‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 11 sur 238 · A M. LE COMTE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE SENFFT

Le 5 avril 1829.

Je reçois, mon excellent ami, votre billet du 25 mars, et la lettre de M°°'' de Senfft du môme jour : je lui répondrai incessamment; aujourd'hui le temps me manque, parce qu'il faut que j'expédie à Paris ma deuxième Lettre à t'Arclievéque, et que je corrige la copie. Ma santé ne tient pas à tant de travaux, et il me semble qu'on pourrait un peu penser que ce n'est pas pour mon plaisir que je me condamne à une vie si dure, et que je m'expose à tant d'attaques, de hames et d'injures passionnées. Que m'en reviendra-t-il sur la terre? qu'y puis'je espérer? 11 serait juste, ce me semble, de supposer que la conscience est pour quelque chose dans ce que je fais. Je le dis sans crainte qu'il s'y mêle un sentiment d'oro;ueil : mon dernier ouvrage sera utile; il était nécessaire à l'époque où nous vivons. Je n ai cherché que la vérité; j'ai parlé en présence de Dieu. La conscience du plus grand nombre des catholiques m'a répondu, et celle des ennemis même du christianisme n'a pas été muette. Je viens de recevoir de R... une lettre où l'on me nomme plusieurs cardinaux qui )n'approuvent ; il y a pourtant là des oppositions comme ailleurs : u Tant (( de personnes, ajoute-ton, aiment mieux llatter l'erreur qu'ap- «( puyer une vérité prouvée avec !a dernière évidence, et qui ^( seule remédie à tout, pacifie tout. »

Quant aux J , je remercie sincèrement la personne qui

m'a fait passer une note, par l'intermédiaire de M. le marquis d'Az('<Hlo; elle nie propose des éclaircissements : je n'enrefusoraijaniais aucun; mais vous savez, par les conversations que nous avons enes sur ce sujet, combien il est impossible de traiter une si vaste question dans de simples letties. On suppose ton-

OF. LAMK.NNAIS. "1

jours que j'ai ùlé mû à parler coiuin»; je 1 ai fait par des seiilinieiils personnels : on me croit donc un grand misérable? Si j'avais de quelqu'un une pareille idée, je ne descendrais certainement pas jusqu'à m'oceuper de ses p:iroles : il est au-dessous de moi de repousser*de semblables soupçons. Deux motifs principaux m'ont déterminé à dire ce que j'ai dit; le premier, parce qu'il m'a paru tout à fait nécessaire, en France, d'empêcher que l'on ne confondit la cause de l'Kglise et du chris-

tinnisme avec la cause parliculière des .) ; le second,

parce que je m'adressais à une multitude d'hommes aux

yeux desquels j'étais un J , et qui ne croiront jamais à

la sincérité de tout ce qu'un J pourra dire. Je pourrais

ajouter encore plusieurs autres raisons qui seraient trop longues à déduiie; mais la plus forte peut-être, je ne l'avais pas alors, je l'avoue ; et c'est précisément cette espèce de... — je cherche un mot... — celte espèce d'idolâtrie, si vous voulez, qui ne permet que la louange, et même l'hymne, et qui sacrifierait tontes les vérités du monde à un Corps que je respecte, mais qui n'est pas, après tout, l'Église. Si j'avais dit dvs Ordres mendiants en général, que je ne pense pas qu'ils soient aujourd'hui sans inconvénient, et suffisamment appropriés à l'état actuel et aux besoins présents du monde, qui aurait songé à nf en faire un reproche? Un autre aurait pu sans doute penser autrement, mais personne ne m'eût blâmé d'exprimer ce que

je pensais. Pourquoi cette différence, lorsqu'il s'agit des J ?

on croit dire beaucoup en citant les bulles qui les rétablissent; mais ceux qui les citent se faisaient-ils scrupule, il y a vingt ans, déjuger l'inslilut, et d'en parler dans un sens différent de la bulle qui l'avait supprimé? que n'ont-ils point dit et écrit du pape Clément XIV? A Dieu ne plaise que jamais je m'emporte à de {»areils excès ! Mais, comme je n'ôlerai jamais à personne la mesure de liberté que l'Église lui laisse, je n'accorderai non plus jamais à personne le droit de nf enlever celle qu'elle me laisse à moi-même. Et quant à ma répulalion, dont on paraît s'inquiéter, je la couipte pour peu de chose lorsqu'il est question d'intérêts bien autrement graves; et le soin, dans tous les CHS, n'en appartient ([u'à moi. J'aurai, au reste, quoiqu'il

32 COP.RESPONDANCE

arrive, rendu un Irès-grand service aux J , en ramenant

leur attention sur eux-mêmes. Je ne suis pas de ceux qui croient beaucoup à la puissance des paroles. Chacun finit, dans ce monde, par prendre sa place selon sa valeur réelle. Que l'Ordre soit ce qu'il doit êlie, il triomphera de tout; mais, s'il demeure ce qu'il est, je le répète ici, jamais il ne prendra racine dans la société nouvelle.

J'ai voulu une fois, mon bien cher ami, vous dire ces choses, pour n'avoir pas à revenir sur un sujet qui nous est pénible à l'un et à l'autre. Que je me sois trompé, cela est très-possible; mais pourquoi ceux qui sont d'un autre sentiment que moi ne pourraient-ils pas se tromper aussi? Le temps jugera. Tout à vous bien tendrement*.

* A la lettre qu'on vient de lire en était jointe une antre, que Lamennais renvoyait à M. de SenCft après en avoir pris connaissance. Nous croyons devoir la citer en note comme document à l'appui ;

Page 1