A M. L'ABBE
Juilly, 30 mars 1831.
Il me revient de tous côtés que d'horribles calomnies, qui paraissent avoir été fabriquées à Aix, se répandent contre moi dans le midi de la Frar^e. On m'accuse d'avoir engagé deux ecclésiastiques, l'un dans une conversation qui a dû avoir lieu à Paris, l'autre dans une lettre, à s'unir à moi pour écraser l'êpiscopat; à quoi Ton ajoute diverses circonstances qui sont, comme le premier fait, d'infâmes impostures. Je sais, grâce à Dieu, et je n'ai jamais été tenté d'oublier que je dois aux évêques, non-seulement respect, mais obéissance entière, hors
* D'aprôs une des IcUres qui suivent ociie-ci. ello nous paraît, ainsi que la lettre 32 i, avoir été adressée à M. de Mazenod.
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le seul cas où ils seraient eux-mêmes en opposition avec le chef de l'Église; depuis quatre mois, j'ai renouvelé plusieurs fois cette profession de mes sentiments, et si j'étais capable d'en avoir de différents, je me ferais horreur à moi-même. Cependant il n'est pas douteux que les calomnies dont je parlais tout à l'heure circulent de diocèse en diocèse, et qu'il en résulte un grand scandale. Je dois à l'Église, je me dois à moi-même, de défendre ma réputation comme prêtre, et par conséquent d'essayer, par tous les moyens possibles, de remonter à la source des odieux mensonges par lesquels on cherche à me déshonorer dans l'esprit des catholiques. S'il y avait à Aix un archevêque, c'est à lui que je m'adresserais directement; mais ce siège est vacant et le sera peut-être longtemps encore. Permettez donc, monsieur, que je vous supplie, au nom de la charité chrétienne et de l'honneur du sacerdoce, de m'aider à dévoiler ce mystère d'miquité. Je ne vois, pour y parvenir, qu'un moyen: ce serait de trouver une personne à qui l'on pût prouver qu elle a répété la calomnie, et en la forçant, — s'il le fallait, judiciairement, — à nommer ceux de qui elle l'a entendue elle-même; d'arriver ainsi jusqu'au premier auteur, qu'il serait facile de confondre devant les tribunaux; j'enverrai pour cela ma procuration, et même, s'il était nécessaire, je ferais le voyage moi-même, malgré l'état de plus en plus déplorable de ma santé. Le prêtre à qui j'ai dû m'ouvrir à Paris ne m'a probablement jamais vu, et, dans tous les cas, je ne doute point que, placé en face de lui, je ne parvinsse à rendre son imposture évidente; et, puisque la Providence a permis qu'on alléguât une lettre de moi, j'ai le droit assurément d'exiger qu'elle soit produite. Or, il est certain qu'elle ne le sera pas, ou que le faux sera constaté, ce qui, dans l'une ou l'autre hypothèse, amènerait une justifiration complète. Enfin, si ce dont on m'accuse est vrai, je suis, sans contredit, le dernier des hommes, et il faut que toute la France le sache; si, au contraire, on cherche à me rendre la victime d'une abominable calomnie, il est juste que la honte en retombe sur les calomniateurs.
Je profite de cette occasion pour vous dire, monsieur, quel-
qiies mots de V Avenir, qui, si ce que m'ont assuré quelques personnes est vrai, n'a pas (;u, à mon grand regret, votre approbation. Je rec(îvrai à cet égard vos observations avec beaucoup de reconnaissance; car, ainsi que les autres rédacteurs, je ne cherche que ce qui est utile et vrai. Voici, du reste, quelle est notre pensée.
En ce qui tient à la Religion, nous sommes persuadés qu'elle ne peut s(i sauver et vivre que par la liberté, et que sa liberté dépend de sa séparation d'avec l'État. Nous demandons, en conséquence, cette séparation complète, et la nécessité s'en fait vivement sentir en ce moment sous deux rapports principaux : l'enseignement et la nomination des évoques. Sans la liberté d'enseignement, que deviendra la Foi? et si le gouvernement continue de nommer les évêques, que deviendra le clergé? que deviendra l'Église? Déjà l'on parle d horribles marchés proposés et négociés, car tout se vend, et l'épiscopat sera vendu dans les bureaux comme tout le reste.
En politique, nous nous tenons en dehors de tous les partis pour avoir le droit de dire également la vérité à tous, et pour que les choses de la terre, trop longtemps mêlées à celles du ciel, n'associent plus celles-ci à leurs vicissitudes. Peu nous importe, dans ces temps de dissolution universelle, quel est le Pouvoir, pourvu qu'il respecte Dieu, maintienne la justice, et protège réellement les droits de chacun. C'est à ce titre, et à ce titre seul, que nous le reconnaissons. En cela, nous croyons ne faire qu'obéir à ce qu'ont décidé Pie VIII et Grégoire XVI ^ Et pour mettre notre conscience pleinement à l'abri, en tant
* On lit, en cifet, dans les journaux du temps : « Rome, 14 septembre 1850. — M. de Montesquiou a notifié au Pape l'avènement du roi Louis-Philippe au trône de France, et il a reçu de Sa Sainlclé un accueil bienveillant. Le drapeau tricolore était déjà admis sans dilficulté dans le port de Civita- Yecchia, comme dans ceux de Gènes et de Livourne. On fait pkis de difficultés à Naples, etc., etc. » Voilà pour Pie VIII (François-Xavier Castiglione, né à Riniïoli le 20 noveuibre 1"(>1, élu pape le 51 mars IS^O, et qui était mort dans les derniers mois de 1850). Quant à Grégoire XVI Capellari), sur l'assurance apportée par M. de Latour-Maubourg que « le roi des français restait le fils le plus soumis de l'Eglise catholii)ue. » il avait continué la politique conciliante de son prédécesseur. Toutefois le cardinal Bemetti, ministre dirigeant, était cent fois plus Autrichien que Français.
que catholiques , nous avons déposé aux pieds du Pasteur suprême l'exposition de nos doctrines, que vous avez lue peut-être, et nous attendons, avec une vénération filiale et une docilité sans réserve, sa décision souveraine.
Il est vrai que, dans la précipitation d'un travail rapide, il est échappé à un ou deux d'entre nous quelques expressions qui ont pu et dû blesser des sentiments respectables ; et ces expressions, nous avons été les premiers à les regretter et à Ico blâmer. Au reste, M. de Chateaubriand vient, avec réflexion, d'en employer de bien plus dures, et cependant ses paroles ont été accueillies, avec enthousiasme, par les mêmes journaux et les mêmes personnes qui nous avaient adressé des reproches si amers. Mais cela s'explique : sur un point important, il flattait un parti, et nous, qui ne sommes d'aucun parti, parce que nous voulons être simplement les hommes de Dieu et de son Église, nous n'avons flatté personne. Un jour, peut-être, on nous rendra justice, et, si je ne me trompe fort, le temps n'est pas loin où les catholiques reconnaîtront que le salut est là où nous le montrons, là uniquement. Au surplus, avec trés-peu d'espérances pour le présent, nous n'avons voulu que déposer, dans une Société bien malade, des germes de régénération que le temps fécondera. Notre titi e le dit assez ; c'est pour l'avenir que nous travaillons.
Recevez l'assurance des sentiments trés-respectueux avec lesquels j*ai l'honneur d'être, monsieur l'abbé, votre très-humble et très obéissant serviteur.