‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 136 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Rome, le 10 février 1832.

Je sais qu'une de vos lettres est arrivée à Paris depuis mon départ ; on me la fera passer ici, s'il se présente une occasion sûre. J'espère, du reste, que mon séjour à Rome ne se prolongera pas désormais longtemps, et l'un des plus beaux jours de ma vie sera celui où je sortirai de ce grand tombeau où l'on ne trouve plus que des vofs et des ossements. Oh ! combien je me félicite du parti que j'ai pris, il y a quelques années, de me fixer ailleurs, et que vous m'avez tant reprochéM J'aurais traîné, dans ce désert moral, une vie inutile, me consumant d'ennui et de chagrin. Ce n'était pas là ma place. J'ai besoin d'air, de mouvement, de foi, d'amour, de tout ce qu'on cherche vainement au milieu de ces vieilles ruines, sur lesquelles rampent, comme d'immondes reptiles, dans l'ombre et dans le silence, les plus viles passions humaines. Le Pape - est pieux et voudrait le bien ; mais, étranger au monde, il ignore complètement et l'état de l'Église et l'état de la Société ; immobile dans les ténèbres qu'on épaissit au-

* Ces lignes nous souibleiU confirmer l'interprétation nue nous avons donnée à un passage annoté plus haut, page 129. - Mauro Capellari.

tour de lui, il pleure et il prie ; son rôle, sa mission est de préparer et de hâter les dernières destructions qui doivent précéder la régénération sociale, et sans lesquelles elle serait ou impossible ou incomplète ; c'est pourquoi Dieu l'a remis entre les mains d'hommes au-dessous desquels il n'y a rien; ambitieux, avares, corrompus; frénétiques imbéciles qui invoquent les Tartares pour rétablir en Europe ce qu'ils appellent Yordre, et qui adorent le sauveur de l'Église dans le Néron de la Pologne, dans le Robespierre couronné qui accomplit, en ce moment même, son 93 impérial. Tenez pour certain que nous touchons aux plus grands événements que le monde ait vus depuis un siècle. Une lutte effroyable va s'engager sur tous les points de l'Europe, et l'issue n'en est pas douteuse, quelles que puissent être les alternatives de succès. Encore vingt ans d'un pareil état, et le catholicisme serait mort; Dieu le sauvera par les peuples : que m'importe le reste? Ma politique, c'est le triomphe du Christ; ma légitimité, c'est sa loi; ma patrie, c'est le genre humain qu'il a racheté de son sang.

Quelque triste que soit le spectacle que nous avons sous les yeux, notre voyage n'aura pas été perdu ; car nous avons acquis la certitude que nos doctrines, comme notre conduite, sont jugées ici à l'abri de tout reproche. Seulement, il est probable qu'on ne se prononcera pas publiquement. On ne fera rien pour la vérité, on n'en a pas le courage; on ne fera rien contre, les promesses ne le permettent pas ; mais ce silence parlera assez clairement à ceux qui voudront le comprendre. Ce ne seront pas nos gallicans, qui sont tombés dans le dernier excès de l'abrutissement et de la rage; ce ne sera pas le P. Rosaven, qui ne veut pas qu'on nous juge d'après nos paroles et nos actes, mais sur nos institutions présumées, qu'il compare charitablement à celles de Luther et de Calvin. Et ceux-là ^ aussi sont à moitié descendus dans la tombe.

J'ai quelque pensée vague de m'en retourner par l'Allemagne. Le désir de vous revoir entre pour presque tout dans ce projet plus qu'incertain. J'ai tant d'affaires en France ! et puis la voiture me fatigue tant! Enfin, nous verrons : ce ne sera toujours

* Les Jésuites, parmi lesquels le V. Rosaven élail un des plus influents.

pas la bonne volonté qui uw. nianquoru. Priez pour moi, coninie je prie pour vous. Mille tendresses et mille lionnna^^es.

Wi. — A M. LK MARQUIS DE CORIOLIS.

\\on\c, le 14 mars 185'2.

Je n'ni qu'un moment pour vous écrire, mon cher ami; mais je veux profiter de l'occasion que m'offre l'abbé Lacordaire, qui part demain pour retourner en France, et qui jettera sur la route cette lettre à la poste, dans la ville la moins éloignée de Toulouse. Celle que vous m'avez écrite, le 27 février, m'est parvenue il y a peu de jours; vous jugez du plaisir qu'elle m'a fait par l'attachement que j'ai pour vous, et par le prix que j'atlache à celui que vous me témoignez en des termes si aimables et si bons. Nos affaires, ici, vont le mieux possible. Nous avons obtenu tout ce que nous demandions, malgré les intrigues de nos adversaires et l'opposition diplomatique des cabinets européens. On nous a donné la certitude que nos doctrines seraient examinées, ce qui était le point essentiel, et le Pape a bien voulu nous accorder une audience, dans laquelle il nous a montré beaucoup de bonté. 11 n'a point été question de l'objet particulier de noire voyage, et par conséquent le Saint- Pére n'a ni approuvé ni blâmé ce que nous avons fait. C'est le cardinal de Rohan qui nous a présentés, et nous ne saurions assez nous louer de ses bons procédés et de sa politesse.

Nous savons ici fort peu de nouvelles, et nous allons encore en savoir moins, car on vient de défendre l'introduction de tous les journaux sans exception. On craint généralement que cette mesure n'ait des suites fâcheuses, parce qu'elle éloignera les étrangers, et que ce sont les étrangers qui font vivre les Uomains. Les affaires, du reste, sont fort embrouillées. Nous occupons toujours Ancône ' ; on ne sait pourquoi ni pour com-

* L'expédition d'Ancône, un moment masquée sous le prétexte que l'état d'agitation de la Grèce et de l'Italie pouvait néces.^iler le concours de la France, eut lieu malgré une noie l'ormelle émanée de la Sccrétairerie pontificale, qui voulait y voir « une preuve de défiance envers S. M. l'empereur

bien de temps. Un envoyé anglais est venu de Florence pour proposer, dit-on, certaines conditions au Pape, relativement aux Légations et à ses autres États ; celte démarche a dû être faite de concert avec la France et l'Autriche ; mais on assure que le Souverain Pontife rejette toute intervention étrangère, et personne ne devine comment cela finira.

Veuillez faire agréer mes hommages à M""^ de GorioHs, et mes compliments à M. votre fils. J'espère que notre jeune marin vous donnera toute satisfaction dans sa nouvelle carrière : que Dieu protège ce cher enfant! Quant à moi, mon cher ami, j'ai souffert, depuis mon arrivée, presque constamment du climat de Piome ; la température varie sans cesse, et l'air a je ne sais quoi d'agaçant pour les nerfs; tous les étrangers s'en plaignent. On nous promet un plus beau temps, et surtout moins humide, pour le mois d'avril. Je désire que cette promesse soit aussi vraie qu'il est vrai que personne ne vous aime plus tendrement que

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