A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Frascali, 29 avril 1832.
Voilà, mon cher ami, votre lettre du 16, à laquelle je me hâte de répondre deux mots, parce que la personne qui me l'apporte remportera aussi ma réponse, et que de la sorte j'aurai le plaisir de vous remercier plus tôt de votre bon souvenir qui m'est toujours si doux.
J'ai quitté Rome, la semaine dernière, pour venir chercher à la campagne un peu de repos dont j'avais grand besoin ; outre que l'air de cette ville me convient peu, j'avais souffert beaucoup des inquiétudes que me donnait la santé de mes amis de Paris. M. de Coux a été, quoique faiblement, attaqué du choléra ; l'abbé Gerbet en avait de bonne heure éprouvé quelques
symptômes ; les médecins lui conseillèrent un voyage en Belgique, où il a ressenti de vives atteintes de sa maladie ordinaire, qui se manifeste surtout par des spasmes violents. Les dernières nouvelles que j'ai reçues de France m'ont un peu rassuré, sans que je sois encore parfaitement tranquille. Du reste, on parle beaucoup d'une restauration qui serait dirigée par M. de Talleyrand, et arrangée entre les doctrinaires et les royalistes de la Gazette, On aurait pour régent M. le duc d'Angoulème : je ne sais ce qu'on ferait de Charles X et de Louis- Philippe. Les faiseurs se sont déjà, dit-on, partagé les places : c'est dans l'ordre. Les places données ou prises, le reste est de forme. En dernier résultat, nous aurions le juste-milieu avec Henri V de plus et Louis-Philippe de moins. On s'imagine qu'après cela la France n'aurait rien à désirer. Je ne doute pas que nous ne passions par une combinaison semblable ; elle aura un grand avantage, qui sera de dissoudre le parti légitimiste, lequel est le plus grand obstacle au bien. Pour moi, j'attends les événements ; quels qu'ils soient, ils rendront nécessaire et possible une nouvelle action dans le sens de V Avenir. Jusque-là, il faut prendre patience. Ici, on traînera les choses en longueur : nous condamner, on ne le peut pas; ce serait se condamner soi-même ; et nous approuver, on ne l'ose pas, en présence des Souverainetés qui grondent et montrent leurs vieilles dents noires et déchaussées.
Voilà, mon ami, l'état des choses. S'il y avait du zèle chez les catholiques, et qu'on pût matériellement assurer pour deux seules années l'existence d'une parole indépendante, ce temps suffirait pour vaincre les obstacles, et rendre à la France, à l'Éghse, au monde entier, le plus grand service que, sans aucun doute, on leur ait rendu depuis bien des siècles. Quelle que soit, au reste, la tiédeur des uns et l'incurable aveuglement des autres, je ne me décourage point : Dieu est pour nous, et Dieu n'abdique point; on ne le chasse ni à coups de sceptre, ni à coups de pavés; j'ajouterai : ni à coups de crosse '. Ainsi, luttons avec constance contre le siècle et les hommes du siècle, et nous triompherons. — Cui resistite, fortes in fide!
* De crosse cpiscopale, bien entendu.
1)K LAMKNNAIS. 241
Voiiilioz faire agréer mes liommagos respectueux à M""' de Coriolis, et mes souvenirs à MM. vos fils; je ne désespère pas de vous revoir à Paris, l'hiver prochain. Ce sera pour moi un moment bien doux que cchii où je vous réitérerai de vive voix l'assurance de mon inaltérable amitié.
Uo. - A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT.
Frascali, le 1" mai 1852.
On me remet à l'instant votre lettre du vendredi saint : j'ai répondu très-exactement à toutes celles qui me sont parvenues. Mais je ne vous cacherai point, et vous l'aurez du reste assez vu, que la dernière m'a affecté profondément, parce qu'elle impliquait un doute de mes sentiments comme callio- Hque. Je sais combien, depuis un temps assez long déjà, il y a de gens occupés à répandre sur mon compte de pareils soupçons : je les connais, et je connais aussi leurs manœuvres sourdes, leurs basses intrigues, leur sotte méchanceté, leurs passions lâches et imbéciles, leurs vues toutes personnelles, leurs préjugés intéressés, leur indifférence profonde pour tout ce qui n'est que juste et vrai, leur petite politique, leurs petits calculs, leur manière de regarder Dieu de côté et de s'arranger avec la conscience : — je connais tout cela, et tout cela ne m'inspire que de la pitié, ou, si vous le voulez, du dégoût. Mais, encore une fois, en supposant même que nos opinions différent radicalement, et sur tous les points, vous n'avez pas dû douter du reste, parce que le reste est l'honnête homme, l'homme chrétien. Voilà ce que j'ai voulu vous dire avec toute la franchise de mon caractère, et je sais que vous le trouverez bon, parce que cette franchise est aussi dans le vôtre. Maintenant, j'ajouterai que plusieurs choses m'embarrassent en vous écrivant. On ne sait ce que deviennent les lettres. Je dois respecter votre position ; la mienne a aussi ses difficultés ; et, (juantau fond des choses, votre point de vue n'est pas le mien, et ne peut pas être le mien. De plus, mes idées forment un ensemble et ne sauraient être jugées, ni même entendues sé- II. ^ 14
parement. Il faudrait plusieurs jours d'entretien pour les expliquer; alors on se comprendrait, alors les paroles jetées dans une lettre auraient un sens. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je me confirme toujours davantage dans les opinions que j'ai développées en partie, opinions qui ne sont en réalité que le catholicisme même, tant oublié depuis des siècles, et je ne doute nullement que ces opinions, non-seulement deviendront Topinion commune, le sens usuel et pratique des peuples, mais encore le principe régulateur du monde nouveau que la Providence, passez-moi ce mot, couve en ce moment sous ses ailes.
La dernière révolution en a fait une aussi dans mes relations sociales, mais seulement à l'égard de certaines personnes (et il y en a de ce genre parmi celles que vous me nommez) qui ont rompu elles-mêmes avec moi par une sorte de fanatisme à mes yeux bien extravagant, lequel les a conduites à des attaques trop indécentes pour que je m'abaissasse à les repousser. Je regarde cette époque comme une sorte de jugement dernier terrestre, où se fait la séparation des bons et des méchants, des fous et des gens sensés, de tout ce qui meurt et de tout ce qui doit vivre.
A propos de vie et de mort, vous savez tous les ravages que le choléra fait à Paris : plusieurs de mes amis en ont été atteints, mais légèrement. Cependant je ne laisse pas d'être à leur égard dans des transes continuelles. L'abbé Gerbet avait ressenti quelques symptômes de cette maladie, quinze jours avant qu'ehe n'eût éclaté. Fizeau, grâce à Dieu, lui conseilla de changer d'air et de voyager ; il partit pour la Belgique, où il est encore : ce voyage probablement l'a sauvé, quoiqu'il ait éprouvé une violente attaque de cette maladie spasmodique qui le tourmente depuis plusieurs années, et qui, trop souvent, le force d'interrompre ses admirables et utiles travaux. Mais cela, qu'est-ce, sinon la croix, laquelle est partout? Vous l'avez trouvée à Vienne; je la trouve ici, comme je l'avais trouvée en France : quelque part qu'elle nous apparaisse, adorons-la !... Dans la vérité, n'est-ce pas le salut? Je prie Dieu de tout mon cœur d'adoucir vos souffrances, et de permettre
qu'un jour nous puissions encore nous revoir ici-bas. Toutefois, ([iu\ sa volonté soit laite, et non la nôtre! Je suis et serai toujours à vous '.
r>4G. - A LA MI^ME.
Munich, 29 août 1832.
Je ne veux point quitter celte ville, où j'ai passé environ trois semaines, sans me rappeler à votre souvenir et vous renouveler l'expression de mes vœux et de mon inaltérable attachement. Quoi qu'il arrive, et quelle que puisse être, sur divers points, la différence de nos opinions, nos cœurs n'en resteront pas moins unis, non-seulement par les liens de la charité que rien ne doit rompre, mais par tous les sentiments qui ont jeté dans notre vie de trop profondes racines pour qu'ils puissent se flétrir jamais. Ayant acquis la certitude que mes affaires personnelles se termineront par une cession de biens ^, je vais ren-
* Lettre supprimée : A M. de Potter. Rome, l'"" juillet 1832. — Lettre importante, où on voit, entre autres choses, que le projet, formé par quelques-uns, de recommencer à publier l'Avenir en Belgique, ne souriait point à Lamennais, « C'est en Frnnce, dit-il, que doit rester le centre de notre action. » Six autres billets sans date, adressés à M. de Potter, sont aussi supprimés.
* Des débats engagés devant le tribunal de commerce de Paris, au mois d'octobre 1831 (V. la Gazette des Tribunaux des 21 octobre et 1*' décembre), il résulteà peu près ceci : Un M. Mercier, soi-disant cessionnaire, mais en réalité prêle-nom de M. delà Bouillcrie, ex-inlendant général de la liste civile de Charles X, réclame le payement de 175,675 fr., montaiild'obligations dont Lamennais est responsable envers M. de la Bouillerie. Les causes de ces obligations sont ainsi déduites en son nom: — M. de Lamennais avait créé plusieurs entreprises de librairie, enire autres une Librairie Classique Élémentaire établie à Paris, rue du Paon. Par acte ^ous seing privé du 30 juin 1825, il avait vendu à la maison Cor et Larigaudelle trois seizièmes dans la Libraiiic Classique pour se libérer de plus de 200,000 l'r. d'elTcts de toute nature souscrits ou endossés par lui au prolit de cette maison. — Le 19 mars 1827, M. de Lamennais s'était fait rétrocéder ces mêmes trois seizièmes, à la charge d'acquitter 175,073 fr. restant dus sur les effets dont il vient d'être t'ait mention. — Pour satisfaire à cet engagement, il avait remis à M. le baron de la Bouillerie, porteur des effets en question, pareille somme de 175,673 fr., en obligations souscrites par la maison de librairie Belin-
trer en France, aussi pauvre qu'on puisse l'être en ce monde, usé de travaux et de chagrins, mais plein de confiance en Celui qui n'abandonne jamais aucune de ses créatures, et résolu de consacrer le peu qui me reste de forces à la défense de la cause sacrée pour laquelle je combats depuis plus de vingt ans. Je sais d'avance tout ce que je rencontrerai et d^obstacles, et de passions, et de calomnies, et de souffrances; mais c'est à ce
Mandiir, Devaux et C^. — Ces obligations n'ayant pas été acquittées à leur échéance, M. Mercier, qui s'en trouve |»orteur en vertu d'endossements réguliers, en réclame le payement à M. de Lamennais, .endosseur des billets Belin-Mandar, et, par conséquent, co-débiteur solidaire des sommes qu'ils représentent; — Il deinande que M. de Lamennais, considéré comme commerçant, soit condamné par corps au payement de ces sommes.
L'agréé de M. de Lamennais répond que son client ayant cautionné par pure obligeance M. de Saint-Victor, débiteur de sommes considérables envers la maison Cor et Larigaudelle, ce cautionnement fut donné par voie d'endossement des billets souscrits par M. de Saint-Victor. — Sur ces entrefaites, la maison Cor et Larigaudelle tomba en décontiture; — M, le baron de la Bouillerie, qui avait commandité cette société sous le nom d'un sieur Raboteau, s'empara du portefeuille social, dans lequel il trouva les billets souscrits par M. de Lamennais. — On se réunit chez M. Berryer. Là, il fut convenu que les billets Saint-Victor seraient annulés et rempbicés par d'autres effets, souscrits par MM. Belin-Mandar et Devaux, et endossés par M. de Lamennais, lequel donna sa signature en blanc. — Ce sont les renouvellements qui eurent lieu alors, par suite de cette convention, qu'on représente aujourd'hui. Il ne s'agit donc que d'un cautionnement civil, non d'un acte de commerce.
A ceci l'adversaire réplique : — « M. de Lamennais n'a pas reçu les billets Belin-Mandar en payement de ses ouvrages, mais parce qu'il a vendu à cette maison les trois seizièmes dans la Librairie Classique. Ces effets ont été créés pour solder le prix de vente dun fonds de commerce. Donc, la juridiction commerciale leur est applicable. »
Nous ne suivrons pas les phases de cette fastidieuse procédure. Il nous suffit d'en avoir indiqué l'origine, et d'avoir ainsi montré par quel concours de circonstances fatales Lamennais se trouvait réduit aux extrémités dont il parle dans la lettre que nous annotons. Ajoutons simplement ceci : M. de la Bouillerie n'était probablement pas, en son nom personnel, dans ces affaires de librairie. 11 est inliniment plus raisonnable de penser qu'il n'y était entré, — par ordre de son maître, et vraisemblablement sur les instances de M. de Vilrolles, — que pour dégager la position de Lamennais, ruiné par la faillite Saint-Yiclor. S'il en est ainsi, et si, cédant aux rancunes politiques du moment, il voulut abuser de sa position de créancier légal pour punir un adversaire incommode et venger Charles X de ce que r.4y/^«/r avait embrassé la cause démocratique, la momlilé, la délicatesse de ce pmiéilé seraient peutêtre contestables. En tout cas, il n'aurait rien de chevaleresque, et Charles X se piquait de chevalerie.
prix qno Dioii a niis l'accoinplissomont dos plus grands devoirs que nous puissions avoii" à remplir ici-bas : ainsi donc, que sa volonté soil faite ! il n'y a pas d'autre voie pour entrer dans son royaume que la voie des tribulations. Vous le savez aussi, et votre croix, quoique d'une autre nature, n'est pas moins pesante. Que notre divin Sauveur vous accorde la grâce de la porter, non-seulement avec résignation, mais avec amour!
J'embrasse tendrement mon cher comte, et je me recommande à ses prières ainsi qu'aux vôtres. Adieu, adieu!...