A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
Paris, 15 septembre 1832.
Je vois, mon bon ami, par la lettre que vous m'avez écrite de Bagnères, combien vous êtes loin de vous porter comme je le désirerais. Vous ressemblez en cela, mais en cela seul, à la Société, avec cette différence que je compte sur votre guérison prochaine, et que la Société, avant de guérir, passera par un traitement terriblement sévère; elle commence en ce moment une expérience nouvelle. Les Princes et le Pape ont cru qu'en s'unissant ils arrêteraient le mouvement des peuples et les maintiendraient sous le joug. Grégoire XVI, comme vous l'avez vu, vient de proclamer cette grande alliance *, et de condamner par là les catholiques à l'inaction. Ils ne peuvent pas défendre l'Église contre la volonté de son chef: nous nous tairons donc; mais les événements ne parleront que trop, et le monde verra un beau tapage. Nos travaux, cependant, n'auront pas été perdus; ce sont des germes que la Providence a déposés dans la Société, pour se développer dans un meilleur temps, lorsque d'autres auront acconq)li les destructions préalablement nécessaires. J'irai probablement me reposer en Bretagne, vers la fin du mois ou le connnencement d'octobre. Si, connue je l'espère, vous m'écrivez, mon bon ami, veuillez m'adresser vos lettres rue Saint-Germain des Prés, n" 10 bis. Je ne sais où
* Par son Encyclique, dont il est question plus loin.
prendre M. de Vitrolles; voilà un temps infini que je n'ai entendu parler de lui*. Nous avons encore un peu de choléra; toutefois ce fléau paraît ici sur son déclin. Il n'en est pas ainsi de la misère; elle est extrême, et la faim, qui n'a point d'oreilles, agite les ouvriers malgré les belles allocutions des journaux ministériels, aidés des sergents de ville et des prisons de M. Gisquet^. On parle du rétablissement d'une Grande-Aumônerie, de grands-officiers de la couronne et de gentilshommes de la chambre; la difficulté est que personne ne veut de ces honneurs sans argent, et qu'à ce mol d'argent la main de Louis- PhiHppe se crispe. Du reste, il règne un grand mécontentement, une anarchie profonde d'opinions, un épuisement d'âme et d'intelligence extraordinaire, je ne sais quoi qui ressemble à la fohe et à l'idiotisme, avec un égoïsme effréné. Mais patience, l'Encyclique remédiera à tout^ On m'interrompt. Tout à vous de cœur, mon cher ami.
* Il existe pourtant une lettre de M. de Vitrolles à Lamennais, datée du 15 août 1852. Nous y relevons ce passage important : « A mesure que je suis plus longtemps loin de Paris, mes affaires et mes intérêts de campagne prennent une plus grande place dans mes pensées, et je me sépare de toute cette politique qui a fatigué une partie de ma vie. Il m'en restait tout juste ce qu'il fallait pour gémir de ces tentatives si inconsidérées, si peu et si mal calculées, qui ont reculé de plusieurs années les espérances de l'avenir. Qu'aurait-on pu faire, même du plus grand succès? Suivant moi, rien du tout. J'avais fait, dans ma très-petite sphère d'action, tout ce qui m'était possible pour l'empêcher. On avait trouvé ce travail excellent, tous les raisonnements forts et sans réplique, la marche tracée admirable, et, pendant ce temps, on se jetait, tête baissée, dans un mouvement absolument opposé, comme si on y était entraîné malgré soi, et par une sorte de fatalité. » — M. de Vitrolles à Lamennais. Vitrolles, 15 août 1852.
Il s'agit évidemment ici de l'aventure hasardeuse où s'était engagée la duchesse de Rerri, malgré les conseils de ses plus sages amis,
^ Ancien associé de la maison Périer, dont les circonstances avaient fait un préfet de police. Les fusils et les omnibus-Gisquet ont donné à ce nom une espèce de célébrité.
5 Lettre Encyclique adressée à tous les patriarches, primats, archevêques et évêques, le 15 août 1852.
Grégoire XVI y déclare que « de la source infecte de Vindifférentisme découle celte maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience. On prépare la voie à cette erreur pernicieuse par la liberté d'opinions pleine et sans bornes qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse et çivilç, quelques-p