A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
Juilly, le 16 décembre 1850.
Nous n'avons point encore de décision pour notre procès; en attendant, l'on s'occupe de celui de ces quatre pauvres hommes qui ont présidé aux obsèques de la dynastie de Charles X ^; personne n'en peut prévoir l'issue, et je crains beau(^oup qu'elle ne soit tragi(iue, à cause de l'iiTitalion d'une partie du peuple, excité par ceux que mécontente l'ordre de choses actuel : d'un autre côté, malgré les protestations du gouvernement, on est fort loin d'être rassuré sur les appréhen-
* Les ministres appelés à répondre, devant la Chambre des Pairs, des illégalités qui amenèrent la révolution de juillet.
sions de guerre ; k^ous en pouvez juger par quelques discours prononcés aux Chambres. En effet, qui oserait prévoir un avenir de deux mois, au milieu des secousses qui ébranlent l'Europe entière? Avant que la question de la Belgique soit terminée, la Pologne en soulève une non moins grave, assurément, mais avec moins de chances d'une issue semblable ; car que peut, humainement parlant, ce royaume mutilé contre le colosse du Nord, environné de ses nuées de barbares? Toutefois, Dieu est grand, et s'il a résolu de faire justice au noble peuple des Jagellon et des Sobieski, il soufflera sur les Tartares, et les dispersera comme le sable de leurs déserts.
Mais remarquez bien que ce sont partout les populations catholiques qui s'agitent , et reconnaissez l'impulsion divine qui les pousse à secouer le joug de la force anti-chrétienne pour, en définitive, affranchir l'Éghse et sauver le monde par elle. Gardez-vous de voir dans ce mouvement, qui deviendra universel, une œuvre de destruction et l'agonie de la Société ; c'est, au contraire, la régénération de la Société mourante qui commence; c'est la réaction de l'intelligence contre la force brute, la réaction du christianisme contre l'athéisme des gouvernements; c'est le travail, laborieux sans doute, de l'enfantement d'une ère nouvelle qui commencera, je le crois, les destinées de l'homme sur la terre, en constituant le genre humain dans l'unité catholique. On le verra plus clairement, lorsqu'à l'heure marquée, et qui n'est pas venue encore, apparaîtra le Pontife envoyé, le Grégoire VII du dernier âge, que les peuples attendent sans le savoir. En attendant, qui auronsnous pour successeur de Pie VHP? Certainement celui qu'il faut maintenant à l'Église. Je n'en sais pas plus, et cela me suffit.
* Le successeur de Pie VIII fui le cardinal Maur ou Mauro Capellari, de l'ordre des Camaldules, qui avait reçu de Léon XII (le 15 mars 1826), avec la pourpre des cardinaux, la charge de préfet de la Propagande. Il fut élu le 2 février 1831, après soixante-quatre jours de siège vacant, et prit le nom de Grégoire XYI. ♦
DE I,AMENN.\1S. 189
SU. - A M. LK COMTt: DE SIINFFT.
Juilly, le 25 décembre 1830.
Je reçois vos deux petits billels du 13. Vous veniez d'apprendre les événements de Tologne ^ Je pense connne vous qu'on n'arrêtera pas le mouvement qui entraîne dans l'abîme la vieille société européenne; mais je crois déplus que ce mouvement est tout providentiel, et qu'il n'est au fond que l'effort du christianisme pour renaîtie, et reconstituer le monde sous une forme nouvelle. Mieux que personne, vous connaissez les anciens gouvernements : que pouvait-il sortir delà? Qu'était-ce, et qu'est-ce encore qu'une irréparable corruption? y trouvez-vous ce qu'il faut de vie pour la rendre aux nations pourries elles-mêmes? Laissez aller!... Dieu fait son œuvre, et les peuples sont ses ministres, sans le savoir, assurément. Cher comte, ne vous trompez pas sur le pays môme qui, à juste titre, vous intéresse particulièrement ^ Il est vrai, tout y est debout, mai^ le travail invisible des vers a détruit intérieurement ce qui présente encore l'apparence de la force, et cette colonne est vide; au moindre choc elle tombera en poudre. Mais il faudrait encore causer de tout cela. Et de l'Eglise, qu'en dirons-nous? Oh! qu'elle se relèvera grande, lorsque Dieu enverra celui qui doit fonder la dernière époque de la société humaine ici-bas! Je le vois, cet homme, et je ne le verrai pas; j'assiste à la création qu'opérera sa parole,
* L'insurreclion de Varsovie, en date des 29 et 50 novembre 1850, à la suite de laquelle le grand-duc Constantin fut obligé de se retirer avec les troupes russes placées sous siis ordres. Un gouvernement provisoire l'ut proclamé, au nom de S. M. l'Empereur et roi de Pologne, Nicolas \". Il se composait du prince Adam Czartoriski , du nonce Niemcewilz, des sénateurs Kochanowski et Dombrowski, du comte Pac, des députés Lelewel et Us- Irowski. Le général Josepb Chlopicki avait la direction suprême du mouvement révolulioiuiaire. Les deux chambres de la Diète lui conférèrent le titre de dictateur: mais il se démit bientôt de ces bautes fonctions et laissa Skrzynecki en possession de r.uilorité militaire, sous le titre de généralissime.
- L'Aulricbe. Rapprocberce nissage des événements de 1848.
et mes yeux n'en seront pas témoins. Mais que cela est beau, môme à la distance d'où nous le contemplons! et qu'il est doux de penser que peut-être on peut concourir en quelque chose à préparer ce merveilleux spectacle! Je comprends M"^' de Senfft; ses vues sont justes autant qu'elles sont grandes; elle ne se trompe que sur un point, sur moi.
Les quatre ministres sont sauvés ^; leur sang ne souillera point les pages qui raconteront la victoire de Juillet. On avait de vives inquiétudes. Paris et la France doivent leur salut à la fermeté patiente de cette admirable garde nationale, qui, sans exercer la plus légère violence, a contenu pendant deux jours les masses populaires mises en mouvement par des hommes pervers. Nous voilà tranquilles pour quelque temps. Si nous évitons la guerre extérieure, et si le Pouvoir est assez sage pour tenir loyalement ses promesses du mois d'août, le bien qu'on veut, et qu'on doit vouloir, s'opérera, je l'espère, sans de nouvelles secousses.
* Le procès des ministres (MM. de Polignac, de Peyronnet, Chantelauze et Guernon Ranville), commencé le 15 décembre 1830, s'acheva le 21, au milieu des plus terribles agitations. Des flots de peuple battaient les murs du Luxembourg, et réclamaient à grands cris le châtiment des hommes du coup d'Etat. La Pairie, — et il faut l'en louer, — ne céda point à la pression du dehors. Elle reconnut les ex-ministres coupables du crime de trahison, tel qu'il était prévu par l'article 56 de la Charte de 1814; et, comme aucune pénalité n'était édictée pour ce crime non délini par le Code pénal, ce fut en combinant les articles 7, 17 et 18 de ce Code qu'on en lit sortir une peine, la déportation, qui, faute de territoire désigné hors de France, se transformait en une détention dite perpétuelle. On y joignit la mort civile pour donner quelque satisfaction à la colère publique. L'arrêt fut pfononcé à dix heures du soir. On répandait à dessein que les accusés étaient condamnés à mort, et pendant quR la foule, abusée, se repaissait de cette chimère, MM. de Montalivet, ministre de l'intérieur, Ladvocat, lieutenant-colonel de la garde nationale, et le colonel Feisthamel, avec une escorte de cavalerie, p.irvinrenl ù transporter jusqu'à Vincennes, en passant par les boulevards extérieurs et la barrière du Troue, les quatre malheureux dont la vie était en si grand péril.