A LA MÊME
Paris, 8 novembre 1851.
Je m'asseyais à ma table pour vous écrire, lorsque voilà qu'on m'annonce, qui? M. Hûgel, qui me remet vos lettres du 25 septembre et du 27 octobre, avec celle de M. de Senfft, de même date. Que je vous bénis de votre bonté, et que votre affection si aimable, si bonne, si persévérante, me touche ! Il y a longtemps que je n'avais éprouvé autant de joie que j'en ai eu en lisant ces pages si belles, si tendres, si pleines d'âme et de grandes pensées. Oh ! que je donnerais de choses pour vous voir, seulement quelques jours ! c'est mon désir le plus vif en ce monde. Si vous vous rapprochiez, j'irais vous trouver; mais j'aimerais mieux que ce fût partout ailleurs qu'à Turin, que je déteste ^ Vous savez qu'il y a mille choses qu'on n'écrit pas, et ce sont précisément celles qu'on voudrait le plus dire. Attendons les moments de Dieu. Il vous a déhvrés du choléra, qui a, dit-on, fait son entrée en Angleterre, et qui nous visitera, au plus tard, vers le printemps. N'est-ce pas quelque chose de très-singulier que cette mort qui voyage invisiblement, régulièrement, et comme par étapes? Elle part de l'Inde, remonte à la Chine, revient sur ses pas, traverse l'Asie, et Iq
voilà maintenant à l'extréniité de l'Kurope, aussi inconnue dans son essence que loisqu'elle fiiippa sa première victime. On ne sait vieil, connue disait ce bonhonnne à (jui on racontait qu'un incendie, ayant éclaté à Hennés, les séminarislcs y avaient couru, mais qui ne put vérifier si c'était en rocket...
Venons à cet autre choléra qu'on appelle la politique. Lâcheté MU dehors, tyrannie au dedans, voilà pour le goiivernement. Parjure à toutes ses promesses, ne concevant rien que le despotisme, il n'a d'autre appui que les hommes de l'administration, et par conséquent il s'avance rapidement vers sa chute, se détruisant par les mêmes fautes qui ont perdu l'ancien pouvoir. Trois partis l'attaquent constamment : les républicains, les royalistes et les bonapartistes. Aucun n'est assez fort pour le renverser immédiatement, et surtout pour établir, pprès un triomphe, quelque chose qui ait six mois de durée. De là des négociations perpétuelles entre ces trois partis, et les alliances les plus bizarres, dix fois conclues, dix fois brisées, jusqu'à ce qu'une combinaison imprévue, instantanée, amène une explosion tôt ou tard inévitable. Et ne croyez pas qu'au milieu de tout cela il y ait la moindre pensée élevée, le moindre sentiment généreux, un désir pur du bien public, un principe auquel on tienne; non, mais l'égoïsme le plus effronté, des calculs personnels d'intérêt et d'ambition : c'est là tout. Jamais les royalistes ne furent plus divisés entre eux, plus envieux les uns des autres, plus vils, plus hideux, et c'est une juslice qu'il est curieux de les entendre se rendre réciproquement. Par malheur, le haut clergé précipite la P»eligion dans ces sottes et infâmes intrigues ; nous avions voulu l'en séparer, et une grande partie du clergé nous secondait admirablement. Les évê(jues ont tout tué ; ils défendent de lire notre journal; ils persécutent les prêtres soupçonnés d'attachement à nos doctrines ; ils remuent ciel et terre pour ressusciter le gallicanisme, attisant par là contre l'Église une haine dont les conséquences m'effi-ayent, tandis que nous étions parvemis à ramenée' non-seulement à la foi, mais encore à la jiratique de la religion, des athées même. Kt par quoi moyen nous altaquet-on? par des interdits, par des intrigues, des menées sourdes,
par un épouvantable système organisé de calomnies ; et celte opposition a trouvé de l'appui à Rome ! Rome s'est liguée avec ses ennemis les plus dangereux contre ses propres doctrines et contre ses défenseurs! Sans s'expliquer, sans dire un mot, sans vouloir prononcer un jugement que nous sollicitons, depuis six mois, avec d'humbles instances, elle encourage, elle excite même nos advere^aires, qui sont les siens. Cette position n'est pas tenable : nous allons abandonner et V Avenir, et l'Agence qui prenait d'immenses développements. La seule barrière qui existait entre le Pouvoir et TÉglise va tomber ; et quand? lorsque les projets du gouvernement deviennent plus clairs chaque jour, lorsqu'il travaille avec succès à établir de fait une nouvelle constitution civile du clergé, dans laquelle l'administration prendra la place du peuple. Voilà ce que je vois clairement, et mon âme est navrée de douleur. On repousse, on écrase ceux qui ne demandent qu'une seule chose, qu'on leur permette de se sacrifier ; et le triomphe serait certain, et jamais, si on le voulait, l'Éghse n'eût élé plus forte et plus hbre ; jamais elle ne se serait présentée aux peuples avec plus de grandeur. Mais non : ses chefs l'ont dit, il faut qu'elle meure, il faut... Je m'arrête. On ne raconte pas de sang-froid la mort de la Religion et de la Société. Toutefois, les germes de vie qu'on a déposés dans un nombre d'esprits plus grand qu'on ne pense, n'y périront pas; ils se développeront au jour marqué par la Providence, et ce sera le jour du salut.
Je trouve notre cher comte injuste envers les Belges : ils ont élé joués, trompés par les puissances ; c'est leur bonne foi qui les a perdus. Comment peut-on leur reprocher un choix imposé? Croyez que ce pays est un des plus cathohques du monde : Dieu le bénira. Je crois aussi que c'est se méprendre sur le faux libéralisme, que de ne pas voir dans son action, mauvaise en soi, un moyen dont se sert la Providence pour accomphr une certaine portion de l'œuvre qu'elle prépare, comme elle se servit des Barbares pour renverser le vieil édifice de l'Empire romain, dont la destruction était nécessaire pour que le royaume de Jésus-Christ pût être fondé. Nous ne devons pas oublier que la société chrétienne a élé bâtie sur un
sol dévasté par le fer ot le fen, et arrosé de sang. Il en sera de même, hélas! de la société qui doit naître. Cela ne diminue point l'horreur du crime, mais cela explique pourquoi Dieu le permet.
l/abbé Gerbet, dont la santé m'infjuiétait, est en Bretagne depuis près de trois mois, et doit en revenir dans quelques jours ; mon frère y est aussi, luttant avec succès contre les difficultés que rencontrent ses établissements, qui se multiplient plus (fue jamais. Nous sommes, ainsi que toujours, pleinement d'accord sur tous les points.
Adieu, adieu; écrivez-moi souvent: un mot de vous me fait tant de bien! — Ce que vous dites du schisme est admirable ; mais on est sourd, /à, et aveugle aussi.
5Ô7. — A M. I.E MARQUIS DE COHIOLIS.
Paris, 9 novembre 1831.
Bue Saiiit-Germain-cles-Prés, 10 bis.
La lettre dont vous me parlez, mon cher ami, a été sans doute égarée, et ce n'est pas la seule chose qui s'égare aujourd'hui. Toutes les opinions, comme tous les esprits en sont là, excepté le vôtre pourtant, comme vous l'avez prouvé à Messeigneurs les pairs de France, ou soi-disant tels*. Le gouvernement se jette à corps perdu dans le despotisme; il appelle cela (( faire du pouvoir, » et se croit fort quand il a juré. Il me semble voir un Vitellius faisant atteler six chevaux à son char pour arriver plus vite aux Gémonies : nos gens s'y rendent au grand galop, et je leur souhaite bon voyage. S'il y a , quelque chose de plus fou qu'eux, ce sont les partis, et particulièrement celui qui domine dans vos contrées- : il surpasse de beaucoup ce qu'on avait droit d'attendre de lui. Vous m'engagez à ne [)as perdre courage; hélas ! ce n'est pas le courage que je perds, mais la voix ; je prévois que bientôt elle nous
* Dans une pièce de vers adressée à l'Avenir, et dont M. de Conolis annonce l'envoi par une lettre datée de Villandries, l"' novembre 1851.
* Le parti légilimislc.
manquera. Aucun moyen de résister à l'opposition épiscopale. Que voulez-vous qu'on fasse, lorsque des hommes en autorité, et qui n'ont pas lu, défendent de lire, au nom delà conscience, et persécutent les prêtres soupçonnés d'avoir enfreint ces ordres que je ne veux point qualifier? On en sait quelque chose dans le pays où vous êtes, et ce que nous en savons, c'est qu'à chaque trimestre de nombreux abonnés nous quittent en pleurant, pour ne pas être obligés de quitter qui son professorat, qui sa cure, c'est-à-dire son dernier morceau de pain. Voilà où nous en sommes : nos doctrines croissent, et nos abonnés diminuent. Qu'en résultera-t-il ? que bientôt, très-probablement, ceux qui nous poursuivent de leur haine vont se trouver, sans défenseurs, entre leur courage et M. de Montalivet. Je doute que le choc soit rude. Enfin, jusqu'au bout, nous aurons fait ce qu'humainement il était possible de faire. Le reste appartient à Dieu.
Je croyais M'"^ de Coriolis prés de vous. Dès que je pourrai sortir de ma chambre, où me retient une sorte de catarrhe, je me mettrai en roule pour lâcher de la rencontrer, et me réjouir avec elle de l'espérance que vous me donnez de vous voir dans deux mois. Il n'y a plus guère d'autre joie que celle de s'affliger ensemble, et cette joie on ne l'a pas souvent, car nous sommes, à tous égards, dans une époque de dispersion. Je demande, lorsque je trouve à qui en demander, des nouvelles de M'"*^ de Talaru ; malheureusement, on ne m'en donne que de tristes * : la plus douce que je puisse recevoir, c'est que vous m'aimez toujours autant que je vous aime.