ÔÎJO. - A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
A la Chênaie, le 1" novembre 1832.
Votre lettre du 20 septembre ne m'est parvenue que depuis peu de jours, de sorte que je vous suppose arrivés maintenant à Florence '. Je part;ige ])itMi vivement toutes vos peines, qui me deviennent plus sensibles encore à cause de l'impression qu'elles ont faite sur lasaiitédc M. de Senfft.ll faut pourtant se mettre au-dessus de l'ingratitude et de la méchanceté des hommes. C'est folie de s'attendre à autre chose, particulièrement en un certain monde, et c'est un des motifs pour lesquels j'ai ce monde-là en horreur. Je vous trouve heureux, sous ce rapport, d'en être plus séparés, et si vous n'éprouviez pas, d'un autre côté, des embarras cruels, votre position tranquille, dans un beau pays, pouvant choisir votre société, observant tout et ne répondant de rien, me paraîtrait, à peu de chose prés, ce qu'il y a peut-être de mieux sur la terre. Pour moi, je suis toujours dans la même incertitude que lorsque je vous écrivis de Paris. Il s'agit de savoir si je réussirai à faire admettre ma cession de biens par le tribunal: si elle est admise, je serai du moins en sûreté de ma personne; dans le cas contraire, je m'en irai hors de France, Dieu sait où, errant çà et là jusqu'à ce que j'arrive au dernier gîte qu'on trouve partout. Cette idée, depuis quelque temps, m'e^t devenue si familière qu'elle m'affecte peu. « Tout lieu, dit un ancien, est la patrie pour le fort.)) Je ne suis pas du nombre des « forts,» tant s'en faut, mais j'ai cessé de prendre intérêt à tout ce qui se passe dans le monde, de sorte que les pays me sont à peu près égaux. Il n'y a maintenant nulle part rien à faire pour Thoinme de bien. Je déteste également tous les partis qui divisent la France: folie partout, corruption partout. Le catholicisme était ma vie, parce qu'il est celle de l'humanité ; je voulais le défendre, je voulais le soulever de l'abîme où il va s'enfonçanl chaque jour : rien n'était plus facile. Les évêques ont trouvé que cela ne leur con-
* Où M. le conjte de ScnlTt allait représenter l'enipereur d'Aulriclie.
venait pas. Restait Rome: j'y suis allé, et j'ai vu là le plus infâme cloaque qui ait jamais souillé des regards humains. L'égout gigantesque des Tarquin serait trop étroit pour donner passage à tant d'immondices. Là, nul autre Dieu que l'intérêt; on y vendrait les peuples, on y vendrait le genre humain, on y vendrait les trois Personnes de la sainte Trinité, — l'une après l'autre, ou toutes ensemble, — pour un coin de terre, ou pour quelques piastres. J'ai vu cela, et je me suis dit: — Ce mal est au-dessus de la puissance de l'homme, — et j'ai détourné les yeux avec dégoût et avec effroi. Ne vous perdez point dans les stériles et ridicules spéculations de la politique du moment. Ce qui se prépare, ce n'est aucun de ces changements qui finissent par des transactions, et que des traités règlent, mais un bouleversement total du monde, une transformation complète et universelle de la Société. Adieu le passé, adieu pour jamais ; il n'en subsistera rien. Le jour de la justice est venu, jour terrible où il sera rendu à chacun selon ses œuvres ; mais jour de gloire pour Dieu qui reprendra les rênes du monde, et jour d'espérance pour le genre humain qui, sous l'empire du seul vrai Roi, recommencera de nouvelles et plus belles destinées.
Adressez-moi vos lettres provisoirement à Dinan. Vous saurez plus tard ce que je deviendrai, quand je le saurai moimême. Mille tendresses et mihe vœux.