuner, ne me reconduisit pas même à mon auberge. Mais fi d'une telle amitié que l'absence affaiblit ainsi ! La mienne se ranime tous les jours. Je n'ai rien de bon, d'agréable à offrir, mais si un de mes amis venait, je partagerais avec lui mon ermitage et ma table frugale ou je jeûnerais un an pour le recevoir un jour. J'ai mille et une choses à te dire, le papier n'y suffirait pas. C'est d'ailleurs un dangereux interprète, il nous trahit souvent. Adieu, réponds-moi vite, je te porterai moi-même la réplique. Je t'embrasse bien vite moi-môme parce que je pars. Ma lettre n'est guère lisible, mais l'amitié a de bons yeux.

Le meilleui' de tes amis,

ALPHONSE DE LAMARTINE

A monsieur Guichard de Bienassis A Bienassis.

Milly, 29 septembre UOi.

Encore sept ou huit jours, et je t'embrasse à Bienassis; j'en suis heureux depuis quinze jours. Je vais donc enfin revoir mes deux meilleurs amis, entendre conter toutes leurs aventures depuis huit mois, leur raconter les miennes et nous jurer de nouveau une amitié éternelle. J'ai été bien sensible à la bonté de ta mère qui nous réserve deux bouteilles de vin de l'Hermitage. Je ne peux cependant pas lui promettre de n'avoir pour elle aucun respect. Cette condition est trop sévère ; elle me paraît impossible avant que j'aie l'honneur de la connaître : que sera-ce quand j'aurai vu par moi-même les vertus dont j'ai entendu le récit de ta bouche même? Tu n'aimes pas les festins somptueux, ni moi non plus, je t'assure. Tu me cites Horace, je te le cite aussi, écoute :

Si potes archnicis convivu rccumbere lecds, Nec modica cœnare times olus omne patella ; Supremo te sole clomi, Torquate, manebo.

Lis la suite de cette épître et dis avec moi :

Le bon Horace était homme de goût ; Je tiens pour moi qu'on doit le suivre en tout.

Je ne veux aller ni chez M. de Veysseire, ni chez M™' de Beauvais , ni chez MM. de Vernat , je veux rester à Bienassis à causer, à rire et à nous divertir comme des fous; je n'y vais que pour vous voir tous, et non pour aller faire des saluts symétriques chez les élégantes du voisinage.

Je vois d'après ce que tu me dis de la fête qui a eu lieu chez toi que tu passes pour un jeune homme fort réservé, fort sage, et je t'en fais mon compliment. J'ai ici une réputation assez bonne aussi; cependant on ne me mettrait pas, je crois, avec autant de sécurité au milieu d'une pareille bergerie. Pour mon malheur je n'ai rien de semblable à appréhender. Je viens de recevoir une lettre de Virieu qui ne me parle point du projet d'aller chez toi. Quant à moi, j'irai frapper à ta

46 CORniîSPONDANCI': DE LAMAIITINE

porte le premier ou le second jour d'octobre, et je passerai par Lyon, n:râce à tes conseils, car mon premier projet était d'aller à cheval par Bourg et Ambérieux. Mais, tout bien considéré, ce n'est pas un bien grand malheur que de passer par une grande ville où on trouve des connaissances, des amis et de bons spectacles. Je tâcherai de trouver une méchante patache pour aller jusqu'à Crémieu. Je vais aller tout à l'heure faire mes adieux à mon oncle et à d'autres personnes qui me félicitent fort de mon plaisir futur. Adieu : mon coursier est dans la cour, qui fait grand bruit parce que les mouches le piquent. Je vais le monter et aller dîner. Je t'embrasse et suis pour la vie le plus tendre et le plus fidèle de tes amis.

ALPIl. DE LAMARTINE.

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lcmpî.

28 octobre 1808.

Pardonne-moi, mon cher ami, de ne l'avoir pas écrit plus tôt : je n'ai pas eu un seul jour à moi. J'ai été en course pendant ce temps-ci et je n'aime guère à écrire sur un autre bureau que le mien. Cependant, comme je vois que je serai encore longtemps chez les autres, j'ai demandé du papier et de l'encre, et voilà que je t'écris avec une plume taillée à la diable, comme tu peux t'en apercevoir.

Mon voyage a été fort heureux, je ne m'y suis pas ennuyé. J'ai vu G. à Lyon, c'est-à-dire que je l'y ai rencontré. Il a pris l'air qu'il avait quand M. Debrosse le morigénait. J'ai fait bonne contenance et j'ai éclaté le premier en reproches de ce qu'il ne m'avait pas donné de ses nouvelles. Il a récriminé, et nous lious sommes enfin séparés les

meilleurs amis du monde. Je lui ai promis de lui écrire. J'ai été fort Itifu reçu el, si j'avais pu le prévoir, je ne me serais pas tant hâté de revenir. J'ai fait, il y a quelques jours, connaissance avec un jeune homme qui m'a paru assez aimable. J'espère que sa société pourra m'être fort agréable. Il est assez instruit, il a de l'esprit et il est en même temps fort dou.x et fort complaisant. C'est une bonne fortune dans ce pays-ci; je veux le cultiver.

Tu sais que j'avais envie de faire le voyage de Montcenis. Il m'a proposé d'y aller avec lui parce qu'il n'en est éloigné que de sept ou huit lieues. J'ai demandé timidement cette nouvelle permission. On n'a pas fait de difficulté, au contraire. Ainsi je pars au commencement de la semaine prochaine, nous serons trois ou quatre jeunes gens, et cette partie me fera grand plaisir. Que ne peux-tu en être ! Mais je ne suis pas fâché d'y aller avant toi, parce que, lorsque tu viendras ici, il me sera facile de t'y conduire, et j'espère bien que cela aura lieu. Cela mérite la peine de venir du Grand-Lemps.

Ce sera probablement ma dernière course de

cette année. Après cela je reviens à Mûcon me renfermer dans mon cabinet, lire, écrire, effacer, traduire, corriger, commenter, critiquer et me chauffer, heureux si je puis découvrir quelques gens instruits avec lesquels je puisse causer de tout ce que j'aime. J'irai probablement passer huit jours du carnaval à Lyon avec maman. Je t'écrirai le moment : tu serais bien aimable de t'y trouver. Ce n'est pas un voyage ni une dépense. A propos de dépenses, je crains de ne pas faire de grosses économies cette année : il faut que je m'équipe de tout, et puis tous ces petits voyages coûtent encore assez cher, mais je ne regrette pas l'argent que j'y mets.

Adieu, mon cher ami, joue bien de la basse, traduis Virgile et Ovide, lis beaucoup et de bonnes choses, et par-dessus tout pense à moi et écrismoi souvent et longuement. Je t'en donne l'exemple. Je te prie d'offrir mes respects à ta maman et à ta sœur et de la remercier du bon accueil qu'elle nous a fait et de tous ses bons conseils. As-tu été à Lyon? J'espère aussi y aller. Sais-tu des nouvelles de L. et de T... et du collège de Belley? On m'a dit à Lyon qu'il était entièrement détruit.

M... y a passé, il logeait chez St-Pulgent. J'ai été pour les voir, mais je les ai manques de deux heures. Ils étaient partis pour la campagne. (}allier a été plus heureux : il a rencontré l'homme en question qui se faisait fièrement cirer les bottes ou les souliers au coin delà rue Saint-Dominique. M. L. T. y a aussi passé allant à Paris. 11 a été aimable, spirituel, sentimental, triste, gai, suivant les occurrences. On l'a beaucoup goûté. 11 a fait les délices des sœurs, des cousines de Th..., des tantes de L..., des beaux esprits de Bellecour et même des dévotes. Au reste tout ce ({u'on m'en a dit ne me paraît pas bien prouvé. J'aime à l'écouter comme toi. Je t'embrasse et finis faute de papier.

ALPH. DE LAMARTINE

A monsieur Guichard de Bienassis

A Bienassis.

Le 29 octobre 1808.

Enfin, mon cher ami, me voilà revenu d'une infinité de courses que j'ai faites depuis que je t'ai quitté; me voilà renfermé de nouveau dans ma petite chambre, assis devant mon bureau, occupé à t'écrire et àrêver à quelque pièce que je médite. Mais cène sera pas pour longtemps, car je pars dans quatre ou cinq jours pour faire un des voyages que j'avais projetés avec Yirieu. Je vais à Autun et à Montcenis, visiter des manufactures, des fonderies et des choses aussi curieuses que notre grotte. Ce petit voyage sera d'autant plus agréable que je vais le faire avec deux jeunes gens que je connais depuis peu de jours, et qui me paraissent plus instruits, mieux éduqués et plus aimables que les autres que je vois ici. Je voudrais

bien que vous fussiez de la partie, mais j'espère quetùt ou lard nous la ferons ensemble.

Mon voyage a 616 lieureux et assez agr6able, si quelque chose peut amuser lorsque l'on quitte ses deux meilleurs amis sans savoir quand on les reverra. Tu ne tarderas pas, j'imagine, de parliipour Grenoble, où lu seras fort bien, où tu t'amuseras, où tu feras de jolis vers qui courront la ville et qui te feront rechercher. Mais, avant de les laisser partir, montre-les à quelque juge s6vère, ne les hasarde pas ; une fois lanc6s, on ne les peut plus retirer. Envoie-les-moi, je te dirai mon avis franchement ; tu me donneras une preuve de confiance et moi une preuve de sinc6ril6.

Fais-moi le confident des secrets les plus chers, De les premiers amours et de tes premiers vers.

La Harpe.

J'en userai souvent de même avec toi, mais point de flatterie, pas plus que de choses piquantes.

Comment ces dames ont-elles reçu ton compliment? comment a 616 la fête de ta mère, et le d6part de mademoiselle Berthier?

Que de baisers reçus, que de larmes versées!

Es-tu toujours un peu épris ? Pour moi, mon cher ami, je te le dis dans la jubilation, je ne suis pas encore amoureux, ni un peu ni beaucoup. Je suis libre et je désire l'être toujours. Mais qu'arrivera-t-il ? Je n'en sais rien. Jusqu'à présent je ne vois rien de digne d'une passion, rien que de petites effrontées, impudentes, coquettes, rien que de petites ignorantes, imbéciles, malignes, médisantes, sottes, laides, et je crois que je me suis formé une idée de perfection que je ne trouverai jamais. Et dans ce cas, comme je te l'ai dit, je vis garçon, je m'occupe des lettres que j'aime tous les jours davantage, je voyage pour connaître un peu notre prison, je vais quelquefois les hivers à Paris, si Dieu m'en donne les moyens, et je passe ma vie en philosophe modéré, content de son sort, faisant du bien autant qu'il peut, et n'ayant d'autres liens que ceux de l'amilié. Je te prédis que tu feras de même, mais, au nom de Dieu, ne va pas te fourrer dans le militaire. Tu en rêves de brillantes choses, la réalité te détromperait et ton temps aurait été perdu.

J'ai fait des narrations de notre voyage à tous ceux qui ont voulu l'entendre, mais je ne l'écris

pas. Que peut-on dire de neuf sur un petit voyage comme le nôtre, après Piron, Voltaire, Bacliaumont, Desmahis, Parny, Pompignan et une infinité d'autres ? La Gastronomie et V Imagination^ dont vous m'avez fait cadeau, ont été très-bien reçues; elles figurent à merveille devant ma table. Je parie que Sapho t'ennuie déjà. Je n'y ai pas trouvé les beautés dont on parle tant. Est-ce ma faute, est-ce la sienne ? Sterne m'a un peu ennuyé. Avec toute sa légèreté, je le trouve monotone. Il n'y a que le Voyage sentimental de lui que je relise avec plaisir. Ta maman a-t-elle été étonnée de ce que j'ai pris la liberté de lui écrire mes remercîments ? Je te prie de lui présenter mes respects ainsi qu'à ton aimable vicaire. Adieu, mon cher ami, je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur, et j'ai tout oublié sans peine.

ALPH. DE L

A monsieur Guichard de Bienassis,

Chez M. Co:nte, place Grcnette, à Grenoble.

MiUy, l'î novembre IR3S.

Extindus amabiliu- idem.

Moucher ami, je viens de recevoir ta lettre, celle de ta mère et celle de Virieii. Juge quels plaisirs j'ai eus à la fois. J'arrivai avant-hier du petit voyage dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre. Il a été fort intéressant et fort agréable ; j'y ai vu des choses extrêmement curieuses. Il n'y manquait que Virieu et toi. Mais, comme je te l'ai déjà dit, je ne renonce pas à l'espoir de vous y mener. Tu as bien eu tort de croire que j'étais piqué et de te justifier, tu n'en as pas besoin, et n'en parlons plus.

Elle est partie la toute belle, ta toute aimable, ta toute aimée. Eh! mon Dieu ! laisse la courir ; ne t'en afflige pas trop longtemps. Je crois presque

qu'elle n'en vaut guère la peine. Cependant je n'ose rien décider. Si véritablement tu l'aimes, si elle est vraiment digne d'être un peu aimée, enfin si ce doit être là ta folie, je la respecte et je ne la plaisante plus. Seulement sa condition me fâche; j'aimerais mieux que ce fût une bergère et je ris quand je pense qu'on peut lui dire à bon endroit :

Viens, ma chère Lysbé, que tes heureuses mains Me versent à longs trails ce nectar des humains !

Grenoble te rendra peut-être infidèle. Je le souhaite. Tu as fort bien exécuté tous les petits projets dont tu m'avais parlé. La fête de ta mère a dû être fort jolie, et pourrait-elle ne pas l'avoir été avec une si aimable sœur pour t'aider ? Je suis enchanté de ton impromptu et fâché que tu ne m'aies pas envoyé aussi l'autre. Il fallait aussi adresser l'envoi à la susdite personne. Cependant j'approuve ta sagesse, elle n'y aurait pas tenu. Il est vraiment joli, correct, sentimental, bien versifié. Je ne veux pas dire qu'il soit sans faute, qu'il ne put pas y avoir un peu plus de pensées fines ; mais je peux te dire sans flatterie que je

voudrais l'avoir fait. Tu pourrais chanp:er : Le destin cruel la ravit à mon cœur et le vers précédent, mettre quelque chose de moins commun. Voilà comme je veux que tu me critiques, quand je t'enverrai quelque petite pièce.

J'étais l'autre jour dans une maison à cinq ou six lieues d'ici, avec les deux jeunes gens qui m'ont mené à Montcenis. Il y avait là une demoiselle charmante, qui est leur sœur j le soir nous la contrariâmes un peu et nous nous amusions à la faire rougir. Le lendemain matin, dans mon lit, je fis ces trois couplets que je montrai à ces messieurs. C'est un véritable impromptu; mais je te l'envoie pour te montrer que je te traite en ami et pour te donner lieu à critiquer, quoique ça n'en vaille pas la peine. Je connaîtrai ta sincérité. C'est sur un air nouveau ; Femmes, voulez-vous éprouver, etc.

Que j'aime à voir, dans mon jardin, Rougir uno rose nouvelle, Et dans sa fraîcheur du malin M'offrir sa parure vermeille !

Mes amis, entre nous soit dit, Ma belle et simple Éléonore, Quand son modeste front rougit, Me plaît bien davantage encore.

o8 CORRESPONDANCE DE I-AMARTINE.

Hougir est un charmant délour Oui protège son innocence, Peint sa pudeur ou son amour Et quelquefois donne espérance.

Répétez-lui, d'un air galant, Qu'elle est trop aimable et trop sage, Elle répond en rougissant.

Doit-elle en dire davantage?

Si parfois je veux sur son sein Promener ma main caressante, Elle rougil. L'enfant malin La trouve encor bien plus piquante.

Si je lui dis : « Belle, à ce soir », Je la vois rougir et sourire.

Je la quitte alors plein d'espoir, J'ai lu ce qu'elle n'ose dire, etc.

Je n'cii rien fait dep'jis mon retour; mais me voilà casanier. Mande-moi les jolis vers qui sont dans le journal de Grenoble. Si je Taisais quelque chose de digne d'\ èlre inséré, je te l'enverrais. As-tu vu Vignot ou de Vence? Fais-leur mes compliments.

Voilà le moment de nous écrire de longues lettres, plutôt cinq pages que (juatre. Comment te trouves-tu ? Quelle est ta société ? Que fais-tu ? Tuas sans doule rencontré déjà quelques jeunes gens aimables, spirituels, bien élevés, instruits,

comme il y en a tant. Profite de ta bonne fortune ; pour moi j'en cherche toujours.

Adieu, je l'embrasse de tout mon cœur. On m'appelle pour aller dîner avec un curé de village et un chasseur enragé. N'oublie pas de présenter mes respects à ton oncle et à ta tante et de les remercier des honnêtetés qu'ils nous ont faites lors de notre passage à Grenoble, et crois-moi toujours ton meilleur ami.

ALPII. DE LAMARTINE.

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

-Milly, 12 novembre 1808.

Det vilam, det opes, œquwn mianimurn ipse parabo.

Voilà un quart d'heure, mon cher ami, que je fouille dans ma tête et dans mon Horace pour •trouver une épigraphe qui ait un peu le sens commun ; je n'en trouve point et je suis réduit à mettre celle que tu viens de lire qui n'a aucun rapport avec ce que je vais te dire, du moins à ce que e crois, jusqu'à présent. Mais contente-toi cette fois-ci; un autre jour, j'aurai la main plus heureuse.

J'arrive de Montcenis, enchanté démon voyage et de toutes les belles choses que j'y ai vues. C'est vraiment le plus bel établissement qu'il y ait en France, je le dis, quoique ce ne soit pas à moi à en juger, n'en ayant guère vu d'autres ; mais j'y -ai rencontré beaucoup d'étrangers qui étaient de

cet avis-là. Cela me vaut un voyage de deux cents^ lieues. Nous avons fait cette course à cheval par un assez beau temps. Nous y sommes demeurés deux jours entiers et nous aurions pu en passer huit sans nous ennuyer. La chose la plus rare qu'on y trouve est la pompe à feu et la forerie de canons. J'ai rapporté d'assez beaux gobelets et de fort jolies bagues en cristal. La chambre dans laquelle nous avons logé, qui est une chambre à peu près banale, est tapissée des noms des curieux et de pièces de vers. J'y ai laissé mon tribut comme un autre. Nous le retrouverons quand nous y retournerons ensemble et nous l'augmenterons. Prépare d'ici là quelque joli imp romptu que tu écriras tout chaud sur la muraille à côté de ton Ut.

J'ai fait pendant ce voyage une plus ample connaissance avec le jeune homme dont je t'avais parlé, et c'est vraiment une assez bonne compagnie. J'ai passé huit jours chez lui, nous nous y sommes divertis, et j'y ai surtout beaucoup lu. M'en voilà revenu avec le dessein d'y retourner souvent, car c'est une fort bonne maison qui ne serait point à négliger.

62 COnRESPONDANCE DE LAMARTINE.

Cette dernière sortie m'a ruiné, et j'attends avec impatience le premier janvier qui doit me remettre un peu dans mes affaires. Ah ! que ne puis-je passer l'hiver à la campagne comme toi, j'amasserais des trésors, au lieu que je viens de me faire faire trois habits d'un coup, et je n'en suis pas quitte. Nous avons fait dans ce pays-ci de fort belles vendanges, et, si le vin se vendait bien, on aurait encore quelques ressources. Mais ça ne va pas : le commerce est à bas, la denrée na pas de débit, etc., etc., etc., et voilà les jolis discours que tu entendras à Lyon si tu y vas. J'aurais bien désiré t'y trouver ce carnaval, maisje ne suis pas trop sûr d'y aller non plus que toi.

Je me conduis toujours ici en garçon sage, ne faisant guère parler de moi, guère de ce qu'on appelle élourderie. Il faut que je m'occupe beaucoup pour ne pas m'ennuyer, que je mette bien de l'intérêt âmes occupations, que je puisse rester des journées entières à la maison, dans ma chambre, sans me lasser, sans voir un ami qui me fasse diversion pendant une heure ou deux. Je pense tous les jours que si tu demeurais à deux ou

trois lieues d'ici, ça me remonterait; mais tous les souhaits sont en l'air, et je reste toujours seul.

As-tu \u chez toi M.Génisseau, comme tu l'espérais? S'il y est, dis-lui mille choses de ma part. Pour moi, je n'entends pas plus parler de ces messieurs que s'ils étaient tous morts. Je pense cependant souvent à eux. Je voudrais les voir, et j'ai toujours le projet de retournera Belley visiter notre petite salle, le dortoir oià j'ai eu tant de peine à me lever à cinq heures, notre classe de rhétorique, mon banc à l'église, ma place au réfectoire, et cette tribune où j'allais prier Dieu trois ou quatre fois par jour. J'aurais (ant de plaisir à m'y remettre à genoux, tout pécheur que je suis.

Adieu, en \oilà assez long ; mais je nemelasseserais pas si je n'avais un peu froid aux mains et un peu peur de t'ennuyer. Je compte aller à la ville dans une quinzaine de jours. Je t'embrasse et suis le meilleur de tes amis.

ALPH. DE LAMARTINE

A monsieur Guichard de Blenassis

Chez M. Comte, ù Grenoble.

Milly, 28 novembre 1808.

Il n'en est plus, mon ami, de Julie, Il n'en est plus, hélas! que dans ton cœur. Ainsi que moi, renonce à ton erreur; A la poursuivre on passerait sa vie.

A'on. mon cher ami, ne te fais pas de beaux fantômes; ils seront trop vite détruits. Te voilà dans le monde, tu y fais le premier pas; juge-le toujours comme tu l'as jugé dans la première soirée. Je suis bien aise que tu le connaisses pour te désabuser un peu du plaisir que tu espérais y trouver et de l'espoir d'y rencontrer de vrais amis. Franchement, j'imagine que ton amitié pour moi va redoubler ainsi que pour Virieu en voyant le vide, la vanité et la fumée de tout ce qui s'appelle amitié. Quant à l'amour, va doucement. Je ne suis

point surpris quede belles actrices aient séduit au premier moment les yeux et peut-être un peu plus ; mais lis le lioman comique et désabuse-toi bien vite. Ne t'a\ais-je pas dit que tu oublierais bientôt ta première conquête? (Dieu yeuille que tu n'en aies pas déjà fait de plus dangereuse et de plus séduisante!) Je crois qu'elle t'oubliera elle-même dans peu, malgré la bonne opinion que j'ai de toi ; ce n'était qu'un jeu. Reste encore un an sans t'enflammer, et j'espère bien de toi; tu n'aimeras jamais avec folie, mais malheur si tu viens à rencontrer une ombre de beauté et de perfection, car je crois sincèrement qu'on n'en trouve plus que des ombres, et que tout le reste est dans l'imagination des poètes. Et dans le cœur des jeunes gens il n'y a plus d'amour véritable : ce n'est plus qu'un tissu de coquetteries et de ruses de part et d'autre. C'est ce qui me désole et ce qui te désolera comme moi. Aussi je veux faire par belle vengeance une pièce là-dessus. En attendant, tu vois que je te crache tous les vers qui me viennent dans la tête en t'écrivant; en voici qui m'arrivent :

Ce jeune Amour est un bien vieux enfant. Malgré la Grèce, en Actions féconde, Je le crois né, le premier jour du monde, Des grûces d'Eve et des désirs d'Adam.

Or, mes amis, écoutez, je vous prie, En peu de mots l'histoire de sa vie.

La verve me manque, et je dirai en prose qu'il était doux, innocent, ingénu, simple, tendre, constant, sincère

Gomme un enfant, car il l'était alors;

puis qu'il se gâta, que la simplicité de sa première jeunesse

Dura bien peu, tant il est vrai de dire (Ju'en grandissant, souvent l'on devient pire ;

qu'enfin il devint entièrement corrompu, trompeur, volage, inconstant, courant sans cesse

De fleur en fleur et de belles en belles. Pour son excuse, on lui prêta des ailes.

Que faudra-t-il dire ensuite? qu'il fit pénitence et reprit quelque temps ses premières vertus au temps de la chevalerie :

Dans ce beau temps si regretté des belles, Plus quejamais ce dieu fut en honneur : Gais troubadours faisaient des vers pour elles, Beaux chevaliers s'ornaient de leur couleur; Dans maints tournois mille beautés fidèles Du prix d'amour couronnaient le vainqueur.

Aujourd'hui, il est passé de modo, ou plutôt il suit toutes les modes : tantôt il est fougueux et terrible comme dans les romans anglais, langoureux comme dans les sonnets italiens, et léger comme dans nos cercles et dans nos poésies erotiques; il n'y en a plus qu'une certaine ombre; quant à la réalité

Où la trouver ? Ma foi je n'en sais rien.

Mais voilà assez de rimaillerie, parlons comme tout le monde. Comment t'accoutumeras-tu à Grenoble ? Travailleras-tu un peu sérieusement? Pour moi, quoique je n'aie nullement le droit de te donner des conseils, cependant je t'engage de toute ma force à aller rarement au spectacle, à ne pas te ivrer entièrement au monde, mais à travailler seul dans ta chambre au coin de ton feu, soit aux mathématiques, soit à autre chose que je sais bien. Consulte là-dessus des gens d'un goût difficile,

pur el sévère. Lire les anciens à force, peu de romans, peu de vers nouveaux. Mande-moi tout ce qui te concerne : succès, revers, plaisirs, ennuis, société, occupations; tu ne sais pas à quel point tout cela m'intéresse; si lu le concevais bien, peutêtre m'en aimerais-tu davantage. Parlons à présent de moi.

Je suis encore pour liuit ou dix jours à la campagne; après cela j'irai à Mâcon oià je n'ai point d'amis, peu de connaissances, peu de ressources ; je redoute cet hiver, mais je sacrifie à peu près tout espoir de plaisir ou de succès de société : je vivrai uniquement avec moi, avec mes livres et avec toi en esprit. Écris-moi souvent, tes lettres viendront me consoler dans ma solitude, dans l'abandon entier où je vais être. J'aurai des livres, je m'exercerai, je tâcherai d'apprendre assez d'italien pour lire le Tasse et l'Arioste, heureux si ces travaux ennuyeux et solitaires me conduisent à quelque chose de mieux dans un ou deux ans. Je m'abandonne à la marche de la Providence, je me rappelle souvent Rousseau travaillant en silence et préparant de loin ses succès, si parva licet componere magnis. Je voudrais que tu fisses comme moi, ce

serait une nouvelle analogie qui nous unirait davantage de sentiments.

Je n'ai pas assez d'une page pour te tout dire, mon cher ami; puisque tu es si loin, que notre correspondance est plus difficile, faisons nos entretiens plus longs, nous nous dédommagerons un peu. Si je voulais te faire du pathétique, j'aurais beau jeu. Il est sept heures du soir, je suis seul dans ma petite cellule, je n'ai que mon Azor qui ronfle à mes pieds ; il fait un vent fort, mais de ces vents qui murmurent, qui vous portent un peu de mélancolie, il fait frémir mes vitres et vaciller ma lumière. Si nous adoptions le genre à la mode, je te dirais de belles choses; mais il faudrait que je fusse sûr que ma lettre t'arrivera dans un moment de tristesse, de dégoût du bruit, et non pas après un bon dîner, auprès d'une tante jolie, aimable et gaie comme la tienne. Je lis pendant ces longues soirées du mois de novembre quelques bons romans : le Doyen de Killeriae, Clarisse^ Tom Jones. J'en suis à présent à un ouvrage de M"'^ Cottin, Malvina ; c'est fort bien écrit, on prétend que Chateaubriand retouchait ses ouvrages. Juge quel en est le genre, lis -le, si tu n'as rien de mieux à faire,

70 CORRESrOiNDANCE DE LAMARTINE.

il le fera plaisir. Voici le début, pour t'y donner goût :

« Adieu, terre chérie, asile sacré (|ui renferme « tout ce que mon cœur a aimé, adieu, reste pré- « cieux de mon amie, de ma compagne, de ma « sœur! Le sort qui s'attache à me poursuivre me « refusejusqu'à la triste douceur de pleurer cha- « que jour sur ta tombe; je m'éloigne, et bientôt .'( la ronce sauvage en s'étendant sur la pierre qui « te couvre la rendra méconnaissable à l'œil « même de ton amie ! Je m'éloigne, et les frivoles (( adoralcurs de ta jeunesse oublieront bientôt que « tu passas sur la terre! etc., etc. »

Comment trouves-tu ce passage? Ab nno disce omnes.

Ta mère est-elle toujours à Grenoble? Si elle t'a quille , je la plains bien ! elle a dû verser bien des larmes en l'abandonnant, et sans doute elle n'est pas encore consolée. Si elle y est, présente-lui mes respects et ne m'oublie pas non plus auprès de ton oncle et de la tante. Qu'est devenu le major ? Je me transporte quelquefois en esprit dans le salon de ton oncle et je te vois là, tenant d'une main Y Art d' aimer, et de l'autre levant ton toupet et

écoutant les malices spirituelles d'une jolie femme. Mais adieu, je m'oublie à te parler, je regrette encore que mon papier ne soit pas plus long, et cependant, la main sur la conscience, je crains de l'avoir ennuyé. Adieu, mon amitié pour toi augmente tous les jours par la conformité de nos idées. Tu peux te dire, dans tes instants de tristesse, d'abandon, si tu en as quelquefois : J'ai un ami dans le monde, qui pense à moi, qui prend part à tous mes chagrins, à tous mes maux et pour qui je suis beaucoup sur la terre. Et j'ai éprouvé que ce retour-là doit être bien doux. Écris-moi vite et

souvent.

ALPH. DE LAM

A monsieur Aymon de Virieu Au Grand-Lomps.

Milly, 29 novembre 1808.

Je viens, mon cher ami, de recevoir ta lettre et j'en ai bien payé le plaisir. Voici comment: je sortais de Milly à cheval pour aller faire une visite à une demi-lieue, j'ai rencontré sur la route les gens qui m'ont remis ton aimable épître. Tu imagines bien que je n'ai pas voulu remettre après mon retour le plaisir de la lire. J'ai modéré mon allure et déplié la lettre, et, tandis que je la lisais avec beaucoup de peine à cause du mouvement et de la bise qui agitait les pages, mon coursier s'est ennuyé et a fait un écart qui m'a jeté honteusement par terre contre un buisson. J'ai été seulement déchiré et crotté; heureusement personne n'a été témoin de ma catastrophe. Je me suis relevé et j'ai tourné bride, n'osant pas dans mon état de détresse me présenter chez personne. J'ai ri

comme un fou de la romance si spirituelle dont tu as diverti et étonné les belles du Grand-Lemps. Je me suis mis à ta place et j'ai bien compati à ton modeste embarras, le jeune homme est si timide! ! ! J'hésite si je ne mettrai pas encore plusieurs points; mais je crois qu'en voilà assez pour une fois. Dessine bien, mon cher ami, joue bien de la basse, lis de jolies choses, amuse-toi, fréquente les artistes. Tout cela t'est permis; pour moi...

C'est bien là le cas d'en mettre. Pour moi donc je n'en ai pas la facilité ni les moyens, je ne peux faire autre chose dans ma solitude et dans le manque total de ressources où je suis que d'envier ton sort et de me soumettre au mien dont je me console avec mes livres, ma plume, mes idées, mes espérances et ma patience un peu forcée.

Je vois par le compte que tu me fais que nous sommes à deux de jeu quant à la bourse. Cependant il y a encore une différence, c'est qife dans huit jours je vais à la ville et que je vais y être obligé à de la dépense. Je n'ai maintenant pour

tout bien que 4 francs 10 sous dans ma bourse et 1 2 francs de dettes, et j'ai peu d'espérance pour le jour de l'an. Te voilà au fait de mes ressources comme moi des tiennes.

J'ai reçu aussi avant-hier une lettre de Guichard : il sortait du spectacle où on avait donné Œdipe à Colone , et sa lettre était pleine de ce feu et de ce beau désordre qu'il y avait puisé. Nous avons aussi à Mâcon des comédiens assez passables pendant les trois quarts et demi de l'année; mais je t'assure que si j'en profite une douzaine de fois cet hiver, ce sera beaucoup. Je me défie un peu du goût qu'on y respire. Ta me demandais l'autre jour ce que c'était que cette collection de voyages qui vient de paraître; je suis d'avis que c'est un livre à avoir et je t'engage à l'acheter. Tout y est à peu près fait de main de maître, et avec cela on ne risque jamais rien.

Je ne sais sur quoi m'exercer un peu la verve, et cependant il le faut, d'après ton vers ingenium hebescit. Pour l'Académie, c'est une plaisanterie, et je n'y songe certainement pas plus que toi. Je veux montrer mes travaux à très-peu de gens, vivre seul et très-occupé sans prétentions actuelles.

Je crois que c'est ce que j'ai de mieux à faire. Trouves-tu ma lettre assez longue? Pour moi j'aurais voulu que la tienne le fût encore davantage et que tu l'eusses écrite un peu plus fin. Suis mon exemple. Si M. Lefèvre est toujours chez toi, je te prie de lui faire mille compliments de la part d'un de ses anciens écoliers. R., qui est venu me voir pendant mon absence, est à Beaune. Il y passe son année. Si je voulais plaisanter un aussi bon garçon, je dirais qu'il est au milieu des siens, mais je l'aime trop pour vouloir m'en moquer et je suis très-fâché de ne l'avoir pas vu. Adieu donc, je n'entends parler ni de B., ni des L. et G. et compagnie. Je t'aime tous les jours

davantage.

ALPH. DE LAMARTINE

76 CORIIESPONDANCE DE LAMARTINE .

A monsieur Guichard de Blenassls Chez M. Comte, à.Grenoble.

Mâcon, 10 décembre 1808.

Ne t'avais-je pas dit, mon cher ami, que je trouverais moyen de t'écrire plus longuement encore que je ne l'ai fait jusqu'à présent, et ne t'effraies-tu pas à la vue de cet énorme papier? J'en ai peur. Je t'avais répondu plus tôt, et je n'avais pas trouvé encore à mettre ma lettre à la poste, elle s'était d'ailleurs salie dans mon portefeuille, aussi je me suis déterminé à la recommencer; tu en seras quitte pour en avoir plus long à lire. Je commence par l'épigraphe, la voici impromptu :

Hélas ! je ne demande aux dieux Qu'un bon ami, qu'un peu de gloire...

Me voici enfin arrivé à Mâcon. J'ai pris possession de ma chambre, qui est fort retirée et qui donne sur un petit jardin; j'ai allumé mon feu,

j'ai approché ma table, j'ai préparé toute ma nombreuse famille de plumes, de canifs, de crayons, et j'ai placé en évidence sur ma cheminée Horace, Boileau, une grammaire italienne et La Harpe. Et c'est toi qui as les prémices de mes travaux ou plutôt de mes plus»grands plaisirs, car je renonce encore cet hiver à tout le train du monde, comme dit Montaigne; je vais vivre seul, retiré et travaillant séiieusement. Je veux profiter de l'ennui que j'éprouve, sans connaissances et sans amis, et mettre à profit ma jeunesse et ma solitude. Je sens un redoublement d'amour pour l'étude, pour la httérature, la poésie et tout ce que tu aimes autant que moi. Je te demande bien pardon des méchants vers impromptu que je t'envoie dans toutes mes lettres; mais s'il m'envient en t'écrivant, je ne peux résister à l'envie de te les écrire, et je suis obligé de dire comme Ovide :

La rime malgré moi se place au bout du vers.

A propos d'Ovide, j'ai retouché ces jours-ci à la susdite élégie, et je te l'envoie. Auras-tu la bonté de m'en bien dire les fautes les plus grossières? Je n'avais point d'Ovide, j'ai travaillé de mé-

moire, el la traduclion est un peu trop libre des deux manières; mais lis et brûle, je ne la montrerais pas h d'autres qu'à mes amis les plus intimes. Écoule:

— Parce juvenilibus. —

Phébus suivait sa carrière brûlante : Sur un sopha mollemcnl étendu, Ivre d'amour, de désir éperdu, L'œil atlenlif, j'attendais mon amante.

Par mes volets faiblement entrouverts Passait à peine une clarté légère Semblable au jour que reçoit l'hémisphère Lorsque, la nuit ne couvrant point les airs, Phébus pourtant a fmi sa carrière.

Offrez toujours celte douce lueur A la beauté, vous verrez sa pudeur Plus aisément céder à votre ardeur.

D'un tissu blanc avec grâce voilée.

Je vis Corinne arriver dans mes bras ; Sa chevelure élégamment bouclée Du plus beau sein me cachait les appas ; Ainsi jadis cette reine infidèle, Sémiramis, allait dans ses beaux jours Vers ce boudoir témoin de ses amours ; Ainsi Laïs, si coquette et si belle.

Jamais, dit-on, n'avait d'autres atours ; J'allais ôter la gaze transparente.

Dernier obstacle à mes brûlants désirs, Elle rougit; une pudeur piquante Pour les doubler disputa mes plaisirs.

Pourtant bientôt elle se vit vaincue,

A mes côtés elle demeura nue....

Pieds délicats, délicieux contours,

Appas formés pour les jeux des amours,

Trésors secrets, et que je n'ose dire,

Je vous ai vus, mais comment vous décrire?

Contre mon sein, sur mon cœur palpitant

Je presse enfin le sein de ma Corinne.

J'en ai trop dit, pour le cœur d'un amant

J'en ai trop dit; le reste se devine...

0 toi qui vis mon bonheur d'un moment,

Témoin discret du feu qui me dévore,

Entre les bras de celle que j'adore

Reviens, Soleil, me surprendre souvent !

Envoi impromptu.

Ovide ainsi célébrait sa victoire.

Mais, entre nous, il était imprudent :

Tout bel esprit, pour être heureux amant. Doit à l'amour sacrifier la gloire.

Bien plus heureux, et surtout plus discret, Quand tu vaincras le cœur d'une Corinne, Ami, crois-moi, garde-lui le secret, Ne le dis pas ; mais fais qu'on le devine.

Ce n'est presque plus une traduction, et c'est ce qui fait que cela vaut peu de chose; mais un peu d'indulgence, et cependant bien de la sévérité. La Harpe le veut, suivons ses conseils; c'est ainsi que nous nous formerons l'un et l'autre. Si

nous avons quelques succès un jour, nous nous les devrons peut-être mutuellement. Qu'il nous serait doux de parlager ainsi notre gloire et notre amitié! c'est mon rêve habituel.

12 décembre.

Tout est changé, mon cher ami ; voilà tous mes projets renversés, mes espérances flétries. En achevant avant-hier ma lettre, je fus chez mon oncle, tout tremblant qu'il ne me parlât de mathématiques. J'avais bien raison de craindre, le premier mot qu'il me dit fut pour m'ordonner de les recommencer encore cette année. J'eus beau faire mille et mille observations, il me fit des menaces, et je sortis les larmes aux yeux de chez lui pour venir chez mon père qui me tint à peu près le même langage. Juge de mon chagrin. Je pris aussitôt la résolution de servir, pour voyager un peu, être plus libre et plus indépendant. J'avais ^nvie d'entrer dans la garde impériale, mais ma mère dit qu'elle en mourrait de chagrin. Que faire? Je vais aujourd'hui parler à un maître, et je prendrai des leçons en attendant que je me décide à quelque chose, mais je suis bien résolu à

n'y pas travailler du tout : plus on force mon goût et mon inclination là-dessus, plus elle se porte vers autre chose. J'ai vu dans tous leurs discours que je ne devais pas m'attendre à aller à Paris comme je le désirais tant, et c'est là ce qui me chagrine le plus; je suis on ne peut pas plus triste et plus morne. Pour me distraire un peu, j'allai hier au soir à la comédie voir un célèbre acteur de Paris qui donne ici quelques représentations. Cela ne m'a nullement consolé , et je cherche à présent quelque douceur en te contant mes peines.* Mais tu ne les comprendras pas toutes : conseille moi ou console-moi .

Virieu ne m'a pas écrit depuis plusieurs jours, je ne sais pas ce qu'il fait; en as-tu des nouvelles? Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur. J'aurais mille autres choses à te dire, mais l'ennui m'absorbe. Crois-moi toujours ton plus tendre ami et sois toujours le mien . Bien des choses à Tivolier,

de Vence et Vignet.

ALPH. DE L

P.-S. Ton quatrain impromptu est fort joli, à l'exception du dernier vers; il est un peu dur et

un peu trop travaillé, emplir est trop vieux, et tes épithèlesme semblent un peu vagues en «ïéRéral. Envoie-moi, je t'en prie, quelque chose de plus long de la façon. Travaille avec suite, cherche quelques sujets de poésie pour toi et en même temps fournis-m'en quelques-uns. Je ne sais que faire. Adieu encore une fois. Réponds- moi bien vite; j'ai besoin de tes lettres pour me faire supporter mes maux.

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Mâcon, 12 décembre 1808.

Mes amis, l'hiver dure, et ma plus douce étude Est de vous raconter les faits des temps passés.

Puisque telle est mon épigraphe, souviens-toi de la promesse que tu m'as faite au temps jadis de n'être point avare de conseils, de réprimandes, d'encouragements à mon égard, de me guider dans le droit chemin du bon goût, de l'étude, de la sagesse. Quand je dis sagesse, j'imagine bien que tu m'entends, et si tu aimes les proverbes : à bon entendeur demi-mot . Il me semble que tu ne remplis pas tes engagements dans toute leur étendue. Je te demande quelques sujets de poésie; mais je veux que cela soit détaillé, que je n'aie plus que l'habit à y mettre. Allons, du courage ! un peu moins de paresse et un peu plus de zèle : macte

animo^ generose puer, comme disait souvent le pau^vre M. Varlel de touchante mémoire. Tu vois que je te vaux presque en citations.

A propos, pour te faire rire, je veux te raconter

une histoire qui m'est arrivée, il y a huit jours, à

Milly. Prends part à ma gloire. Voilà le premier

impromptu galant que j'aie fait de ma vie ; encore

ai-je bien rougi en le débitant, mais aussi il y

avait de quoi. J'étais à un souper de campagne,

composé de francs campagnards et de quelques

dames et demoiselles assez gentilles. On chanta

pendant le souper comme faisaient nos bons aïeux,

et une de ces demoiselles chanta entre autres une

fort jolie romance sur l'espérance. On applaudit

la chanteuse et les couplets, et un des messieurs

dit qu'il voulait y ajouter des couplets nouveaux

de sa façon. Je le prévins aussitôt, j'allai dans une

chambre à côté, et là, sans rien dire à personne,

je me mis à enfanter ces méchants vers. Gela fut

vite fait; je rentrai, on me pria de dire aussi ma

chanson et aussitôt je répétai mon ouvrage à la

susdite demoiselle. Écoute et ne ris pas avant d'a-

Yoir fini.

L'Amour un jour à l'Espérance Avait fait quelque méchant tour, Aussitôt le procès commence Et Vénus assemble sa cour :

Devant elle chacun s'avance; Elle examina tour à tour Et jugea que sans l'Espérance On verrait s'éteindre l'Amour.

D'après ce jugement sévère L'Amour demanda son pardon, Et tous deux, depuis cette affaire, Vivent bien ensemble, dit-on.

Je doute de l'inlelligence, Car je m'aperçois en ce jour Que sans donner nulle espérance Églésait donner de l'amour.

Que dis-tu? N'est-ce pas du trop fin, du fignolé, du délicat, du tendre, du naïf et tout ce qu'on voudra. Ah! si j'avais tous les jours une bonne fortune comme celle-là! Je connais bien des filles de notaires, de chirurgiens et peut-être de gentilshommes de campagne qui n'y tiendraient pas. Je fus bien heureux ce soirlà, car je ne réussis pas mal dans des bouts-rimés que l'aimable société s'amusa à donner, mais je t'en fais grâce.

Si lu tardes encore d'aller à Lyon, nous allons nous y trouver ensemble au carnaval. Prenons donc nos mesures. J'ai reçu ces jours-ci une épître de Galtier, mais ne lui dis pas que je te l'ai écrit.

Heureux, disait Yirgile, heureux l'esprit sublime Qui peut du cœur humain approfondir l'abîme.

Me voicià Mâcon installé. J'ai été hier à la comédie voir Y Amant jaloux. M. Jausserand, illustrissime acteur de Feydeau, y faisait sa partie. Il m'en a coûté mon petit écu, et je n'ai été ni transporté, ni ravi ni étonné, c'est ce qui m'étonne le plus. Je m'attendais à l'être. J'avais fait les plus beaux plans du monde déplaisirs littéraires. Mon oncle et mon père de concert ont voulu tout détruire. Ils m'ont forcé, malgré mes représentations, ma bouderie et mon humeur, à aller reprendre mon ancien maître. J'ai cédé en murmurant et j'ai promis d'aller le voir. Heureusement, c'est le meilleur garçon de la terre. Il m'a dit qu'il me mettrait à la géométrie tout de suite. Je vais donc y aller une petite heure le matin à 9 heures, dans la ferme intention de n'y rien faire du tout qu'un peu semblant :

Trahit sua qiœmque voluptas.

Celte affaire a failli me brouiller avec tout le monde. J'avais pris la résolution de servir pour être plus indépendant, et d'entrer dans la garde afin d'aller à Paris. J'ai toujours envie de prendre un état. Je ne peux souffrir celte vie de fainéant. Passe pour un hiver dont je profiterai pour m'insiruire ; mais après, que faire? Je le demande làdessus des avis doux et faciles, et j'attends aide et assistance de la Providence : quand j'ai quelque ennui, j'en reviens toujours là. Je vais fort peu sortir, commeje te l'ai déjà dit, et étudier litalien. Je viens de chez un libraire acheter des dictionnaires. Je suis abonné. J'ai aujourd'hui sur ma table La Harpe et Montaigne, et les contes et les satires de Voltaire : je veux \oir un peu ce que dit ce vieux Montaigne, j'en entends tant parler qu'il faut bien le connaître. Que lis-tu? que fais-tu à présent? dessines-tu toujours beaucoup ? Demain je reprends un maître de basse et un de danse : ma journée sera bien remplie.

Adieu, mon cher ami, je n'oserais pas m'enbarqueravec B., je craindrais d'être aussi sot que

lui. Pour l'épître d loi, dis-moi sur quoi. Je t'embrasse et t'aime de toute mon âme et suis pour la vie ton plus tendre et plus sincère ami.

ALPHONSE DE LAMARTINE

A monsieur Guichard de Bienassis

Chez M. Comte, à Grenoble.

Mâcon, 14 décembre 1808.

Que les Athéniens étaient un peuple aimable !

VOLTAinE,

Voilà, mon cher ami, une épigraphe qui t'annonce que je vais te parler du théâtre, mais je laisse cela pour la fin. Commençons par parler d'autres choses plus intéressantes encore à mon avis. C'est de tes vers qu'il s'agit : tu as fait des progrès visibles et frappants depuis que tu lis et que tu t'exerces davantage. Tu me fais trop d'honneur de m'en donner la gloire, elle ne m'est certainement pas due. Permets-moi de te faire l'examen de ceux que tu m'as fait le plaisir de m'écrire. Tu vas voir queje motive mes louanges comme mes critiques; reste à savoir si elles sont bien ou mal motivées. Ta première tirade est bien, il y a cependant des fautes de versification, faciles à corriger, mais que ta seule paresse t'a engagé à y laisser : j'y trouve entre

autres quatre rimes masculines de suite, quelques épithètes pour la rime et un peu\agues. Tâche de plus en plus d'éviter ce défaut-Kà ; il est déjà diminué. 11 y a des vers à merveille, coulants, faciles, de jolies idées, comme ceux-ci « Même dédain pour cette foule iminire, » et celles-ci : encore en parlant de l'amitié : <^ fruit précieux^ etc. » Quant au second morceau « Quant à Famour dont tu contes la vie, etc., » il m'a fait le plus grand plaisir et à un autre juge qui me vaut bien à coup sûr et à qui je me suis permis d'en faire part. « Crédules amours » est on ne peut pas mieux, l'épilliète est juste, élégante, choisie; voilà comme u dois à présent t'appliquer à en chercher. Le dernier vers est de trop et banal ; mais en voilà assez sur ce sujet. Dis-moi si tuas trouvé mes remarques bonnes et justes, et n'oublie donc pas de me rendre sévèrement la pareille. Je vais t'en fournir une belle occasion : je t'envoie deux méchants couplets que je fis l'autre jour dans un souper de campagne, c'est une espèce d'impromptu. Voici l'histoire : une demoiselle assez gentille nous chanta une fort jolie romance sur l'espérance. Quelqu'un de la compagnie dit qu'il voulait y

ajouter un couplet de sa façon; je le prévins, et je fus dans une chambre à côté enfanter cette petite bêtise que je chantai, lorsque ce fut mon tour, à la susdite demoiselle. N'est-ce pas du brillant et du o^alant?

L'Amour un jour à l'Espérance, etc. (I).

J'eus dans cette même après-dînée une autre bonne fortune, ce fut un impromptu réel à une autre demoiselle qu'on blâmait de rougir et de trembler en chantant. Quand elle eut fini, je chantai ce petit couplet en rougissant au moins autant qu'elle, c'est sur l'air de Mon père était pot.

Lise, dites-vous, en chantant

Tremble, hésite et balance.

J'aime mieux ce défaut charmant Qu'un peu trop d'assurance.

De sou embarras

Egié rit tout bas, Même quand elle enrage ;

Pour moi franchement,

En la regardant Je tremble davantage.

(I) Voir page 83.

On lo trouva à merveille, mais ce vers de Boileau vint abaisser la fumée de ma gloire :

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

Tu me confonds en me demandant mon sentiment sur les spectacles ; tu devrais au moins attendre que j'eusse soixante ou quatre-vingts ans, car qu'est-ce que tu veux que je dise contre eux, moi qui les aime à la folie et qui trouve que c'est là le seul amusement digne d'un homme de goût et de bon sens? Cependant je ne t'engagerais pas à y aller bien souvent dans une petite ville comme Grenoble, et, fût-ce même à Paris, tant que tu n'auras pas quarante ans. C'est un peu trop chaud pour un jeune homme et surtout pour quelqu'un qui se propose de travailler et qui travaille en effet; cela dissipe un peu trop et peut entraîner à la débauche plus quam decet. Je veux y aller quelquefois aux meilleures pièces, une fois par semaine à peu près, mais guère davantage et souvent moins. Je te conseillerai d'en faire autant à peu près. Je n'aurais pas grand chose à répondre à tes arguments si l'expérience n'était pas la meilleure de toutes les réfutations; elle a fait voir suf-

fisamment que ce n'est rien moins qu'une bonne école que le théâtre, surtout pour nous autres jeunes gens. Il est vrai qu'il polit les mœurs et les manières, qu'il forme un peu à la déclamation, qu'il donne un aperçu exagéré du caractère des hommes, et en cela il est bon. Mais je t'exhorte toujours à ne pas t'y livrer bien souvent. Ce n'est guère un petit théâtre de province et de mauvais acteurs ambulants qui te donneront le bon goût et les belles manières. Attendons que nous soyons à Paris ou à Lyon même. C'est une différence totale. D'ailleurs il peut être boa ou nuisible suivant les caractères. En voici un exemple rimé cette nuit, mais il est digne de l'incognito et il y compte :

Rose est piquante, elle est tendre, elle est vive, Trop simple encor, peut-être, et trop naïve. Est-ce à quinze ans qu'un cœur sensible et bon Peut de l'amour concevoir un soupçon ?

De mille amants la troupe mensongère, Sans trop l'aimer, voudraient pourtant lui plaire. Jusqu'à présent, elle a gardé son cœur, Son innocence et partant son bonheur.

Vois, mon enfant, lui dit souvent sa mère, De papillons cette troupe légère Qui tour à tour caressent cette fleur.

Ont-ils flétri son ralice enchanteur, Vois-les s'enfuir, et cet essain:i volage Porter ailleurs son fugitif hommage.

De ces messieurs, Rose, telle est l'ardeur; Ces papillons, eh bien! c'est leur image. Rose, tout bas, répond : C'est bien dommage. Et puis souprre. Enfin Rose a seize ans. Avec éclat quelque jour on la mène Pleurer aux vers d'Alzire ou de Chimène : Quel nouveau jour vient éclairer ses sens! Il est, dit-elle, il est de vrais amants; On me le cache.. Elle dit, et la belle Croit à l'espoir que son cœur lui révèle. Bien pardonnable, hélas ! est son erreur. Il est si doux de rêver le bonheur !

Rêvant ainsi, fille est bientôt vaincue. D'adorateurs arrive une cohue ; Rose succombe, hélas, la pauvre enfant!

En pareil cas qui n'en ferait autant?

Voilà l'exemple en mal ; je voulais rimer aussi l'opposé, mais la verve et le papier me manquent. Tu vois que mes vers deviennent indiscrets, à force d'êlre bien accueillis de toi. Mais c'est ta faute, et puis tu sais à quelle condition. Je suis surpris que tu croies Vignet entièrement changé, il y a toujours quelque chose quelque part qui ne change jamais. Au reste sa société et celle de de Vence peut l'être très-agréable, je te l'envie.

Fais-leur bien des compliments de ma part. Attends : voilà le conseil que j'ai h te donner quant au choix d'un état. Dans un an je te donnerai peut-être encore le même. Pour la société je suis comme toi et pire encore. Je ne vois presque personne et vis sans autre plaisir que le ti'avail et tes lettres. Je suis embarrassé, gauche et timide comme toi. Je ne sais ni dire une chose aimable ni même répondre cà un compliment. Cela me dégoûte tout comme toi. Je deviens amoureux tout comme toi encore de toutes les femmes que je vois, et cependant je n'ose pas faire un pas vers une. Le temps, les voyages, l'habitude, guériront toutes ces maladies-là. Voilà leur vrai médecin. J'ai été un peu coulant pour les mathématiques, et cela ne me sera pas si à charge que je l'aurais cru, grâce à la bonhomie de mon maître. Je ferai un peu semblant, et on s'en contentera. Je vais passer trois semaines à Lyon pendant le carnaval. Que diraistu si, prenant sans bruit la diligence de Grenoble, j'allais à neuf heures du soir te surprendre au coin de ton feu? C'est une plaisanterie, comme tu penses, mais j'en serais terriblement tenté si mes

moyens étaient plus considérables et mes besoins^ d'économie moins pressants. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur. Je lis Montaigne, La Harpe, Voltaire, Pope et Richardson.

ALPH. DE LAM

ANNÉE i808. 97

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Parce juvenilibus.

Tandis que d'un léger coton Mon visage frais se colore, Que tout sourit à mon aurore, Et que raisonner en Caton Chez moi serait risible encore, De mon espoir, de mes désirs Je veux divertir ta paresse, Et, laissant l'ingrate vieillesse S'affliger sur ses souvenirs.

Une heure ou deux de ma jeunesse, Pai'ler au moins de mes plaisirs.

Sur une plus courte mesure Pour toi je vais mouler mes vers Et dans mille sentiers divers Courir à huit pieds sans césure.

Voilà, mon cher ami, le début de l'épître que je te destine; elle sera intitulée : Ma jeunesse. Tu vois que je me donne un large champ. Il y a de

quoi semer. Il y aura un morceau pour l'amour et un autre pour l'espérance, un autre sur les charmes de la poésie pour un jeune homme, etc., etc. Je viens d'accoucher de cet exorde, qu'en pensestu? Dis-moi franchement ton avis sur le moindre mot. Si j'en fais encore quelques morceaux, je te les enverrai de même pour être critiqués, si toutefois ils en valent la peine; mais ne sois point tlatteur ni même trop indulgent.

Quels autres conseils veux-tu que je te donne que celui de profiter de l'heureuse position dans laquelle tu te trouves avec M. Lefèvre, de dessiner à force et de continuer lorsque tu seras à Paris. Mais avec cela lis toujours et écris, traite quelque sujet qui te passe par l'esprit, bien ou mal ; cela t'exercera et ensuite tu en recueilleras les fruits. Voilà ce que je fais, j'espère que cela me sera utile par la suite. Je viens d'aller chercher tout à l'heure le cours de littérature de La Harpe et je me dispose à le lire avec attention et suite. J'ai lu Ossian ces jours-ci, et, ne sachant que faire, j'avais commencé à en mettre en vers un épisode qui m'avait touché. C'est celui d'un vieillard qui pleure son chien mort. Je veux que

mon premier chien s'appelle Gorban comme le sien; ça ressemble à Gorgo. Voici mon début :•

Toi qui chantais l'amour et les héros, Toi d'Ossian la compagne assidue, Harpe plaintive, en ce triste repos Ne reste pas plus longtemps suspendue ! Du vent du soir j'entends les sifflements; L'obscur brouillard se promène à pas lents; Porté vers nous sur des nuages sombres, Je vois venir le peuple heureux des ombres : (]hante ! ta voix saura les arrêter.

De leurs exploits recueille la mémoire.

Sans doute encore elles aiment leur gloire ; Oui, je le vois, elles vont t'écouter ! L'air est serein, la nuit devient plus pure, Et le zéphir, qui craint de te troubler, En soupirant ose à peine ébranler De ce gazon la mobile verdure.

Tu sais que les ombres ou les nuages étaient leurs ancêtres.

Voici comment commence l'aventure, comme tous les contes de fées :

Il était nuit ; l'azur calme des flots Réfléchissait les feux de mille étoiles, Un doux zéphir se jouait dans mes voiles, Et le sommeil sur tous mes matelots

A pleines mains répandait ses pavots; Seul je veillais, et ma harpe fidèle, Qu'accompagnaient mes douloureux accents, Mêlait ses sons au murmure des vents, Au bruit des flots que fendait la nacelle, Quand tout h coup de son disque argenté L'astre des nuits dérobe la clarté ; Le vent s'élève, et l'onde qui s'agite Sur des écueils tremblants nous précipite...

J'en ai fait une centaine cle\ers; qu'en dis-tu? C'est un mauvais genre. J'ai tâché cependant d'y mettre de la simplicité, mais je crains de t'ennuyer, et c'est peut-être déjà fait. Au reste je ne finirais pas.

Je pars le 16 pour Lyon. Viens-y donc ! je n'y resterai que quinze jours. Ne m'écris plus à Maçon, à moins que tu n'imagines que ta lettre puisse encore m'arriver. Tu n'as pas eu Guichard ni les autres convives que tu attendais. J'ai eu de leurs nouvelles. Adieu, mon cher ami, si tu m'écris à Lyon, mon adresse est à M. Alphonse de Lamartine, chez madame Vasse-Roquemont, rue Saint-Dominique, à Lyon.

Si tu as des commissions, je m'en chargerai volontiers. Adieu encore une fois.

AL. DE LAMARTINE

A monsieur Guichard de Bienassis A Grenoble.

Lyon, 24 janvier 180U.

Pardon mille fois, mou cher ami, si j'ai tant tardé à t'écrire. Je n'ai reçu ta lettre que depuis quelques jours parce qu'elle a passé par Màcon et qu'on ne me l'a pas envoyée tout de suite. Je suis ici depuis environ un mois, à peu près content. J'ai suivi ton conseil, j'ai voulu être sage et j'ai presque tout oublié. Tu sais de quoi je veux parler. Me voici aussi tranquille sur cet article-là que je l'étais il y a deux mois. Dieu soit béni !

Calme heureux, douce indifférence, Vous rentrez enfin dans mon cœur, Ahl ramenez-y le bonheur Perdu par deux mois de constance!

Nobles travaux, plaisirs si doux, Premiers charmes de ma jeunesse, Goûts d'amitié, goûts de sagesse, Enfin je vous retrouve tous.

D'une trop cruelle espérance Tandis que l'amour m'enivrait, Ma muse, hélas ! ne soupirait Que la langoureuse romance.

Sous la fenêtre d'une belle, Mêlant ma plainte au bruit des vents, Je chantais des vers languissants Dont se moquait une cruelle !

Je pleurais. Hélas 1 à mes cris Elle faisait la sourde oreille.

Ami, je lui rends la pareille, Elle pleure aujourd'hui... je ris.

Moque-toi de moi, je te le permets, je suis si content d'être sorti de cette galère que je ne me connais plus.

Je ne reçois point de lettre de Virieu. Tâche donc d'avoir son adresse ; je n'ai pu la découvrir. Il nous oublie, je crois. Parlons un peu du moyen de nous voir cet hiver. Je ne peux pas encore songer à aller à Grenoble, je suis encore ici chez des parents, et ne serai que dans quinze jours dans mon appartement, libre. Il faudrait bien que tu pusses venir au moins huit jours, au moins deux ou trois jours ici. Ma chambre est grande, j'ai deux hts, j'ai tout ce qu'il nous faut: je t'atten ds. Veux-tu savoir comment je vis ici? je me lève à

neuf heures, je travaille à l'anglais jusqu'à midi, je vais prendre ma leçon d'anglais à une heure, et puis un peu à la bibliothèque publique; je dîne et vais au grand Théâtre, oii je suis abonné, passer ma soirée. Je travaillerai bien plus que ça dans quelque temps, quand je serai chez moi. Adieu. Je suis à t'écrire, à côté d'une aimable cousine qui me fait enrager, et soupirer pour une orange confite dont elle ne veut pas me faire part, La poste part, adieu encore une fois.

Alonzo de LAM.

Je triomphe, je suis roi !

106 COURESPONDANCK I)K LAMARTINE.

A monsieur Aymon de Virieu Au (irand-Lemps.

Màcon, 19 février 1809.

Me voici arrivé à bon porf, mon cher ami, et, sitôt que j'ai eu une plume taillée et de l'encre dans mon écritoire, je me suis mis à t'écrire. Je suis sûr que tu n'aurais pas été aussi fidèle à ta promesse que moi.

Je suis parti le même jour que toi. Je passai encore la veille ma soirée aux Célestins où je m'ennuyai passablement. J'espérais à tout moment t'y voir arriver, mais je n'y trouvai que Douglas, et j'en sortis de bonne heure. Mon voyage a été fort heureux, et on a une certaine considération pour un jeune homme qui a été passer son hiver dans une grande ville; on le croit blasé sur tout, et puis cela donne une contenance, une consistance, une noble hardiesse, qu'en dis-tu?

Je vais à présent passer mon carême au travail

et dans une grande tranquillité, et faire tous mes efTorls pour faire mon cours de droit l'année prochaine; je ne sais si je l'obtiendrai, mais je ne veux pas absolument rester oisif.

Je suis à réfléchir ce qu'il ftiut que j'entreprenne à présent. Poésies, traductions, prose, histoire, tout cela me demande la préférence. Je ne sais à qui répondre. Conseille-moi, sans quoi je dirais comme mademoiselle Iloudart :

Pour moi je fais un peu do tout.

A propos de mademoiselle Iloudart, elle nous débita le jour que tu n'y étais pas un couplet de façon lyonnaise, il est si beau, si joli que je l'ai quasi retenu. C'était pour annoncer une représentation le lendemain à son bénéfice :

Messieurs,

A mon bénéfice, demain, Tous saurez que l'on représente D'abord la Cloison, puis soudain Arlequin, pièce extravagante.

Vous verrez sortir de l'enfer Une fille vraiment aimable, Et chacun doit, le fait est clair, Pour voir la fille de l'enfer, Accourir ici comme un diable.

Eh bien, est-ce pas bien tourné? Douglas a crié bis^ elle est revenue le répéter. Voilà pourquoi je le sais si bien.

Tu me pardonneras bien si cette lettre est un peu courte; j'en ai aujourd'hui une douzaine à faire : à Guicliard,à un oncle, à une simple connaissance, et j'ai, outre cela, des visites à rendre. Pour toi, qui n'as rien de tout cela, je ne t'excuserai pas si tu n'écris pas un peu plus fin.

Adieu, mes respects à ta mère. Réponds-moi tout de suite, que ça ne languisse pas !

Le meilleur de tes amis,

ALPH. DE LAMARTINE

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Mâcon, 12 mars 1800.

Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace 1

Voltaire.

Je reconnais, mon cher ami, ton bon goût et ton jugement dans ta dernière lettre ; ta critique ne m'a point blessé, au contraire, et j'en solliciterai souvent de pareilles.

Je me suis mis, depuis quelques jours, à lire Cicéron : de Senectute, de Amicilia, avec un plaisir extrême, et ça m'a fait naître l'idée d'un morceau plus long, plus travaillé, sur l'amitié, en forme de discours en vers. Je sais que c'est un sujet bien banal et presque trivial, mais je veux m'exercer dans ce genre-là, à l'exemple de La Harpe et autres; et puis cela me donne toujours la facilité, la connaissance du vers, qui est Vinslrimient di/poëte. Je t'en régalerai quand j'en aurai fait une cen-

HO COnRESPONDANCK DE LAMARTINE.

taine, mais il faudra (|ii(' (ii m'indiques Jcs morceaux à cuiriger, les idées oubliées ou communes, etc., etc.

Je me suis remis aussi un peu au grec et à l'italien, et je lis Pope à force, en français, comme tu l'imagines. Enfin tu verras que j'ai le temps de m'occuper de tout cela et même un peu de notre concours, si je te dis qu'à six heures du matin je me mets à mon travail, que j'en sors à une heure pour dîner, que je me remets aussitôt après à la musique et à la lecture jusqu'à six ou sept heures. Voilà- t-il pas une vie d'homme de lettres? N'est-ce pas d'un bon augure? Ah! que n'es-tu à deux lieues d'ici, occupé des mêmes choses! tous les jours nous irions alternativement travailler l'un chez l'autre. Cela romprait cette monotonie de la solitude et du silence, si ennuyeuse quand on a un doute ou quelque chose de bon à communiquer.

Ah! que n'ai-je un bon professeur de grec, d'anglais et d'italien, un bon maître de musique et de dessin, un homme de lettres et d'un goût antique à consulter! que n'ai-je une jolie maison de campagne à une demi-lieue de la ville, avec

ANNÉE 1809. m

un beau cheval et un bogueybien propre pour y venir prendre mes leçons! Que n'ai-je une bibliothèque où je puisse au moins trouver un Homère, un Cicéron, un Ovide complet, un Plante, un Térence, un Lucrèce, que sais-je!... Je ne sais tout ce qui me manque, quand ce ne serait que vingt mille livres de rente pour Paris et nos voyages!

Je n'oublie pas la comédie dont tu m'as parlé. Mande-moi si tu la continues et ce que tu dessines à présent. As-tu toujours il signor Lefèvre ? Excite-moi un peu à continuer notre belle enti'eprise. J'en reste presque-là, faute délivres et d'espoir de réussir. Qu'en as-tu fait?

Je reçois dans le moment une belle épître de

R 11 a pris entièrement le ton du procureur

chez qui il travaille et le style des actes qu'il copie; c'est à mourir de rire.

Je suis allé passer une quinzaine à la campagne, mon cher ami. J'ai fini à peu près les J/^rtyrs. Sunt mala^ sunt eximia! Mais je ne les ai lus que bien vite, et mon avis est encore un peu flottant.

Je suis toujours sur le point de partir d'un instant à l'autre. Adieu, je t'aime et t'embrasse de

112 CORRIiSPONDANCE DE LAMARTINE.

toute mon âme. Si lu écris àGuichard, dis-lui que je me plains de lui.

0' xa'aaTo; Ûr,(ja'jpo; hxi toTç àvOpwroiç.

Il travaglio è il tesoro dell' anima.

Oui, le travail est le trésor de l'âme.

Mets sur mon adresse : M. Alphonse de Lamartine et non pas M. de Lamartine tout court. Cela a fait une méprise.

A monsieur Aymon de Virieu Au Grand-Lemps.

13 mars 1809.

Quelle bonne idée tu as là, mon cher ami ! Concourons à Besançon. Mille francs, morbleu ! quel stimulant pour de pauvres diables qui n'ont pas le sou ! Et puis de la gloire, et puis par-dessus tout un but de travail, qui ne peut que nous être dans ce moment-ci d'une extrême utilité! Concourons, concourons ! conflit , conflit l

Dès que je reçus ta lettre, je me décidai; j'y vis mille genres d'utilité, et je pensai, je sentis que peut-être nous aurions les prix entre nous trois, car il faut engager Guichard à en être, absolument. Travaillons séparément; nous ne pourrions pas, comme tu le dis, faire différemment, nous sommes trop loin ; mais ne nous relâchons pas que cela ne soit fait de notre mieux! Que toutes

nos discussions roulent là-dessus ! consultons- I. s

nous, corriiieons-nous, donnoiis-uous mutuellement des idées.

J'ai déjà parcouru le président Hénault et j(5 choisis la fameuse qnerelle des ducs de Bourgogne et d'Orléans, sauf meilleur avis. C'est dans le règne de Charles VI. Qu'en penses-tu? et que prends-tu? Écris-moi longuement là-dessus. Ça fera tort à l'italien, mais qu'importe! Si tu savais aussi quelque prix de poésie, mande-le-moi; mais cela ne serait qu'un délassement. Mon morceau me semble brillant : que de portraits, que de conjurations, que d'assassinats, que de parallèles, que de trahisons, que de crimes, que de querelles ! Peut-être un peu trop, mais, comme dit Panurge, ce qui abonde n'est pas vice.

Envoie-moi ton plan de comédie, et j'en ferai un proverbe ou un vaudeville. Je te dirai mon avis. Adieu, je vais me mettre à l'ouvrage et je suis très-pressé. — Amitié, constance, étude. — Post gloriam lacnini. — 0 àme vile !

ALPH. DE LAMARTINE

A monsieur Aymon de Virieu

13 avril 1809.

Qu'un ami véritable est une douce chose !

Comment passes-tu ta journée à

Lemps,à présent qu'il faitlieau temps? Tu vas sans doule beaucoup lire à l'ombre de ta belle allée de tilleuls, et puis tu fais un peu le jardinier, puis tu reviens dessiner un instant, et puis tu lis les feuilletons, et puis tu bats un peu la pauvre Gorgo. Je te suis toute la journée et j'envie l'agrément infini que tu as d'être à présent à la campagne, si libre, si indopendant, n'étant point obligé de t'habiller pour mettre le pied hors de ta chambre comme moi, respirant l'air pur, te levant à cinq heures pour travailler, la fenêtre ouverte au soleil du matin. Je crois que je redeviendrais poëte si j'étais huit jours à ta place. Ne te fais je pas bien sentir ton bonheur?

ALPH. DE LAMARTINE

110 CORRESPOJSDANCE DE LAMAUIINE

A monsieur Guichard de Bienassis Chez M. Conile, médecin, à Grenoble.

1" juin 1809.

La prudence du cœur n'est que la mort de l'âme.

Mille fois pardon, mon cher ami, de la peine que t'a causée ma dernière lettre. Tu m'en as bien puni par ce silence dont je commençais à m alarmer et qui jetait je ne sais quelle solitude et quelle mort dans mes occupations qui, comme je te l'ai dit, me tiennent encore lieu de plaisirs et d'amour. Ces vers qui n'ont pas le sens commun étaient faits ; il fallait bien que tu les lusses, et je t'écrivais dans un moment oîj mon cœur, rebuté de toutes manières, voyait le pire en tout. Cet état de langueur ne pouvait durer, elle lendemain je me repentis de ma froideur qui ne pouvait que faire un contraste amer avec tes sentiments présents. Je partis, triste et malade, pour

une partie de campagne, seul à mon ordinaire et cuirassé de livres, parmi lesquels étaient Corinne de madame de Staël. Je le lus en deux jours, me croyant transporté dans un autre monde, idéal, naturel, poétique, opposé en tout à cette aride et froide société, à ce monde si ridicule et si fier dans ses idées, si despotique et si mort dans ses opinions, à ces complots de coteries qui font toutes mes peines et mes obstacles. Je retrouvais là ces pensées si pures et si nobles, auxquelles je ne pouvais presque plus croire sans me regarder comme un fou^ un original^ un homme à\\nautre monde ; j'j retrouvais cet amour de la nature et des beauxarts, jusqu'à présent ma seule passion, et cet amour désintéressé, sincère, abandonné, vrai et puissant que je concevais sans cependant l'espérer ni en voir d'exemples; j'y retrouvais en un mot ce dont tu me parais réellement jouir depuis un mois, et que je n'espérais guère être aussi long. Que tu écris bien! que la passion, le cœur, l'âme sont de bons maîtres ! que tu as fait de progrès, sans t'en douter peut-être! Tes deux dernières lettres, à quelques lignes près, me paraîtraient dignes de cadrer avec quelques morceaux de V Héloise.

H8 COnRESPONDANCE DE LAMAHTINi:.

Ne ris pas. Tu sais que je faime trop pour te tromper. Jouis, jouis, mon cher ami, euivretoi d'espérance et de bonheur pendant ces courts instants que l'amour t'a faits. Sois sûr que tu ne jouiras pas seul, ton ami est là qui est heureux de ton bonheur malgré ses propres ennuis, et qui t'attend pour partager les tiens dans un temps moins heureux.

Tu ne feras donc pas ce morceau d'histoire ; eh bien ! consulte ton guide et fais des vers. Cette délicieuse musique de l'àme n'a de charmes que dans l'amour ou le malheur; c'est toujours un hymne ou une complainte. L'Académie de Niort propose pour prix un poëme sur Tobie. Pour les Jeux Floraux, tu as à choisir d'une ode, d'une épître, d'une id\lle, etc. Délibère et mets-toi à l'ouvrage. Je serai, si tu m'en juges digne, ton censeur en second. J'ai fait ces jours-ci une ode sur l'amour de la gloire que personne n'a vue. A qui la montrerais-je ? Je la laisse refroidir, et puis je le l'enverrai pour que tu y fasses loi-même les corrections et les variantes. Je ne sais si je l'ai mandé que je travaillais sur un sujet bien banal, un discours en vers

ANNÉE 1809. Hî)

sur V Amitié. J'en ai déjà une centaine de vers. Permets-moi de te demander ton avis sévère sur quelques-uns que j'ai faits ce malin. 11 faudra bien que tu juges le tout une fois.

Les sens-tu, réponds-moi, ces généreux désirs De partager tes goûts, tes ennuis, tes plaisirs? Ne peux-lu jouir seul de ces moments de joie, Consolateurs d'un jour que le ciel nous envoie? Et ton cœur, abattu sous le poids de ses maux. Dans le cœur d'un ami cherche-t-il du repos? Du malheur à ton tour entends-tu le partage? Connais-tu ces douleurs qu'im seul coup d'œil soulage? Médecin délicat des blessures du cœur, Sais-tu, sans les rouvrir, adoucir leur ardeur? Choisis : le ciel te doit le premier bien du monde. Mais ce choix veut, dit-on, une étude profonde; Un philosophe austère et qu'on dit plein de sens Croit qu'un ami parfait est l'ouvrage du temps. Ainsi donc la moitié de nos belles années Au veuvage du cœur resteraient condamnées ? Attends, je le veux bien, que l'ûge et sa tiédeur Aient détruit ton espoir, désenchanté ton cœur. Et que le bras cruel de l'aride vieillesse Ait d'un rempart de glace effrayé la tendresse : Tu rentreras sans pleurs dans la nuit des tombeaux Comme un tronc desséché dépouillé de rameaux. J'aime ce mot brûlant si digne d'une femme : La prudence du cœur n'est que la mort de l'âme I

Cette fin a son application à quelqu'un qui

doit avoir 1 ame bien froide et que je me plais à en faire rougir, sans avoir l'air d y penser, parce que ça ne m'irait point. Je crains dans ma dernière lettre d'avoir lâché un mot de ton bonheur à Virieu, mais j'en resterai là. 11 vient d'être reçu correspondant de l'Académie de Lyon.

Envoie-moi donc quelque ouvrage, quelques vers. Tu deviens paresseux, et nous en souffrons. Sermezy m'avait séduit ainsi que Virieu ; nous lui trouvions bonne tournure. Tes lettres sont vierges quand elles m'arrivent. Sois-en sûr et rassure-toi. Adieu, je me ferme les yeux de peur de deviner. Serait-ce la belle madame de Chichiliane?

AL. DE LAM

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Mâcon, l" juin 1809.

Oh! que j'aime l'inutile! *

Co7inne.

Qii'as-tu fait tous ces beaux jours-ci, mon cher ami? qu'as-tu lu , qu'as-tu pensé ? c'est-à-dire , car je crois que toutes nos actions et tous nos plaisirs sont purement intellectuels et, pour parler comme le bon M. Wrintz, in futuro conlingenti.

J'ai été assez content de notre voyage et de nos quinze laquais à Rome, surtout à Rome, mon cher ami. Nous sommes placés pour y vivre au milieu de toutes ces ruines et de ces beautés d'imagination, qui sont ies seules occupations dignes de nous dans un temps où toute carrière active nous est fermée, hors celle du génie et des arts, sur lesquels s'est tournée toute ma passion qui ne trouvait qu'obstacles partout ailleurs.

Nous serons probablement obligés de réformer un peu notre état de maison , nos chevaux, voitures, etc.; peul-êlre qu'un cheval, un cabriolet et un laquais pourraient nous sufliro, qu'en penses-tu ? On ne va guère à l'immorlalité dans un carrosse à six chevaux. Souffrir et ne pas mourir ! voilà notre devise, mon cher ami ; m'y voilà résigné. Athènes ensuite et la vieille Grèce; quelques mois d'hiver dans les montagnes d'Ecosse auprès des ombres d'Ossian et de Fingal; un petit tour aux grandes Indes pour tenter la fortune ; un an ou deux en Amérique pour voir la jeune nature : nous en reviendrons avec des souliers un peu usés, une vieille redingote percée au coude, un chapeau déformé, la cravate noire, la culotte de peau, la pipe à la bouche, il me semble que je m'y vois déjà.

Je viens de lire Comme de madame de Staël : tous mes beaux sentiments, nobles, désintéressés, ardents pour la gloire, purs, naturels, élevés, se sont réveillés à cette lecture. Me voilà le défenseur déclaré de cette femme pour laquelle je n'avais qu'un profond mépris. Hier au soir, je soutins une thèse de deux heures contre ses détracteurs.

Je soutins qu'elle avait une imagination aussi riche que Chateaubriand, moins de style à la vérité, moins de raison, moins de force, moins de charme ; que je trouvais plus de belles idées dans une de ses pages que dans un volume entier de madame de Genlis, etc., etc. Quand je sortis de l'assemblée, j'entendis qu'on se disait : c'est un jeune homme, il a dix-huit ans, il a de l'ardeur, de l'enthousiasme, c'est tout simple, je lui •en sais bon gré, ça annonce de l'àme, etc., etc.

Je suis tombé des nues en apprenant ton élévation subite au trône académique. Quel pas de géant à l'ouverture de la carrière ! Je te respecte et te jalouse presque. Com.ment diable as-tu fait? Quel ouvrage as-tu présenté? Fais-m'en vite recevoir autant et je te ferai agréger à celles de Dijon et de Mâcon, quand j'en serai, moyennant un petit mémoire adllhilum. C'est un bon augure, et puis nous pourrons dire, comme disait un officier de Saint-Louis à qui on faisait compliment sur sa croix: « C'est d'autant plus flatteur que je n'ai jamais servi. » Je me fais gloire de ta gloire devant tout le monde. Je le raconte à qui veut l'entendre. A dix-huit ans ! on n'en revient pas.

Je vais passer un jour tout seul à St-Point, et je n'emporte que YOrlando furioso. C'est ce qui nie presse de finir cette épître : mon cheval m'attend. Adieu. Je ne puis sérieusement songer à le voir d'aucune manière d'ici à six mois entiers pour des raisons qui me désespèrent, comme tu |)eu\ te l'imaginer. Mais patience, patience ! je n ai qu'une faible lueur qui peut-être grossira ! J'ai fait une ode de douze strophes sur l'amour de la gloire : elle refroidit et je te l'enverrai. J'ai cent vers de mon discours sur V Amitié. Il y en a dont je suis assez content, sauf respeci. ie coniïnue, et elle ne verra pas le moindre jour que tu n'aies jugé, changé et corrigé et ajouté et retranché. Travaillons, travaillons, nous n'avons que cela à faire de cinq à six ans, c'est mon avis du moins. Voilà trois jours que je n'ai pas quitté ma chambre, grâce aux muses. Cette histoire me tourmente. Dis-moi ton plan et exhorte-moi. Adieu, porte-loi bien et pense toute la journée à moi ainsi que je fais de loi.

AL. DE LAMARTINE

ANNÉE 1809. 12o

Je te demande pardon de cette plate épître, mais tout le monde est à la procession. Je ne sais que faire, et jai trop mal à la tète pour m'occuper sérieusement. J'ai voulu me distraire, et je t'ai peut-être fort ennuyé. Mais cela m'arrivera bien d'autres fois. Pardonne-moi, et écris -moi vite et longuement. Je suis malade.

I2G CORRESPONDAiNCE DE LAMARTINE.

A monsieur Aymon de Virieu Au Grand-I.cmps.

Màcon, 10 juin 1809.

Quand je lis l'Arioste ou môme la Pucelle Toujours catin, toujours fidèle, Je ris.

Voltaire .

Ma main tremble, mon cher ami. parce que je viens de dîner et de prendre une longue leçon de danse. Lis-moi, si tu peux. Mon épigraphe m'est venue à l'esprit en voyant l'Arioste sur ma table. Il y a longtemps, et j'ai honte de le dire, que je l'ai commencé, et je n'en suis qu'au milieu ; tant l'intérêt dans un poëme et un peu de suite dans ses discours est une belle chose ! Ce n'est pas cependant que je ne le trouve quelquefois égal au bonhomme, mais j'avoue que souvent il me fait bâiller au lieu (le me faire rire et que j'en saute des pages entières.

Est-ce ma faute?Un peu sans cloute, mais c'est aussi un peu la sienne.

Te voilà donc avec Montaigne, et je ne suis pas surpris qu'il te plaise. Vous avez quelque chose de commun, (fe semblable, je ne sais quoi, mais je l'entrevois. En sortant l'année passée de Belley, je l'emportai, j'en lus quelques chapitres avec grand plaisir, j'en passai d'autres par paresse, par ennui de ce style semi-gaulois. Bref, je ne le connaisguèreplus qu'auparavant.Je n'étais pas encore mûr, et dans un an ou deux je me promets de le mieux sonder,peut-êtremôme dans moins. TibuUe, Virgile, Properce, Pindare et les discours en vers de Voltaire sont avec l'Arioste et Pope sur ma table depuis environ un mois. Je n'ai plus voulu lire de roman après Co?-inne, de peur de me gâter la bouche, et, quand je suis fatigué de travail, d'étude, ma basse est là qui me délasse un peu. Du reste voici trois mois que mon genre de vie est le même absolument : travail, lecture, correspondance et petite promenade solitaire sur les huit ou neuf heures. Je m'en trouve assez bien .

Il paraît que je n'irai point à la campagne cette année. Cela me fâche bien un peu . La ville est d'une

tristesse mortelle : plus de spectacles, plus de petits voyages, et Talmaet Elleviou sont à Lyon ! Cependant le parti est à peu près pris.

Quant à notre rendez-vous dans quinze jours, je t'en parlerai s'il y a moyen. Cependant si, un de ces jours, tu me voyais par hasard entrer impromptu dans ta chambre et venir te demander à dîner seulement, ne sois pastropsurpris, mais ne t'y attends pas. Oh ! que n'ai-je été du voyage de Grenoble! Que son! devenus Guichard, Yignet, etc., etc., mais surtout Guichard? As-tu été chez sa tante, quelle vie mène-t-il? A-t-il l'air un peu à son aise, voit-il un peu de monde, est-il content, rêve-t-il? comment est sa cellule, travaille-t-il? quand va t-il à Bienassis? Je ne rêve qu'au moyen de vous embrasser encore une fois avant le commencement de l'année suivante.

Mon discours en vers sur ï Amitié s'avance. Mon ode, qui est un morceau manqué parce que je l'ai faite en deux heures au plus, dort encore et je ne la réveillerai qu'après la fin du discours. Mon histoire est là, faute de livres. Je n'ai encore qu'ébauché le portrait du duc d'Orléans. Je l'envisage comme toi : c'est un héros. Quant à ce que tu

me demandes, je serais d'avis que nous traitassions uniquement la querelle de ces deux ducs, sans nous embarrasser des autres qui nous gêneraient et nous arrêteraient, nous feraient divaguer à chaqu»' instant. Je voudrais que notre morceau fût un, intéressant, animé, plein de vivacité, de rapidité, de porlrails, comme la Conjuration de Venise de Saint-Réal. Tu fais bien de lire Charles XII, celii te servira beaucoup. Je compte faire de même dans quelques mois, quand je m'y remettrai.

J'ai deux cents vers de faits de Amicitia. J'en ai fait ce matin une dizaine que je t'envoie comme échantillon:

Je sais que par le temps, par une douce étude,

Le sentiment nourri devient une liabitude,

Que l'âge ajoute encor à nos premiers plaisirs

Et la reconnaissance et les longs souvenirs;

Mais pour cueillir ces fruits, douxprésent de l'autonini'.

11 faut que de ses ileurs le printemps se couronne :

Aimons-nous aujourd'hui pour être vieux amis.

Ce nectar qui sait rendre à tes sens endormis

La force, la gaieté, la vigueur, la jeunesse,

Ne dut pas en tout temps ses dons à la vieillesse ;

Son parfum délicat, encor qu'il fût nouveau,

Lui mérita jadis l'honneur de ton caveau.

C'est pour répondre à Cicéron qui [né-

130 CORRESPONDANCr. DE LAMAI'.TIM-:.

tend qiH' les aniili«''s de jeunesse ne valent rien.

Dis-moi comment un Icrait si on voulait envoyer quelques [ùèces aux Jeux Floraux. Sais-tu comment tout cela se pratique? J'ai conseillé à Guichard de concourir pour un prix de poésie, proposé par l'Athénée de Niort. Le sujet est un petit poëme sur Tobie. Qu'en dis-tu ? C'est aisé, mais la gloire est médiocre; c'est bon pour former.

J'ai lu dans tous ces derniers Mcrcvres des articles sur la vie d'Alfiéii. Cela m'a enthousiasmé pour lui encore davantage. Je voudrais bien trouver ses ouvrages en italien et sa vie surtout ; ne l'as-tu pas? Je l'aime à la folie. 11 aimait tant les chevaux, la poésie, les lettres, ses amis, les voyages et la gloire ! ! ! Il n'y a pas assez de place pour tous les points d'admiration.

Quand j'aurai de l'argent et un joli petit cabinet comme celui de ta chambre, au Grand-Lemps, j'achèterai les bustes de Virgile, de Racine, de Voltaire, du Tasse, d'Alfiéri, de Pope, etc. Et celui de madame de Staël, en dépit des jaloux, aura aussi sa place un peu plus bas, ne fût-ce que par reconnaissance. Lis Corinne. Mais adieu, je te

({uitle à regret pour envoyer ma lettre à la poste. Je vais jouer un petit air de basse, et puis je m'hal)illerai, et puis je goûterai, et puis je sortirai pour une visite et ma promenade, car il est hientôl sept heures.

ALPH. Di: LAMARTINE.

32 CORnESPONDANCE DE LAMARTINE

A monsieur Guichard de Bienassis

Chez M. Comle, médecin, ù Grenoble.

Màcon, 10 juin 180!).

Mon ami, le bonheur n'est pas rindifférencc.

Aime-t-elle les vers et les poêles? A-t-elle lu? Raisonne-t-elle bien sur beaucoup de choses? Aime-t-elle la musique et la peinture? Comprendelle ce que c'est que la gloire et l'immortalité du talent? ou méprise-t-elle ceux qui l'ont tant désirée? Juge-t-elle bien un morceau quelconque? Qui préfère-t-elle de Voltaire ou de Rccine, de madame deGenlis ou de madame de Staël, le style à part? d'Ovide ou de Tibul]e?Il n'y a pas là d'indiscrétion. Je ne veux que m'assurer de ton bonheur. 11 me semble cependant que tu n'aimes pas assez tes amis. Ce sont eux qui devraient peut-être, à mon avis, à celui de Properce même, être les premiers, les seuls confidents de l'amour le plus

secret. Mais je me trompe peut-être, moi qui n'ai point aimé. Ton avis sur ce petit fragment de mon discours est très-sensé. Quelqu'un de beaucoup d'esprit me faisait hier le même reproche et me disait : « Voilà ce que cest que d'avoir lu et relu Corinne l »

Tu me permettras de l'en envoyer encore aujourd'hui un petit morceau, mais donne-moi des avis un peu plus détaillés, change les vers même tout entiers, etc. Voici mon début après mon exorde qui n'est que de cinq ou six vers. Pardon si je t'ennuie. On m'a forcé de définira la Wrintz et j'ai tâché d'obéir:

Ou'esl-ce que l'amitié ? Le lien de deux cœurs (Ju'unissent la vertu, les goûts et les huuieurs, Divin attachement, né de la sympathie.

Que le sentiment forme et le temps fortifie. Halte-là ! diras-tu, raisonneur entêté, Oh ! dépouille une e "eur où ton cœur t'a jeté : L'amitié n'est qu'ui m, qu'une faiblesse impure. Fille de l'intérêt, et i le la nature ; Jusque dans son ami l'iiumme n'aime que lui : Il est seul, il e-t faible, il se cherche un appui. Ainsi ce froid dévot, au cœur faux, au teint blême. Croit qu'il aime le ciel en s'adorant lui-même. Égoïste profond! lis dans le cœur humain Tout ce que la nature y grava de sa main :

La pitié, le respect et la reconnaissance

A ce vil intérêt doivent-ils l'existence?

Eh quoi ! ce sentiment, et plus noble et plus pur.

Serait l'enfant grossier de ce principe obscur?

Non, ton cœur est plus grand que tu ne veux le croire ;

Viens, ouvre devant moi les pages de l'histoire :

Quand, pour sauver les jours du fds d'Agamemmni,

Par un mensonge heureux Pylade prend son nom,

Ou quand, pour son ami que l'avarice accuse,

Dauion à l'échafaud marche dans Syracuse,

D'où leur vient, réponds-moi, cet élan généreux?

Le supplice est leur prix, la mort est sous leurs yeux !

C'est qu'au besoin d'aimer l'amitié doit naissance,

Et le plaisir d'aimer voilà sa récompense.

Mais quoi, n'as-tu jamais, dans ta prospérité.

Plaint l'homme déchiré, trahi, persécuté?

N'as-tu jamais senti cet intérêt si tendre

Qu'au sort de la vertu notre cœur nous fait prendre?

Tu pleures quand tu vois Socrale condamné

Ou le fils d'Agrippine à Rome empoisonné;

Tu pleures quand Turenne, au faîLe de sa gloire,

Perd en un môme instant le jour et la victoire :

De ces pleurs généreux, dis-le moi, qu'attends-tu ?

Rien. Tu plains l'infortune et chéris la vertu ;

Cet amour noble et pur t'agrandit et t'enflamme.

Et tu vois malgré toi la beauté de ton âme.

Demandez à Timon : qu'est-ce que l'amitié ? etc. , etc.

En voilà assez, peut-être beaucoup trop. Que dis-tu? Taille et coupe à ton gré. Parlons detoi. J'avoue que ce morceau de Tobie est un peu banal

comme \ amitié^ seulement il offre de grandes beautés de détail ; il ne me paraît pas même trèsdifficile, et, pour nous autres qui voulons apprendreà bien manier un vers, il ne laisserait pasd'être fort utile. Voilà mon avis. Qu'en pense-t-elle. cette belle inconnue que j'aime si elle t'aime? Cet exorde ne me plaît pas comme exorde d'un petit poëme plein de grâce , d'intérêt , de simplicité antique, de sentiment; ce n'est pas que j'apprécie bien ces quatre vers : Rampant toujours^ Une saurait tomber, etc. Cela sent la Pucelle, et il ne faut pas, ce n'est pas là le lieu. Qu'en pense-t-elle? Je voudrais que tu ne fisses presque que traduire l'Écriture en vers simples, mais travaillés et châtiés, semés de réflexions naïves et touchantes. Ça ne devrait pas être très-long, et je te répète que je crois ce travail utile et capable de te former beaucoup, sans beaucoup de peine. J'ai presque envie de concourir quand mon discours philosophique sera fini. J'ai laissé là l'histoire, je n'ai pas les sources nécessaires, cependant je pourrai m'y remettre. J'oubliais de te dire que le vers alexandrin me paraît plus favorable à ce genre susdit; au reste là-dessus consulte-toi seul.

As-tu conservé quelque petite chose contre Virieu? .le serais un lâche et un traître si je ne te (lisais pas que tu as tort, que tu ne le connais pas assez, qu'il est en tout digne de ton amitié. Son seul défaut est peut-être d'être plus sage que nous et moins ardent hors de propos ; reviens, reviens, rien ne peut, rien ne doit plus séparer nos trois cœurs et nos trois noms. Que font Vignet, Labbé,Pélissier, etc. , etc. , et de Yence? Et toi, tu es donc reçu chez elle à toute heure, à tout instant ! tu la vois donc seule ! elleteconduitdonc dans le monde! elle t'aime donc! elle te le dit donc! Que fais-tu pendant ces belles soirées d'été? te promènes-tu avec elle sous les orangers de Grenoble ou sur le chemin par où nous y arrivâmes ensemble? As-tu des amis nombreux et gentils avec qui causer et qui sachent parler d'autre chose que de filles et de chasse'fie l'imagine et je l'espère. Tandis qu'après avoir travaillé jusqu'à sept heures, et sans beaucoup profiter, ton ami prend ses bottes ou ses guêtres, sa canne et son chapeau, et s'en va seul se promener triste et rêveur sous des arbres peu fréquentés ou au milieu de toutes les belles, de toutes les (illes de la ville, jusqu'à dix heures. Ce

calme de mon cœur, au milieu de tout ce tumulte et de cette agitation, me fait un certain plaisir. Adieu, j'y vais et je n'y trouverai ni ami ni homme aimable ni amante !

ALPH. DE LAMARTINE

Réponds-moi vite.

A monsieur Guichard de Bienassis

Chez M. (iomte, médecin, à Grenoble.

Mâcon, i août 180!).

« Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ? Que ce soit aux rives prochaines. »

Voilà sans doute ce que tu t'es dit, mon cher ami, et ce qui t'a empêché d'aller à la Grande- Chartreuse avec Virieu et de venir avec moi voir Elleviou et compagnie à Lyon. C'est ce petit voyage qui a retardé ma réponse. J'ai passé là une quinzaine de jours assez agréablement. Qu'au rait-ce été si je vous y avais trouvés tous deux ! et il ne tenait guère qu'à vous. Voilà que j'ai perdu l'espoir de vous revoir de longtemps peut-être. Après un mois de silence, j'ai enfin reçu hier une lettre du paresseux Virieu. Il est, à ce qu'il me mande, sur les montagnes du Dauphiné, à la Grande- Chartreuse et ailleurs, faisant un voyage à la Jean- Jacques : à pied, seul, le livret et le crayoai à la main. Voilà qui

ANNÉE i809. 139

me fait battre le cœur quand je pense que nous ne sommes pas là tous trois ! Au moins nous en ferat-il une ample description? Tu l'as vu à Grenoble. tu lui as confié tes amours, ton bonheur; a-t-il vu le doux objet? comment le trouve-t-il? t'a-t-il dit son avis ? D'après sa lettre il me semble que ton sort lui a fait envie, et que ce profond mépris pour les femmes s'est un peu adouci. Le mien augmente tous les jours, en dépit de la bonne envie que j'aurais de les trouver aimables et fidèles. Aussi je renonce presque à tout espoir d'attachement solide et noble avec elles. J'en aimerai mieux mes amis, il n'y aura rien de perdu . J'ai trouvé tes derniers vers extrêmement coulants et faciles, et d'un très-bon goût; ça fait honneur à ton maître, tu profites beaucoup sous lui. J'ai une envie démesurée de le connaître.

J'ai encore changé de destination pour l'année prochaine. On veut à toute force que je ne fasse rien ; et, au lieu d'aller faire un cours de droit à Dijon, comme c'était convenu, j'ai consenti, après bien des difiicultés, à accepter à la place soixante louis de pension à peu près, ma nourriture et mon logement ici quand je voudrai, et la permission de

140 CORRESPONDANCIi: DE LAMARTINE.

passera Dijon on à Lyon l'hiver el une partie de l'année. Je me suis décidé pour Lyon parce qu'il y a encore plus de ressources : un bon maître d'anglais, de grec, de basse, et des cours assez nombreux. J'engage Yirieu à venir avec moi y prendre un petit appartement commun et des maîtres et des plaisirs communs. Que ne peux-tu y venir aussi, abandonner ton cours de droit et ton ange ! Quel paradis ce serait que cinq ou six mois ainsi passés, et pouvant recommencer, si cela nous plaisait, pendant deux ou trois ans ! Les spectacles y sont passables. Nous serions reçus dans une trèsbonne et agréable société . Nous ferions petit comme disait Labbé; très-petit^ afin d'avoir une vingtaine, une quinzaine de louis à manger l'été dans un voyage pédestre en Suisse, et puis un peu plus loin. Allons, mon ami, décide ta Minerve à venir elle-même passer l'hiver à Lyon. Pour ne pas l'abandonner, si elle envisage ton bien, ton bonheur et celui de tes amis, elle y donnera les mains. Cela ne pourra que nous être profitable à tous : travail, émulation, plaisir, bonne compagnie 011 tu seras tout introduit, et par-dessus tout le bonheur inouï de nous réunir comme cela tous

les trois, libres, indépendants, partageant nos ressources, nos travaux, nos goûts. Plus j'y réfléchis, plus j'en suis fou. Prends le motif d'un cours de médecine ou un autre. Parles-en à ta mère. Nous t'y forcerons malgré toi si lu t'y refuses.

Que ne pouvons-nous là-dessus nous aboucher tous trois? Cela. serait conclu en moins de rien. Adieu, mon cher ami, écris-moi avec détail et n'imagine pas que j'aie rien sur le cœur : je suis franc et je te l'aurais dit. Mon amitié est aussi invariable que l'instinct qui l'a formée; tu changerais pour moi que je resterais dans le fond toujours le même. Le sentiment qui nous réunit tous les trois est né dans le bon temps , il ne peut que croître et fortifier. Et, s'il venait à rompre, il ne faudrait pas espérer d'en former de semblable. Je compte sur lui comme sur V unique charme de ma

vie.

Adieu, ton ami, Inlùs et in eu te.

ALPH. DE LAMART.

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemiis.

Màcon, 4 août 1809.

Tutto or or' mi troverai Su le labbra espresso il cor.

0 paresseux indigne, paresseux néglig-ent, insouciant, indifférent, oublieux de toi et de tes amis, que ne m'as-tu écrit quinze jours, huit jours plus tôt ! Ta lettre m'aurait trouvé prêt à parlir pour Lyon. J'y aurais toujours été, mais de là j'aurais pris l'équipage de pèlerin et j'aurais été te joindre et te prendre très-certainement, au lieu d'aller aux eaux de Charbonnières passer des journées agréables à la vérité; j'en aurais passé de délicieuses avec toi, au milieu de toutes nos pensées ardentes, sur les montagnes de la Chartreuse, avec Montaigne, Chateaubriand et Rousseau. Pouvais tu mieux choisir ton temps pour me proposer un voyage à pied, à moi qui viens de lire Jean-Jacques

et ses Confessions et les descriptions ravissantes de ses courses pédestres? Nous aurions couché dans quelque grotte comme lui, nous y aurions laissé nos noms et des vers comme lui ! Oh ! quel coup ta lettre m'a porté quand j'ai vu tout cela manqué par notre faute ! Je l'ai jetée par terre, j'ai juré, j'ai failli la déchirer, j'ai pleuré... Oui, j'ai pleuré, moi qui ne pleurais plus, un peu de regret de cette partie manquée, un peu en voyant la sympathie de nos peines, de nos idées, de nos tourments, de nos désirs, et ce feu sacré qui commence à te brûler comme moi, ces projets vagues, ces tristesses, cette paresse, cette vie au milieu de la mort (pour parler noblement) . Oh ! que ne suis-je vieux, vieux comme mon grand-père Laërtes — ou que n'ai-je seulement deux mille francs et la clef des champs/

Au lieu de cela, je suis sans le sou, sans société de mon goût, sans occupation assidue, sans espoir d'aucun avancement. On me fait tant de difficultés, tant de querelles pour ce pauvre malheureux cours de droit qu'on m'avait permis ! je vais être forcé d'y renoncer. Heureux, bien heureux si au lieu de cela j'obtiens cinquante ou soixante louis et la permission de les manger à m'instruire pendant

l'hiver à Dijon ou ailleurs, et point encore à Paris. Si j'obtenais au moins de passer quelques mois à Lyon et que tu ne fusses pas à Paris, nous devrions y prendre une chambre de moitié et des maîtres de grec et d'an^ïlais et de basse de moitié, etc. Rêves-y pour cet hiver seulement.

Je n'ai rien contre Guichard, tant s'en faut qu'au contraire j'avais seulement paru craindre que sa belle passion ne nuisît un peu à notre amitié commune, voilà tout. Inlùs et in cule. Je lui dois une lettre que mon voyage à Lyon a retardée. A propos de ce voyage, je m'y serais passablement désennuyé si tu y avais été, comme je l'espérais d'après deux lettres que tu avais dû recevoir de moi à ce sujet. J'ai vu Elleviou et Henri et madame Hervey et Vertpréet Laporte, Y Arlequin, et encore d'autres acteurs de Paris dont j'ai été vraiment coûtent. Pour N... des Célestins, que tu as vu avec moi cet hiver, il est plus bête et plus plaisant que jamais. L'aimable Dupuis d'heureuse mémoire a eu l'honneur insigne de se battre avec lui pour une petite Houdart, actrice assez jolie. Que dis-tu de ce genre? On en a fait du bruit, et ses camarades ne le voient pas beaucoup. Genin

est encore mille fois meilleur garçon qu'il n'était : il n'y a qu'une voix de louange sur lui. Il est de la grande force sur la basse, et moi j'ai débuté l'autre jour ici dans un concert public, et j'ai fait des basses de symphonie à force, mais j'aurai bientôt poussé mon maître à bout. St-P. est devenu dévot, G. est un peu plus joli garçon et un peu plus froid qu'il n'était, B. est bien X^fihgras^ pas mal, M. comme un petit enfant de famille, L. et B. travaillent et ont fait d'assez jolies choses, à ce qu'on dit, etc., etc.

Depuis deux mois environ je n'ai pas fait un vers, tout est resté là. Mais je retrouve dans mon épître interrompue une histoire de chien, la voici :

Ce triste voj'^ageur, père de Télémaque,

Revenait inconnu dans la petite Ithaque ;

La main du temps avait flétri ses cheveux blancs,

Son dos s'était courbé sous le poids de ses ans ;

Au seuil de son palais sa voix jadis si fière

Sollicitait en vain le pain de la misère :

Un esclave l'insulte, et le froid courtisan

Rit des discours sensés de ce gueux éloquent.

Un vieux chien, comme Ulysse, abandonné peut-être,

Sous ses tristes haillons a reconnu son maître;

Il s'approche, le flatte, et, seul ami constant,

De joie et de douleur meurt en le caressant !

Que ce chien, mes amis, nous donne un bel exemple! Le sage Égjptien l'eût honoré d'un temple; Chez le Grec moins sensible il n'a pu l'obtenir, Mais Homère le chante : il ne saurait mourir!

En es-tu content ? Je n'y touche plus. Je ne peux plus rien faire, je ne prends ma plume mal taillée que pour t'écrire, je m'ennuie, je dors. Sais-tu ce que je me propose de faire pour me désennuyer un peu (car je ne suis arrivé que d'hier au soir)? Je vais entreprendre des promenades de deux ou trois lieues, tous les soirs, à pied, à cheval, un livre dans ma poche, de la ville à la campagne, de la campagne à la ville. Nous avons bien spectacle, mais, entrenous, jen'aipas à présent à moi un denier; je me suis même passé de dîner hier dans la diligence à cause de cela; ça m'a fait un certain plaisir, j'en étais tout fier et je ne l'ai pas dit cependant. Ce qu'il y a de pis , c'est que j'avais même rapporté de Lyon quelques petites dettes qu'un de mes oncles m'a heureusement mis dans le cas de payer ce matin, sans s'en douter. Je vais vite m'acquitter, et je ne garde rien pour moi. Si l'on se doutait que le peu d'argent qu'on me donne est employé

à payer des dettes, je ne serais pas bon à pendre. Ne me demande donc plus de pourquoi, mais donne-moi de longues descriptions de ta course. Je te suis pas à pas, je te vois tantôt ici, tantôt là, ton crayon à la main, ta cravate en ceinture ou bien autour de ton chapeau, ton habit sur ton dos, et Gorgo qui te suit en soufflant. J'oubhais la gourde en bandoulière, et le bâton et le livre. 0 Grillon, oii étais-tu ? Es-tu seul avec Lefèvre? Allons, écrismoi cela et quelques nouvelles de Grenoble. Mais adieu, je ne finirais pas. Je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur. Crescit eundo.

ALPHONSE DE LAMARTINE

i48 CORRESPONDANCE DE LAMARTINE.

A monsieur Guichard de Bienassis Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.

Mâcon, 19 août 1809.

Oui non vult fieri desidiosus amet.

Ovide.

Tes vers, ta prose, ta conduite sont une preuve de ce qu'Ovide disait là, mon cher ami. Tes progrès sont marqués et remarqués depuis que tu aimes. Oh! que ne puis-je aimer aussi, et pourquoi suis-je ou si difficile ou si malheureux dans mes recherches! Je suis, depuis deux mois à peu près, le plus paresseux des hommes : la chaleur, les maux de tète, les contrariétés, l'incertitude, le vague de mon existence présente et future, tout cela me fait languir et me fera mourir, et puis un bien autre malheur me menace encore... mais sufficit diei pœna sua.

Heureux qui peut, dans un sage loisir, Avec Rousseau s'asseoir sous cet ombrage !

J'aime beaucoup ces deux vers-là, moi qui viens de lire Emile et qui veux faire de ce livre mon ami et mon guide. C'est à Rousseau que je dois le peu de moments agréables que j'ai passés depuis trois mois, car vous ne m'avez presque plus écrit ni l'un ni l'autre! Si vous continuez à vous ralentir encore, que sera-ce? adieu tout attachement, pour moi tout sera dit. J'ai juré de ne plus renouer de nouvelles amitiés. Je me sauve au bout du monde. Je deviens ours^ ow'ioursou je me brûle la cervelle, car il n'y a dans ce moment-ci qu'un peu d'espérance, votre amitié et du courage qui me fassent supporter la vie du plus sot, du plus plat, du plus ignorant bourgeois de petite ville. Oui, voilà sans exagération ce que je suis. 0 beaux rêves que nous faisions bien éveillés, à neuf heures du soir, sous les tilleuls de Belley, riches projets, riante perspective, avenir incomparable, où êtesvous?

Si je n'écris rien, si je lis peu, en revanche je médite et je rêvasse encore terriblement la nuit et le jour. Je deviens sage, indifférent, philosophe sur bien des choses; je suis fou, désespéré, enragé sur beaucoup d'autres. Pour me donner le change,

150 CORRESPONDANCE DE LAMAUTINE.

je me distrais, je fais coDime Virieu : je marche, je vais, je cours de la ville à la campagne, de la campagne à la ville, à midi, à minuit, par la pluie, par le soleil ; je tâche de tromper mon imagination , de la détruire, de la glacer, mais en vain ! Jamais je n'ai été hardi, ardent, entreprenant pour tout comme à présent. Dis un mot, et je te suis sur l'heure au bout du monde.

Non allramente il tauro ove l'irrili Geloso amor con stimoli pungenti Horribil mente mugge, etc., etc.

Le Tasse.

Virieu n'écrit plus ; il est paresseux au moins autant que toi et moi, nous n'avons pas grand chose à nous reprocher, et nous nous plaignons mutuellement.

Où passes-tu tes vacances, jusqu'à quand durent-elles? que fais-tu ensuite, puisque tu renonces à nos propositions? Ah! mon ami, je suis et je vais être plus pauvre que toi ; et, si Virieu y consent, j'irai quand je devrais n'y avoir que du pain et de l'eau.

Tu as donc une société agréable à Grenoble?

tii fais donc quelques parties de campagne, tu vois des femmes poètes et qui admirent tes essais? tu es toujours aimé et tu aimes? Oh ! que je t'envierais si tu n'étais pas mon ami! Si je voulais ici, j'aurais aisément lié un commerce amoureux et poétique avec une jeune femme pleine d'esprit, d'amabilité, de talent. Tu n'imaginerais pas ce qui ni'en a empêché. J'ai peut-être tort, mais je suis ainsi fait, et je suis très-retiré, très-timide, pour ne pas dire sauvage.

Adieu, mon cher ami, mes idées n'ont pas grande suite. Je vais de ce pas porter cette lettre à la poste et puis entrer au spectacle. J'y dois trouver une femme assez jolie et très-coquine avec laquelle j'ai ri toute la soirée hier dans une petite loge. Honni soit gui mal y pense ! mais je m'amuse seulement à l'embrasser, à la chatouiller et à bavarder sans aller plus loin. J'en espère faire autant tout à l'heure, et puis revenir tristement coucher tout seul. Timeo Da- ?iaos, etc. Quels indignes plaisirs à mon avis que ceux sans sentiment et sans pudeur! j'aime autant et mieux m'en passer. Écris-moi aussitôt après ton arrivée à Bienassis. Mille choses à ta

mère et h mademoiselle Berthier d'heureuse mémoire et à M*"^' Chatrou , s'il m'en souvient. Le grand diable de Bourgogne t'embrasse et t'aime.

Iniùs et in cute.

ALPHONSE DE LAMARTINE

ANNÉE 1809. i53

A monsieur Aymon de Virieu Au Grand-Leraps.

Màcon, 1" septembro 1809.

Enfin, grand voyageur, nous avons donc de tes nouvelles ! Tu nous as fait assez longtemps languir, et tu ne nous contes rien de tes aventures romanesques; car où en aurait-on, si ce n'est dans ce chien de pays de Savoie et aux eaux ? Ah ! que me veux-tu avec tes dissipations idéales et chimériques de notre voyage à Rome? Pourquoi me réveilles-tu de nouveau? Pourquoi rallumes-tu toute ma folle ardeur? Mais quelle sottise ! je te dis moi-même d'appeler cela une folle ardeur ; non certainement, ce n'est point cela, c'est une noble ardeur, une grande idée, un projet digne de nous, qui nous fait honneur, qui nous distingue, qui nous élèvera l'imagination, l'âme, l'esprit. Je vois millejeunes gens bien plus à leur aise que nous qui préfèrent filer une plate passion auprès d'une plate bourgeoise, acheter un cheval

loi coimiiSPONDANct: de Lamartine.

plus distingué, un habit de drap plus fin, avoir un meilleur dîner, une chambre mieux meublée, à ces douceurs inconnues qui nous font mépriser tout cela.

Hélas ! voyageurs que nous sommes, Nos jours seront bienlôl passés, Et de la demeure des hommes Demain nos pas sont effacés !

Qu'il est beau ce désir de l'âme Dont la noble fierté réclame Contre un ténébreux avenir.

Dont l'orgueil aux races futures, Pour prix des vertus les plus pures, Ne demande qu'un souvenir !

C'est une méchante strophe de ma méchante ode sur l'amour de la gloire. C'est à nous de dire comme Corinne : Ohl que f aime f inu t i le l Mais ^ afin de pouvoir le dire en toute tranquillité, il nous faut d'abord posséder ce qui est plus que l'utile, le nécessaire : un état, un métier, un art, 7îon meliora piis l

Mon cher ami, je ne puis aller à Crémieu ni à Lemps. Je suis obligé de partir dans trois semaines pour Dijon oii je passerai quinze jours à peu près, et puis d'ailleurs je me connais trop pour

m'embarquer avec un peu d'argent que je ne rapporterais certainement pas et dont j'ai un besoin absolu pour cet hiver. Que deviendraient notre projet, nos travaux, nos plaisirs, nos progrès, notre gloire? Tenons-y. Parlons-en encore : le 2 ou le 3 janvier nous arriverons chacun de notre côté au rendez-vous; je te trouve tout de suite à l'hôtel de Provence, nous courons ensemble une matinée pour chercher un petit taudis qui nous convienne ; le soir, nous le meublons, et le lendemain matin nous y entrons. Nous travaillons au grec, etc., jusqu'à quatre heures, nous allons dîner ensemble pour vingt sous chacun, nous nous habillons et nous allons faire une ou deux visites, et puis le spectacle, et puis nous recommençons. Mais encore une fois, faisons petite très-jjetit, infiniment petit . Plus nous aurons ménagé nos douces finances cet hiver, plus aussi nous serons à même de pousser notre voyage en Suisse, et que sait-on? peut-être en Italie, pendant le printemps et l'été!

Hoc precor : hune illum nobis aurora nitentem Luciferum roseis candida portet equis !

Je suis toujours à la ville, j'y mène la vie la plus sotte, la plus oisive, la plus indigne qu'il soit possible d'imaginer. J'ai été si longtemps privé de vos lettres! D'ailleurs j'ai repris mon vieux mal de poitrine et j'ai craché le sang pendant deux ou trois jours. Cela m'a fait une peur affreuse, et je m'étais amusé à faire mon testament en vers. J'ai pourtant quelque chose qui m'occupe un peu. Je te raconterai des choses assez plaisantes là- dessus. Je passe tous les jours la soirée avec un jeune homme charmant de ma connaissance, jeune homme de trente ans, très-formé, très-instruit, lisant Homère en grec comme nous V Enéide en latin, ayant toujours vécu à Paris, malgré son père, avec 1,200 fr.,et jouissant à présent de 2,500 fr. de rente, très-lié avec tous les poètes et savants, avec madame de Staël, etc., etc. Nous- sommes parfaitement ensemble, ce qui m'est utile et trèsagréable. C'est une connaissance de notre genre qui te fera sûrement plaisir quand tu viendras dans ce pays-ci. Sans lui je serais mort d'ennui depuis six mois, et surtout depuis que je ne fais rien. Il faut joindre à toute son amabilité une bibhothèque de dix ou douze mille volumes qu'il a

ici, des chevaux, etc., etc. Et j'ai été cette fois heureux de le rencontrer cet hiver à Lyon et qu'il n'ait pas eu l'air de mépriser mes dix-huit ans. Adieu, mille respects à M. Genisseau. Je finis, car j'ai un froid de chien aux doigts. Adieu, je t'aime et t'embrasse comme le meilleur de mes amis.

ALPHONSE DE LAMARTINE

1 58 correspondancf: de Lamartine .

A monsieur Guichard de Bienassis A Bienassis.

Milly, 4 septembre.

Oui, je vole à ton ermitage,

Je vais me jeter dans tes bras;

Vers ce délicieux rivage

L'amitié conduira mes pas.

Sitôt que, barbouillé de lie,

Bacchus reviendra parmi nous

Rendre la nymphe plus jolie,

Rendre les satyres plus fous,

Je partirai. Sur l'onde claire

Quatre ou cinq gros zéphyrs normands

Conduiront ma barque légère

Vers ces bords heureux et charmants.

Le soir, du portique sonore

Quand j'ébranlerai le marteau,

Nanette viendra-t-elle encore

M'ouvrirla grille du château?

Retrouverai-je la cellule

Où tous deux, sur la fin du jour,

Nous chantions ce fripon d'Amour

Qui tous deux maintenant nous brûle ?

Retrouverai-je le réduit,

La poétique solitude

Où, loin du tumulte et du bruit,

Nous faisions une douce étude

De charmer le temps qui s'enfuit ?

Retrouverai-je la prairie

Où nous descendions le matin,

Horace ou Voltaire à la main,

Chercher la douce rêverie ?

Hélas ! je les ai regrettés

Ces jours sereins, ces jours tranquilles!

J'ai vu le tumulte des villes

Et leurs coupables voluptés.

J'ai vu l'intérêt mercenaire

Former des amitiés d'un jour,

Et la beauté fausse ou légère

Trahie et trahir tour à tour.

J'ai vu l'agréable infidèle

Oublier le plus doux serment,

Hélas ! et, pour me venger d'elle,

Moi-même j'en ai fait autant!

J'ai vu, dans un cercle brillant,

Un sot, à la démarche fière.

Porter au vent sa tête altière.

Et le mérite en rougissant

Promener sa mine écolière,

Et bâiller en applaudissant.

J'ai vu... Mais que dirai-je encore ?

Pardon, je finis, je me tais.

En voyant renaître l'aurore

De jours d'innocence et de paix.

Je redeviens heureux et sage :

Ainsi le limpide ruisseau

Dont la tempête a troublé l'eau

Se purifie après l'orage, Reprend sa première beauté, Et dans son miroir argenté Réfléchit les fleurs du rivage.

Prépare donc, ô mon ami !

Ta muse qui toujours sommeille, Et que le salpêtre endormi Dans nos mains enfin se réveille ! Adieu. Dans la moitié d'un mois, Sans coursiers et sans équipage.

Tu me verras auprès de toi Renouer ce doux bavardage

Fait sur le coin d'un vieux pupitre, Sans Minerve, sans Apollon.

Pour ce, l'auteur de cette épître N'ose pas te signer son nom.

A. de L.

A monsieur Aymon de Virieu.

Mâcon, R septembre i809.

Je reprends ma lettre que j'avais

laissée là pendant quelques jours de campagne. Ne m'accuse pourtant pas de paresse : j'ai pensé que tu n'étais pas de retour à Lemps et j'ai ralenti mon ardeur d'écrire. Je m'ennuie à mourir tout seul à Milly à présent ; il fait un temps affreux. Point de fruits, point de vendanges, point de travail, point de vers, point de courage, point d'amis. Que fais-je donc? Je lis — et quoi ? Pas grand' chose, des romans, des mémoires, du médiocre, oui, du médiocre, à l'exception pourtant de Richardson. J'ai lu X^Voyage autour de ma chambre^ de l'oncle de Vignet. C'est extrêmement joli à mon am; j'ai lu madame de La Valliêre ; ça m'a intéressé, moins comme roman bien conduit, bien filé, bien écrit, que commehistoire attachante par

elle-même; j'ai lu le poëme des i?o^^/:?w> de I. 11

Parny, et je n'y ai vu goutte; j'ai lu le dernier ouvrage de M. Azaïs (en fait de nouveautés), Voyage aux Pyrénées : il y a quelques endroits qui m'ont fait beaucoup de plaisir et d'autres qui m'ont fait venir la chair de poule, non pas de peur

ni de plaisir, mais jfi ne puis dire de quoi : tu

m'entends. C'est l'effet que me fait le sentiment hors de propos et qui n'est plus que ridicule; ce mot vient de toi. Je retourne demain de grand matin à Milly. Je n'ai plus de cheval de selle et je fais mes courses à pied ou dans un petit char-à-bancs suisse qui m'est commode à cause de mes livres dont mes poches étaient toujours pleines. Je me suis déterminé à coucher ici pour t'écrire. Je compte aller, en te quittant, au spectacle que nous avons encore ici. J'emporte à la campagne les 3Iémoires du marquis d'Argens.

Adieu. J'ai ces jours-ci essayé un conte en vers. Je doute qu'il vaille grand'chose. Je viens d'acheter un Homère. 0\\\ quand le lirai-je? Je ne pense plus qu'au grec. Voilà mon but pendant deux ans au moins. Viens donc à Lyon, et puis de. là, au printemps, à pied en Suisse ! Que j'ai fait de jolis rêves que je dois te conter! Rêve de ton

côté, à qui mieux mieux ! Je te promets d'exécuter ce qu'il y a de meilleur dans tes projets que dans les miens. Adieu.

La liberté dans l'homme est la santé de l'âme.

VOLTAIBE.

ALPH. DE LAMARTINE

164 CORRESPONDANCR DE LAMARTINi:.

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Mâcon, 14 septembre 1809.

As-tu lu, mon cher ami, le Voyage de l'oncle de Vignet autour de sa chambre? C'est une des plus jolies plaisanteries en prose qu'on puisse lire. Les deux interlocuteurs sont la Bête et Y Autre; la Bête est le corps, la passion, et Y Autre la raison, l'âme, l'esprit et le jugement. Ils ont entre eux des dialogues fort plaisants.

Ce matin, il y avait chez moi une dispute assez semblable à la leur. Ma Bête me disait donc : Tu vois que ton ami t'attend pour continuer un petit voyage charmant et très-peu coûteux. Que ne pars-tu tout de suite pour Aix? tu y trouverais bonne compagnie, tu n'y passerais que peu de jours, et de là tu ferais une légère excursion en Savoie. Quel plaisir tu aurais de courir les champs à pied, avec un ami d'immeur pareille à la tienne! Il fait

si beau ! Cette occasion peut ne revenir jamais, tu aurais maintenant de quoi fournir largement à ta dépense de cette course. Profite toujours du moment présent! Demain le temps, l'argent, la circonstance, la volonté, la liberté te manqueront. Pars! J'étais fort tenté par les raisons de ma Bête et je me levai sur mon séant (caria scène est dans mon lit) pour préparer mon paquet, quant V Autre, indignée de ma faiblesse, me prit par le bras et me força à me recoucher. — Animal, brute, me disaitelle (car elle est polie), comment peux-tu sacrifier six mois d'étude pour cet hiver à quinze jours d'une course oii tu ne trouverais que du plaisir? — Que du plaisir, s'écria ma Bête^ que du plaisir ! Que me faut-il donc de plus, madame la raisonneuse, que cherchez-vous donc de plus dans ce monde^ que prétendez-vous? — A quoi je prétends, répliqua \ Autre ^ vous le saurez un jour, ma sœur, vous le saurez, mais vous êtes encore trop folle, trop indiscrète, pour vous le confier. Il vous suffit de vous taire maintenant et de me laisser conduire à ma fantaise monsieur que voilà, et qui n'est déjà que trop porté à me combattre. Puis, se tournant vers moi : Considérez, me dit-elle poliment, que

si VOUS mangez à présent le peu d'argent que vous avez, vous serez forcé de passer cet hiver dans vos tristes foyers !

J'en étais là de ma lettre, mon cher ami, quand on est venu me chercher pour aller faire une ennuyeuse visite. Mon dialogue reste là. Au moment que je le finissais, un jeune homme dont je t'ai déjà parlé est venu me proposer d'aller demain en Bourbonnais. Pour toute réponse, je lui ai lu cette lettre. Reviens, amuse-loi et écris-moi.

ALPH. DE LAMARTINE

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Mâcon, lô septembre 1809.

Ma foi ! mon cher ami, je viens de faire une découverte ou plutôt une connaissance charmante. Il m'est tombé hier entre les mains un petit volume intitulé : Poésies de Marguerite Eléonore Clotilde de Surville. Ce sont des poésies gauloises d'une femme jusqu'à présent inconnue, et dont les manuscrits, vrais ou faux, ont été récemment mis au jour. Je ne t'en parlerai pas de sang-froid, parce que je suis transporté. Comment ! dans un siècle de la plus profonde ignorance, une femme, qui ne sortit jamais de son châtel gothique, a-t-elie pu faire des choses qu'à mon avis ni Ti bulle ni qui que ce soit ne pourrait trouver indignes de lui ? Tu trouveras in failhblemeut cela à Grenoble. Prends-le et lis ; mais, en attendant, je veux me

168 COIIRESPONDANCE DR LAMARTINR.

donner le plaisir de t'en donner l'avant-goùt. Une héroïd^à Bérenger, son mari (jeune et beau chevalier qui suivait Charles VII), une vingtaine de rondeaux ou ballades, une espèce de poëme en quatre petits chants sur les saisons, des élégies, des stances et le conte des Trois plaids dor^ qui n'est autre que celui des trois manières de Voltaire, et qui a dans ce style naïf une grâce infinie ; voilà l'ouvrage. Tu jugeras de l'exécution de tout cela, mais je veux m'amuser à te citer un peu à tort et à travers ce qui m'a le plus fait de plaisir; l'embarras est de choisir. Écoute quelques stances adressées à son premier-né :

« Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy !

Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre... Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy !

Estend ses brasselets; s'espand sur lui le somm? ;

Se clost son œil, plus ne bouge.... il s'endort,, . î^'estoit ce tayn floury des couleurs de la pomme,

Ne le diriez dans les bras de la mort?...

Arreste, cher enfant!,.. J'en frémy toute englière !,..

Reveille-toy ! chasse ung fatal propos !,.. Mon fils!.,, pour ung moment... ah! revoy la lumière!

Au prilx du tien, rends-moy tout mon repos !...

Doulce erreur ! il dormoit... c'est assez, je respire ; Songes légiers, flattez son doulx sommeil ! » etc.

Écoute cette fin du Chant d amour en hiver. Elle parle de Bérenger absent :

Et maintes fois, durant ces longues nuicts,

Du sombre Arcas quand oy bruyr les tempestes,

Ou que d'Oryon tombent les froids torrents,

Que toictz, battus de cent coulps différents,

Semblent aller s'escroulant sur nos testes :

u Oùporte-t-il, me dis, ses pas errants? etc., etc. »

Quelquefois elle est maligne; dans son conte, elle décrit l'ordre de l'auditoire ainsi :

Juges estoient rangés, et d'ugne et d'aultre part,

Seyoient ici mamans, en toges violettes,

Sévères, sans pitié, plaignantes du vieulx temps ; [let tes.

Grognoient,ainzparmeschief,tousjoursgrognoientseu-

Viz à viz, sous couleur des rozes du printemps,

Coytement soubrioient gentilles bachelettes, etc.

Adieu, comment trouves-tu cela? Mais il faudrait presque tout citer. Nous parlerons de nos affaires une autre fois.

ALPH. DE LAMARTINE

170 CORnESPONDANCE DE L\MART1NE.

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Péronnc, Il octobre 1809.

Vive le courage, la résolution, la constance, mon cher ami, tout les seconde ! Quand un parti est bien pris courageusement, il réussit toujours, selon nos principes. Je reçois ta lettre hier matin, je me désole, je me désespère : il partira sans que je le voie, nous serons trois ou quatre ans sans nous être vus, il m'oubliera, il se refroidira, et cependant il m'est impossible d'aller le trouver. Je suis forcé de partir pour Dijon, puis de faire les vendanges de mon père, et puis d'aller en Charollais, etc. , etc. — En faisant mes tristes soliloques, je vins hier coucher ici chez une de mes tantes, je passai la soirée bien tristement, et je me mis, avant de me coucher, à lire Iie?ié au coin de mon feu. Jamais je n'ai pu le lire sans pleurer, et j'y étais encore plus disposé que de coutume : je m'en

donnai à cœur joie ; puis vinrent les réflexions tristes sur la vanité de nos projets, de nos désirs, l'instabilité des circonstances, le peu de bonheur qu'on peut goûter ici, la folie de ne pas bien vite saisir tout ce qui s'offre de consolant et doux ; tout cela m'amena à mon sujet du matin qui était ta lettre. Je la relus et je me dis mille injures à moimême d'avoir pu hésiter une minute à partir malgré tous les risques, toutes les chances, toute l'imprudence d'un tel voyage. Folle prévoyante que tu es, ù\?,d\im^DêtekY Autre ^ force tous les obstacles, c'est là le cas. Montre que u as du cœur et que tu sais vouloir. Voilà quinze jours, un mois de bonheur, qui s'offient sans retour peut-être. Saisis-les vite !

A tes vieux jours, môme, il t'en souviendra !

Clotilde.

Hélas ! c'est peut-être les derniers jours heureux qui te sont donnés, tu t'en repentiras peutêtre, mais n'importe !

Heureux qui peut se repentir, Car il eut certes du plaisir I

Je me suis couché dans ces douces pensées et

en m'encou rageant moi-même à tout faire pour obtenir seulement la permission de partir. Mon parti était pris ce matin en me levant. Tout occupé démon idée, je suis venu déjeuner tête àtêteavec ma tante. — « Quand pars-tu pour le Charollais ? m'a-t-elle dit. — Je ne sais pas trop, j'ai un autre voyage en tête qui me plairait bien davantage ; mais je prévois qu'il sera difficile à obtenir. — Et quel voyage ? — Un voyage en Dauphiné, chez M. de Virieu qui va à Paris à la fin de novembre et que je serai peut-être bien longtemps sans revoir ! — Ah ! je conçois que tu aurais bien plus de plaisir à aller voir ton ami qu'une simple connaissance, mais pourquoi t'en empêcherait-on ? — Pour beaucoup de petites raisons, et on m'objectera surtout la folie de dépenser le peu d'économies que j'ai pour mon instruction de cet hiver. — Combien cette petite course te coûterait-elle donc ? — Deux ou trois louis, tout au plus. — Ah ! s'il n'y a que cet empêchement-là, tiens, je veux le lever, voilà l'argent ; tu diras que je te l'ai donné à cette intention afin qu'on t'accorde plus aisément la permission de départ. »

Bénie sois-tu, tante, la meilleure des tantes!

Que tous les malheureux neveux de la terre fassent un concert de louanges en ton honneur, et que tous mes amis te bénissent comme moi ! et que nous disions bientôt tous ensemble : Domine^ salvam fac ma tante !

Je vais ce soir à Mâcon, demain à Milly, solliciter, supplier, obtenir, et je t'écrirai dans deux jours la fin de tout cela. Écris-moi vite quand partira Guicliard, mais ne sois pas surpris si j'arrive impromptu chez toi. Je crains seulement d'abuser de la bonté de tes parents. — Je t'écris dans une petite bibliothèque bien de mon goût à Péronne, entre Voltaire, Chateaubriand et autres. C'est un endroit qui ressemble un peu à Lemps. Je l'aime à cause de cela. Adieu, mon cher ami, je me porte un peu mieux; mais point de Paris pour moi, point de ressources, point de voyage. le chagrin me ronge et me mine plus que mon mal de poitrine. Oh ! que je forme de bizarres, de hardis projets ! Oh ! que j'ai besoin d'être quelque temps avec toi !

Vous, amis, qui voyez le destin qui m'accable, Daignez être aujourd'hui les maîtres de mon sort ! Est-il quelqu'un de vous d'un esprit assez fort,

Assez stoïque, assez au-dessus du vulgaire, Pour oser décider ce que Brutus doit faire?

{Brutus, Trag.)

Adieu donc, encore une fois adieu, j'espère pour bien peu de temps ; cependant rien de certain encore. J'ai peur d'être bien sot, bien ennuyeux pour les gens qui ne sont pas mes amis. Je dis bien moins que toi ce que je voudrais dire, mais n'importe,

L'amitié me suffit, tout le reste n'est rien !

Comment s'appelle le village le plus près de Lemps sur la grande route où passe la diligence ? J'y descendrai, si je ne vais pas par Crémieu, ce qui n'est pas vraisemblable, car Guichard m'invite bien fort, et j'ai bien envie de nous voir réunis tous trois au moins quelques jours.

Écris-moi tout de suite.

Sublimi feriam sidéra vertice !

A monsieur Aymon de Virieu

Au Grand-Lemps.

Milly, 9 novembre 1809,

Le ciel, en nous formant, mélangea notre vie

De désirs, de dégoûts, de raison, de folie,

De moments de plaisirs et de jours de tourments.

... Voilà, comme tu vois, une assez triste épigraphe, malheureusement le sujet y répond. Je viens de passer encore du plus vif bonheur à la plus amère tristesse. Point de voyage à Lemps, du moins pas sitôt. La veille ou l' avant-veille de mon départ, mon père a fait une chute à la chasse et s'est cassé la main. Tu penses bien que tout a été dérangé par un pareil accident. Il m'a fallu rester ici, faire ses vendanges, ses affaires, et avoir l'air de trouver tout cela naturel, comme ça ne l'était que trop. Adieu donc, et ne nous plaignons pas : Sic voluere dit. Redoublons seulement, pour nous consoler, d'exactitude à nous

1 76 CORRESPONDANCE DE LAMARTINi:.

écrire. C'est, comme je te l'ai dit bien souvent, mon seul, mon plus grand plaisir. Dieu veuille que ce soit le tien ! Il me semble d'après tes dernières lettres et celles de Guichard que tu as fait un voyage blanc à Bienassis ; le seigneur en était parti. Il m'a écrit de Pont-de-Beau voisin, où il allait, disait-il, passer huit jours et de là nous préparer nos logements dans sa cellule à Grenoble. Quel coup manqué, grand Dieu ! Je ne me possède plus. Console-moi donc. Dis-moi donc de bonnes raisons. Écris-moi tous les jours, j'en ai besoin. Demande-moi ce que j'ai fait pour me consoler moi-même. Rien, j'ai pris les jours sans les compter, comme ils sont venus, bons, mauvais, tristes, gais. J'ai mené une vraie vie de fainéant, d'insouciant, une vie commune et banale ^ comme celle de tous les désœuvrés, de tous les imbéciles du monde : visites, dîners, soupers, promenades et je ne sais quoi. Je n'ai pas voulu rentrer en moimême.

Je lis cependant un peu depuis quelques jours et pour tromper un peu mon ennui. Je lis ce que nous devrions lire ensemble, l'ami Montaigne, oui, l'ami ; je l'aime infiniment plus cette fois que

la première. J'en avais trop entendu dire du bien et du mal. .le ne le quitte pas. 11 est là sur ma table tout ouvert. Il est sur la cheminée, il est dans ma poche. 0 le bon homme, le beau caractère, le cœur délicat et fin ! Rien ne lui échappe de tout ce qu'une belle âme et un esprit simple peuvent sentir de beau, de doux, de tendre, de naïf. Je suis bien aise que ce soit là ton avis. Pour moi je ne sais plus le français d'aujourd'hui. Plularque et lui m'ont jeté dans le gaulois ainsi que Clotilde de Surville. Je viens aussi de lire Werther : il m'a fait la chair de poule, comme tu dis. Je l'aime pas mal non plus. 11 m'a redonné de l'âme, du goût pour le travail, le grec, etc. 11 m'a aussi un peu attristé et assombri. Mais vive cette tristesse-là! c'est celle que Montaigne aime tant. Je n'ai pas là le passage, je te l'aurais transcrit, mais tu le sais.

A propos de travail, voici mon plan en gros que je t'envoie à retoucher et à retourner et à amplifier à ta fantaisie. Cet hiver, maître de grec si je peux le trouver, autrement anglais et itahen ; 2"* maître de dessin, je m'y remets pour nos voyages afin de pouvoir faire lestement un croquis de

paysage en Suisse, en (jrèce, en Italie, en Améi'ique ; 3" littérature et poésie, ni plus ni moins qu'une tragédie : donne-moi un sujet, je veux suer et me fondre ; 4" lecture — 8 heures de travail en tout. — (Ju'en penses-tu ? Je ne veux piesque pas voir de société, quoi qu'on me dise, à Lyon, (la me perdrait mon temps et je me trouverais sec et vide au bout. Je n'emporte à peu près que quarante louis au mois de janvier. Je ferai infiniment petit, hors le spectacle. Je ne me passe rien. Une fois que j'y serai, si je peux y être une fois, je prolongerai trois, quatre, cinq, six mois, si cela va bien. Autrement, je vais me sauver et me perdre deux ou trois ou quatre mois en Suisse. Adieu, écris-moi plus longuement que je ne fais cette fois-ci. Ouvre de bons avis selon ton usage. Xeme parle plus de notre projet manqué. Je veux l'oubher, le cœur m'en saigne trop.

ALPHONSE DE LAMARTINE

La joie est passagère et le rire est trompeur !

A monsieur Guichard de Bienassis

Chez M. Comte, médecin, à Grenoble.

Mâcon, 24 novembre I80t).

Je n'ai pas répondu plus lot à ta dernière lettre, mon cher ami, d'abord parce que je ne savais où te prendre, et ensuite parce que j'étais dans une cruelle incertitude, pire que le mal même, et que je n'avais rien de bon à l'annoncer. Xotre voyage. qui était ma folie et mon rêve perpétuel, a été manqué net par un accident arrivé à mon père qui m'a retenu ici pour ses affaires et mon tourment. Virieu t'aura conté tout cela.

]\unc et amara dîes, et noctis amarior umbra est.

A propos d'amertume, je l'avouerai franchement que j'en ai encore une autre : je crains que ton amitié ne sommeille un peu à mon égaid. 11 y a peut-être aussi de ma faute, mais je suis prêt à reconnaître mes torts, si j'en eus. Réveille-toi,

ISO coRnEsroNDAM-.K DE lamautim:.

écris-moi donc plus souvent, plus longuement, plus franchement. Tu trouveras peut-être de plus aimables, de plus attrayants amis ; tu n'en trouveras jamais qui t'aime autant et qui mette autant de prix à ton amitié. Mais ne parlons plus de tout cela, j'aime les amitiés picotantes, dit Montaigne. Es-tu enfin rentré au coin de ton feu. dans ta cellule, as-tu revu ce que tu aimes, aimes-tu encore? Avoue, avoue. Es-tu bien, es-tu heureux? as-tu retrouvé tout dans le même état? Qu'entreprends-tu, que fais-tu, que hs-tu? Mande-moi ton plan pour cette année. J'espère t'aller surprendre un jour de cet hiver : je le passe à Lyon 011 je vais me morfondre sur le grec, peut-être aussi sur l'anglais, etc., etc. Mon projet est de tra- \ailler huit bonnes heures par jour; peu ou point de société que les spectacles. Je te parlerai de tout cela plus en détail, en temps et lieu. Je suis toujours à la campagne. J'ai quelque chose qui "m 'y attache beaucoup et qui me fait furieusement regretter d'être obligé de rentrer à la ville dans une dizaine de jours : tu devines ce que je veux dire. Oui, mon cher ami, c'est une petite passion, je dis petite parce qu'il me semble qu'elle pourrait en-

an.nél: 1809. 181

core être plus violente. Veux-tu savoir ce que j'aime? C'est une jeune femme de 19 à 20 ans, très-jolie, très-bonne, très-simple et très-naïve, qui m'aime aussi, à ce que je crois, et qui me l'a avoué. Il n'y a que quinze jours que j'ai fait sa connaissance et nous sommes déjà très-bien. Cependant il n'y a encore rien de positif. Et je vais être obligé de l'abandonner, pour un an peut-être. C'est cruel ! Un autre profitera de mes avances, quoique jusqu'ici elle soit irréprochable. Et alors je ne l'aimerai plus, car je veux un cœur tout neuf. Je te manderai où j'en suis dans ma première lettre. Regina potens Cypril ayez pitié de moi ! Adieu, aime-moi comme je t'aime. Je vais repartir pour la campagne dans l'instant.

Le meilleur de tes amis.

ALPHONSE DE LAxMARTINE.

182 noRRESPONDANCE DE LAMAIlTINE.

A monsieur Aymon de Virieu

Au rirand-Lemps.

Mâcon, 2G novembre 1800.

Non, tu ne me plais jamais tant, Poëte heureux de Lucrétile, Que, lorsque au vaisseau de Virgile Adressant un adieu touchant.

Aux soins d'un zéphir caressant Tu livres ta barque fragile.

Mon projet était bien de continuer comme l'avais commencé, mais je veux te parler et te dire beaucoup de choses, et les vers sont trop longs à suivre les idées. Bien heureux que ces six mauvais soient venus de bonne volonté. Attendons-en d'autres.

Je suis à Mâcon, au coin de mon feu, tout seul ; j'y suis venu exprès pour l'écrire et mettre tout de suite ma lettre à la poste. Tu pars donc incessamment. Tu nous quittes, tu nous laisses, tu vas être pins heureux que nous. Nous oublieras-tu? Non,

tu ne retrouveras plus d'amis qui t'aiment comme nous. Et pour moi, je me suis juré de n'en plus avoir au préjudice de l'un de vous. Adieu donc, serva jidem.

Tu me dis que tu ne tais rien ; ni moi non plus. Nous n'avons rien à nous reprocher : dépuis six mois je suis le plus grand paresseux de France. Consolons-nous mutuellement et réveillons-nous par des plans, par des projets, par des réflexions grandes et nobles, dignes de nous: ChU profununi vidgus.

Mais voici des vers qui me viennent :

C'en est fait, mon ami, crois-moi.

Quittons cette sotte paresse Que des fainéants comme toi Ont paré du nom de sagesse !

Ne verrons-nous jamais flétrir Cette dame de la jeunesse ?

Ce temps, qui doit nous engloutir, Et qui nous amène sans cesse Nouvel espoir, nouveau désir.

Nouveau regret, nouveau plaisir. Nouveaux soins, nouvelle tendresse, N'amène-t-il pas la vieillesse?

Nous ne sommes plus au bon temps Où, suivant leur humeur légère, Deux agréables ignorants

loi CORRESPONDANCE DR LAMAimNi:.

S'immortalisaient sans rien faire.

Chapelle partit un matin Pour un très-court pèlerinage :

Qu'il fut heureux dans son voj'age !

11 trouva la gloire en chemin.

Ce n'est plus cela, tu lo vois mieux que moi. Donnons-nous donc de la peine, conjuguons du grec, de l'italien, de l'anglais. Ne nous rebutons pas.

Combien de fois, pour une belle Fatiguant mon esprit glacé, J'ai commencé, recommencé Un billet tendre à la cruelle !

Combien de fois de ses refus J'ai lassé la dure constance Et l'importune vigilance De ses inpei'linents argus !

Combien de fois, sous sa fenêtre Mêlant ma plainte au bruit des vents, Je lui chantai des vers touchants Dont elle se moquait peut-être !

Ami, c'est ainsi qu'il faut être :

Le poêle est comme l'amant ; Et ces deux maudites pucelles Que nous servons incessamment N'ont pas l'air d'être assurément De nos beautés les moins cruelles.

Ne suis-je pas en veine malgré moi aujourd'hui?

Je ne sais si c'esl parce que je \iens de bien dîner. Mais il faut que je m'arrête, car le jour baisse dans ma chambre et bientôt je n'y verrai plus.

Il n'y a plus de possibilité à ce que j'aille te voir. Il n'en faudrait même pas parler. Ah/ j'en souffre plus que toi, et j'ai terriblement de choses à te dire ! cependant je ne veux pas à toute force renoncer à te voir, ne fût-ce qu'une heure. Où passeras-tu? à Lyon sans doute; dans quel temps, quel jour? entendons-nous. Je pourrais peutêtre m'échapper incognito ou bien même ouvertement.

Parle-moi donc un peu dans ta première lettre de Guichard, de vos courses qui m'ont fait pleurer de regret, de Belley, de Grenoble, de Crémieu, et que sais-je encore? Je m'ennuie à mourir ici. Rien ne m'y attache. Je perds la seule personne que j'y aimais véritablement, qui m'aimait aussi : c'est ce jeune homme dont je t'ai parlé quelquefois, qui nous quitte pour aller habiter le Bourbonnais. C'est avec lui que j'entreprendrais peutêtre un voyage secret à Paris cet hiver, si je voyais que je ne pusse rien faire du tout à Lyon. Mais je crois qu'avec de la persévérance, de la constance,

180 CORRESPONDANCE DE LAMAiniNi:.

de la fermeté, je trouverai moyen d'y travailler et avec fruit, le plus longtemps qu'ira ma bourse ; et, en attendant mieux, adieu.

Forsan et h?ec olim meminisse juvabit.

ALPHONSE DE LAMARTINi:.

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