‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 131 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SE.NFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SE.NFFT

Paris, 5 octobre 1851.

Si les nouvelles <lonnées par les journaux sont exactes, le choléra diminue à Vienne et parait toucher à sa fin. J'espère donc qu'au moment où vous recevrez cette lettre, vos inquiétudes auront cessé. Les nôtres, probablement, commenceront au printemps ; mais je ne vois pas qu'elles doivent être fort vives. La maladie semble, terme moyen, n'attaquer que les deux centièmes de la population ; sur ces deux centièmes, la moitié périt. Peu d'épidémies sont moins meurtrières. Il n'y a donc pas lieu de trembler beaucoup. Ce qui est propre à effrayer, c'est la rapidité du mal et les atroces douleurs qui l'accompagnent, à ce qu'il paraît. Fussent-elles encore plus grandes, je voudrais qu'elles m'eussent atteint et que la Pologne vécût ^ Toutefois, je suis loin de désespérer d'elle. Quelque profonde que soit la fosse que ses bourreaux lui ont creusée, elle y entendra ce mot, qu'au jour marqué prononcera une voix toute-puissante : Veni fur as! J'aurais trop à dire làdessus : je me tais.

Notre gouvernement, héritier du système absurde qui a perdu ses devanciers, marche à pas de géant vers sa ruine : frappé d'une impuissance mortelle, il se débat convulsivement entre deux partis qui ne tarderont pas à l'étouffer, les napoléoniens unis aux républicains, et les carlistes. Quel que soit

* Ce fut le 9 septembre 1851 que Paskewilz Erivanski put écrire au czar sa fameuse dépèche : « Sire, Var^ovie e^t à vos picils !... » Varsovie, en ce moment, était entourée de Imil mille cadavres russes. Quant aux cadavres polonais, personne ne les compta. i|ue l'on sache, l.c 16 septembre, un mouvement populaire éclatait a Paris, contre-coup de celle fatale nouvelle. MM. Casimir Périer et Sébastiani, reconnus dans la voiture qui Its portait place Vendôme, à l'hôtel de la Chancellerie, faillirent périr, victimes de l'exaspération publique.

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celui de ces deux partis qui triomphe le premier, je doute fort qu'il parvienne à s'établir au pouvoir d'une manière durable, non par aucune difficulté qui soit dans les choses, mais parce que ni l'un ni l'autre ne comprend encore, du moins suffisamment, quelles sont aujourd'hui les conditions de l'ordre, c'està-dire de la vie, quoique, sous ce rapport, l'opinion publique ait fait des progrés remarquables et en fasse chaque jour de nouveaux. La souffrance est le grand maître des hommes, mais son enseignement est long.

Faites-moi savoir, de temps en temps, comment vous êtes, et ce que vous devenez. A m'esure que le temps m'isole, les affections qui me restent me deviennent plus chères et plus douces; je les recueille en moi comme mon dernier trésor.

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