I.a Cliciiaie, le 25 mars 18.T
Si l'on considère, d'un point de vue élevé, ce qui se passe à liorne, mon cher comte, on trouvera qu'il n'y a nullement lieu d'en être troul)lé, ni de s'en affliger. Car enfin, lorsqu'on ne cherche que le vrai, tout ce qui jetle un grand jour sur le passé et sur l'avenir, tout ce qui étend notre horizon et nous permet de contempler de plus prés la partie divine des choses, doit être regardé comme un inappréciable bien. Que le Pape d'un côté, les Rois de l'autre, se liguent contre les peuples et conlie les élernelles vérités du christianisme; que des courtiers de crime et de tyrannie, sous une robe de moine, soient les entremetteurs de cette odieuse alliance, cela fait réfléchir sans doute, mais cela n'inquiète assurément ni pour le chi'istianisme, ni pour les peuples, dont la vie, grâce à Dieu, ne dépend pas de quelques dégoûtants tripoteurs de despotisme; au contraire, je vois là le salut de la Religion et de la Liberté, parce iiue j'y vois l'annonce d'une ère nouvelle, d'un immense changement dans les idées, et par conséquent dans les choses, (îroyez-moi, il ne s'agit plus d'ultramontanisme ni de gallicanisme; la Hiérarchie s'est mise hors de cause; il s'agit d'une Iransfoimalion analogue à celle qui eut lieu il y a dix-huit siècles; le pressentiment en est partout, et je ne saurais assez bénir la Providence d'avoir envoyé Grégoire XVI pour iiàter le moment de la régénération nécessaire : \\ est venu apposer un sceau éternel sur l'époque qui finit en lui. S'il fait nuit sur la terre, c'est que ceci est la fin d'un de ces jours de Dieu dont parle l'Kcriture. Mais quand, après avoir achevé son cours, le soleil se cache, c'est pour reparaître. Tournez-vous vers l'Orient, et vous verrez déjà l'aube blanchir. Peu m'inq)oi'lenl
donc ces vains sons qui retentissent dans le vide du sépulcre, au milieu de la poussière des morts qu'ils ne réveilleront pas. Je prête l'oreille aux voix célestes qui prophétisent sur la Montagne, aux pauvres pasteurs, et la paix et la délivrance. Pendant qu'elles entonnaient autrefois sur le monde ranimé le cantique de l'avenir, qu'est-ce qui se murmurait dans la Synagogue? Nous le savons. Mais je sais aussi que nous devons laisser Dieu accomplir son œuvre, attendre avec patience les moments qu'il a marqués, et jusque-là porter notre croix sans nous lasser, sans murmurer, évitant tout ce qui pourrait être de quelque scandale aux faibles, et l'ombre même de la division. La difficulté peut être grande sur ce dernier point, parce que, si on doit se sacrifier soi-même, il n'est pas permis de sacrifier ce qui n'est pas à soi, de sacrifier la Vépilé. Mais j'ai en Dieu une grande confiance, et j'espère que, si on se dépouille de tout amour-propre, de tout sentiment personnel, il guidera ceux qui ne veulent que lui à travers les nombreux écueils semés sur leur route en ces temps extraordinaires. Il se prépare dans toute l'Europe des événements dont les conséquences sont incalculables : ne vous laissez pas tromper par les apparences; le calme n'est qu'à la surface; au-dessous grondent des tempêtes leribles. Vous jugez la France trop défavorablement; sans doute, les âmes y sont, comme partout, affaiblies parl'égoïsme, mais infiniment moins que vous ne pourriez le croire. C'est encore, à tout prendre, le pays où il y a le plus de vie; vous vous étonnez qu'elle supporte l'infâme despotisme de son gouvernement actuel : pensez-vous donc qu'on puisse faire une révolution chaque semaine? Songez aux partis qui nous divisent, aux incertitudes de l'opinion, aux craintes fondées qu'inspire une nouvelle catastrophe en cet état d'anarchie spirituelle, et vous ne serez plus surpris qu'on supporte momentanément ce qui est. Pour moi, je souhaite que l'équilibre se maintienne encore quelque temps, car rien ne me semble encore préparé suffisannnent pour établir à la place quelque chose de raisonnable et qui puisse durer. Les partisans de la République gagnent du terrain; on voit que, tôt ou tard, il faudra en venir là; mais on a peur de leurs passions et de leurs préjugés étroils;
sans celle |)LMir, (jui est fondée, ils rLtmiraieiil à eux, en fort peu de temps, la très-grande inajorilé de la nation.
Mille souvenirs respectueux et tendres à tous nos amis; je n'en nomme aucun, ce seiait inutile. Quelque part que vous soyez, souvenez-vous de nous, et faites que jious radiions ce que vous devenez. Adieu, mon cher comle; tout à vous do cœur.
."G.">. —A M AI) AMI-: LA eOMTKSSK DK SK.NFKT.
La Chênaie, le 26 mars 18.jô.
Je viens de recevoir votre admirable lettre du 10 mars, qui me tranquillise sur votre sanlé, nhilgrél'ùblouissemenlqui m'a privé de ce que vous vouliez y ajouter encore. C'est là une de ces tristes réactions de l'àme sur notre pauvre machine, réactions inévitables au mdieu de tant d'impressions irritantes; cela fait souffrir, ma's cela ne lue pas : c'est la vie telle qu'on nous l'a faite.
Vous peignez, avec une frappante vérité, l'Europe en quelques phrases. Oui, la voilà bien n étendue sur son lit de mort, » mais qui sera en même temps le lit de sa renaissance; car le genre humain n'a pas accompli ses destinées terrestres; il lui reste une longue suite de siècles à parcourir. Ce qui fait la souffrance; de la vieille Société, c'est son obstination violente à retenir un passé qui la déchire en fuyant; ce qui fait sa honte, c'est d'avoir choisi la boue des ruisseaux pour y expirer. Elle a confondu toutes les notions du vrai et du iluix, du juste et de l'injuste. Le droit n'est plus que le ciime systématisé, déifié. Jamais le soleil n'éclaira un spectacle plus hideux. Dites-moi si partout l'on n'a pas fait de la lèpre une loi fondamentale; dites-moi ce que ce serait que l'homme, si le monde contiiniait de marcher dans les voies où la politique de l'inlérèt l'égaré depuis si longti'nips; dites-moi pourquoi Jésus-Christ serait mort, si tout cela ne devait pas mourir! Aussi Jésus-Christ estil aujourd'hui le grand ennemi, et là comme ailleurs, et plus qu'ailleurs. Jugez de ce que sera le remède par la profondeur
282 CORRESPONDArsCt:
du mal. On imagine des transactions entre ce qui fui ei ce qui tend à être. Ah, bien! oui, des transactions! Pauvres gens! ils auraient négocié au temps du Déluge. Non, non, tout changera, tout : remarquez que je dis tout. H y a un fond impéris, sable, mais les formes disparaîtront. Nous avons accompli une grande période; une autre va conunencer, et magmis rerum renascitur ordo. Le sens n'est-il pas visiblement retiré à ceux qui s'en vont? On a vu des crimes plus grands, du moins d'un certain genre; on n'a jamais vu (sauf pourtant un exemple unique dans l'histoire) l'abus de la force brutale porté à de plus énormes excès; on a vu des passions plus violentes; mais vit-on jamais une pareille imbécillité, un idiotisme aussi effrayant? Et puis ce sang-froid avec lequel on trafique de Dieu ! C'est comme un inénairable mélange de l'Enfer et des Limbes dei bambini. Tout cela, néanmoins, ne me trouble point, parce que je ne tiens qu'à Dieu, et que tout le reste ne m'est rien. Je sais ce qu'on trame, en ce moment, contre moi ; je connais tous les personnages et leurs vues diverses; il est quasi certain qu'ils réussiront, et jamais je ne fus plus tranquille; car le succès même de ces basses intrigues jette une vive lumière sur l'avenir du monde. La plus déplorable misère d'une certaine classe de gens, c'est l'impuissance de se faire une idée de l'honnête homme, et j'ai presque dit de l'homme : tout ce qu'ils peuvent, à force de travail, c'est, en partant d'euxmêmes, d'élever leur conception de la macaque à l'orangoutang.
Je n'ai pas douté, un seul instant, de la vérité de la déclaration faite à Blaye*, et cela par deux raisons : parce que nulle femme, même la plus abandonnée, ne consentirait jamais à signer une chose semblable si le fait était faux, ou si seulement il était possible de le cacher; parce que l'imposture serait trop tôt, et trop certainement découverte, pour que l'impos-
* Par h\ noble prisonnière elle-même, dont on oui bien soin d'aulbenllquer la sifçnalurc. Le général Bugeau'l, crailleius. el dcnixanUos témoins oliiciels avaient assisté à la nuse au monde de la petite lille que le docteur Deneu\, un des accoucheurs, déclara née de la duchesse de Berry, épouse léjiilime de W. Hector Luccliesi Palli, dos princes de Canipo-Franco, pentilhonune do lu chambre du roi dos Heux-Siiiles. domicilié à Païenne.
DE LAMKNNAIS. IHT,
leur en profittiL Aussi le parli légiliinisle ne feiiit-il th* douter qu'en désespoir di; canse. .le plains celte malheureuse fcnnne; j'abhorre ses infâmes <,a'ôhers; mais je ne saurais m'em[jèchei' de voir, dans des événements si imprévus, la main de la Providence qui veut épargner à la France les horreurs d'une guerre civile, et faire disparaître, l'un après l'autre, les obstacles qui s'opposent à la réunion des Français dans un même désir et une même pensée.
Mes affaires personnelles sont toujours dans le même état. On traite. Plusieurs fois, l'homme qui me poursuit a présenté lui-même des conditions d'arrangement ; elles ont été acceptées, et puis il a refusé de conclure : impossible, donc, de deviner quand et comment cela finira. Je vis dans la caverne de Gil Blas, et ce n'est pas une vie douce: elle léserait, malgré toutes mes peines, si j'étais rapproché de vous. Cela fait tant de bien de verser ses douleurs dans des âmes qui entendent et sentent ! Je voudrais pouvoir faire un peu trêve à l'ennui de votre Adonis viennois. Quelque tristes que soient les choses au fond, il y a encore moven d'en rire, et je ne m'en fais pas faute quand je puis. Le procès de V horrible attentat * a égayé toute la France. Nous sommes bien heureux, pourtant, d'avoir le jury; sans lui, Louis-Philippe nous demanderait nos têtes, comme il nous demande nos bourses: il est bonnne à tout prendre, sauf à partager avec Nicolas.
La magistrature est abominable. Remarquez qu'il n'y a de bon que ce qui n'est pas constitué^ comme ils disent. Partout où le Pouvoir et ses dépendances disparaissent, vous retrouvez, malgré les ravages de Pégoïsme elle souvenir des vieilles passions, des sentiments de justice et d'honneur, d'humanité, de générosité même, surtout à mesure qu'on descend dans le peuple. Les ouvriers de Lyon furent sublimes, il y a seize mois, et le gouvernement exécrable comme de coutume-. Si
* Le coup do pistolet du pont Royal, tiré le "20 novembre 1852. L'acquillemciilde M. Bergeron est du 11 mus 1835.
^ En novembre 1851. Il s'agissait, connue on sail, d'un laril" établi par ks ouvriers et que les maîtres paraissaient avoir accepté. L'autorité, sans se prononcer, faisait sourdement son possible pour que le tarif tombât en désuétude. Les ouvriers qui l'avaient, au contraire, pris au sérieux, se levèrent
284 CORUESPONDANCE
VOUS lisez les journaux républicains, VOUS devez êlre frappée du progrés moral qui s'est fait dans ce parti. Il y a encore, sans doute, des préjugés étroits, des traces d'anciennes défiances et d'anciennes rancunes, des idées mal conçues ou peu fixées; mais, tels qu'ils sont, comparez-les à ce qu'ils étaient il y a seulement quelques années : c'est une génération nouvelle, énergique, ardente, qui cherche avec amour et bonne foi ce qu'elle n'a pas trouvé encore, mais qu'elle trouvera très-certainement, quand le voile, dont on a recouvert la Lampe éternelle, ne projettera plus son ombre sur la route où marche cette jeunesse meilfeure que ses pères.
Que Dieu vous soutienne et vous console ! Voyons-le dans tout ce qui se fait, et ne perdons point courage: il y a de grands maux, mais il y a aussi de grandes espérances.
36i. — A M. LE MAUQUIS DE CORIOLIS.
La Ctienaie, le 14 avril 1855.
Nos souvenirs et nos lettres se sont croisés, mon cher ami, preuve que nous n'avons pas besoin de nous écrire pour nous entendre, ce qui n'est pourtant pas une raison de nous entendre sans nous écrire. Il me semble que cela fait du bien, par le temps qui court, de causer un peu de ce qui se passe, ou de ce qui passe, c'est tout un. Voyez les partis comme ils s'en vont, carlistes, philippistes; la République seule croît. Pauvre petite ! déjà l'on parle de la marier; les uns disent à un
pour en assurer le maintien. Retirés sur les hauteurs de la Croix-Rousse, où ils retenaient comme olnges le général et le préfet, venus pour néjrocier avec eux, ils y furent attaqués, et après deux jours de combats opiniâtres, la victoire leur demeura. La troupe de ligne évacua Lyon, Les ouvriers prirent alors le gouvernement de la grande cité, et y firent ré;.:ner l'ordre le plus parfait. M. Casimir Périer, blessé comme minisire dirigeant, et aussi comme manufacturier, par celte victoire du prolétariat, tint à honneur d'en effacer le prestige. Le duc d'Orléans, le ministre de la guerre, et une armée entière y furent employés. Plus de quarante mille hommes et cent bouches à feu eurent raison de la révolte. Mais, il faut le répéter, les ouvriers furent admirables.
f»K I,AMK.NNAIS. 285
f)on;i|)arli', les aiilrcs à M. do, Lafaviittf, d'autres encore' à M. Carrt'l, ou à tous trois ensemble, ce qui serait beaucoup pour la première fois ; mais au moins elle [)Ourrait clioisir en connaissance de cause. Pour moi, si ma voix était comptée, je la marierais à .Mahmoud, qui va tout à riieuic se trouver veuf de ses six cents fennnes; r»é[)ubli(jue pour lîépublique, il n'y perdrait rien. Qu'en pensez-vous? Ne pourrait-on pas mettre, comme on dit, cetteidée en avant ? Les Samt-Simoniens qui s'en vont chercher la «femme libre» à Constantinople, seraient, [)our le coup, bien attrapés; pendant qu'ils fouilleraient tous les harems pour la trouver, un beau jour ils entendraient dire que le Grand-Turc vient de l'épouser à Paris. Quelle déconvenue ! Et que dii'ait M. de Metternich? Que dnaient aussi nos quatre cent quatre-vingts honorables? Rien de plus drôle, assurément, que ce qu'ils nous disent tous les jours. Us prétendent, les braves gens, nous représenter; ils sont le miroir qui réfléchit l'image de la France : quel miroir, tudieu ! — un fond de bouteille élamé avec de la boue. La belle figure que nous ferions là-dedans !
Sérieusement, la République croît; il est clair qu'elle a fait alliance avec le bonapartisme; si elle ne se presse pas trop, son triomphe est assuré avant peu d'années. La peur toujours croissante de Philippe nous donne la mesure de sa popularité, et par conséquent de sa force : comme les petits tyrans du Moyen Age, il en est réduit à faire élever de tous les côtés des forteresses pour s'y barricader contre l'amour du peuple ; mais il n'est point de barrière qu'un pareil amour ne franchisse ; il devrait le savoir. Quant aux légitimistes, je ne sais ce qu'ils ont fait à Dieu, mais il les traite bien sévèrement ; il les a condamnés à être les Nabuchodonosor de la nouvelle loi. Vous me direz que la transformation n'a été ni grande ni subite : à la boinie heure, et j'ajouterai qu'elle n'est pas sans consolation ; car Nabuchodonosor, après tout; n'était pas moins, en broutant l'herbe, le souverain « légitime et inq^rescriptible, » ce qui est le point essentiel. S'il mangeait du foin, c'est qu'il l'aimait : cela ne dérogeait pas « au régime du bon plaisir. »
Veuillez dire aux peisonnes qui vous (Mitourenl, (M parlien-
lièreiïieiit à M""' de Coriolis, combien je suis sensible à leur souvenir. Puisque vous ne me parlez point de la santé de cette dernière, je présume qu'elle n'a pas lieu de s'en trop plaindre maintenant ; priez-la d'agréer mes vœux et mon tendre respect. Et vous, mon cher ami, soignez-vous bien; assistez gaiement à la comédie qu'on nous donne. Dans l'immense drame delà Création, c'est une scène de la petite farce : je soupçonne que le Diable souffle les acteurs pour avoir le plaisir de les siffler. Tout à vous bien tendrement.