‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 161 sur 238 · À LA MÊME · texte numérisé non relu

À LA MÊME

A la Chênaie, le 6 oclobre 1855.

Que c'est une douce et consolante chose, qu'une affecfion telle que la vôtre! Je ne puis vous exprimer à quel point votre lettre du 21 m'a touché. Croyez qu'on ne saurait sentir plus vivement que je ne le fais, ces paroles sorties du cœur, et qui vont droit au cœur. Ah ! ne nous reverrons-nous donc point sur cette terre, chaque jour plus triste? et sommes-nous destinés à ne nous rejoindre que près de celle dont le souvenir vous est sans cesse présent S et qui, de l'heureuse demeure où elle se repose des fatigues de la vie, sourit à votre plus long combat qu'attend la même récompense? Quoi que Dieu en ait décidé, ne voulons que ce qu'il veut, et laissons-nous, sans murmurer, emporter sur le flot du temps au souffte de la Providence. Nous nous en allons avec tout un monde; et de là celte sombre inquiétude, celte universelle angoisse, semblable à celle des matelots de Colomb, à mesure que, s'éloignant du vieux continent, sans voir encore de terre nouvelle, ballottés parles vagues de mers inconnues, ils ne découvraient plus, hasardeux voyageurs, que l'abîme sous leurs pieds et le ciel sur leur tête ; mais ce ciel les guidait : il guidera aussi la race humaine vers les régions qu'elle semble pressentir par un de ces instincts divins qui se dévelo[»pent en elle aux grandes époques de la vie. Quand le Christ naquit, l'univers haletait d'attente; il ne savait pas ce qu'il espérait, et son espérance n'en était que plus vive; car ce je ne sais quoi qui allait paraître était au-dessus de toutes ses pensées. Je ne s lurais m'ôter la persuasion qu'il se prépare maintenant quelque chose de pareil. Rien de ce qui est ne peut plus être, parce que ce qui est, s'il se prolongeait, accuserait trop hautement la Justice d'en haut. Ce voile sale et sanglant cacherait Dieu aux hommes; il a chargé les tempêtes de le déchirer.

Qu'y a-t-il aujourd'hui de sain dans la Société ancienne? elle

* I.;i loiiilessc Louise de Sentît.

tombe de loulos paris, pièce à pièce, coniirie des membres gangrenés : la rnoit a g igné jusfju'au cœur. Il y a certains genr(!s de faiblesses que la société couvre, et à l'égard desquelles, pauvres créattires misérables, nous n'avons certainement pas le droit d'être sévères, et, bien moins encore, api'ès les exemples si remanjuables d'indulgence que .lésus-Clirist nous a laissés. Mais que le Pape, les cardinaux prodigijent solennellement les honneurs et les distinctions à une femme qui traîne avec elle le fruit de son crime comme un trophée •, à une femme à qui les premiers chrétiens eussent interdit l'entrée de l'église jus(iu'à ce qu'elle eut accompli une longue et publique pénitence, il y a là, ce me semble, un oubli profond de toutes les convenances et de tous les principes religieux. Que dira le peuple et que pensera-t-il? Ce qu'il peut imaginer de moins dangereux, c'est (ju'il existe deux morales, l'une à l'usage des princesses, l'autre à l'usage des simples mortelles, de sorte qu'une partie des préceptes divins ne sont préceptes que pour la canaille, que le vice ne déshonore qu'elle, ne damne qu'elle, et que, ceint d'un bandeau royal, il a droit aux hommages des ministres du Christ et de son Vicaire sur la terre. Et l'on se plaindra que la foi décline ! La plus forte preuve pour moi que son principe est surhumain, c'est qu'il en reste encore quelques débris parmi les hommes. Ce qui la tue, surtout, ce sont les passions politiques. Quelqu'un, et ce n'était pas un impie, à qui l'on parlait, il y a quelque temps, des intérêts de la religion, répondit ces propres mots, que j'ai en- 'tendu maintes fois répéter, quant au sens : « Rendez-nous « d'abord notre Henri V, et nous verrons après pour votre Je- « sus-Christ. » Je duute beaucoup que la Providence bénisse de tels blasphèmes; et ceux qui ne les ont pas à la bouche les ont dans le cœur : qui sait lire, et entendre, ne le voit que trop. Mais parlons d'autre chose. Le livre de M'"'' Trollope * con-

* Ce passage confirme pleinement, ce nous semble, l'inlerprétalion que nous avons doniiL-e, dans une note précédente, à quelques expressions ambiguës. Voir paijj. 5'21.

- y[" Trollope venait de publier les souvenirs de son vovap;e au.t États- Unis, satire superficielle, évaporée, dictée par les préjugés les plus vulgaires. Celte satire eut néanmoins quelque succès, et le souvenir de sa vogue i.e ré- II. 19

tient des détails fort curieux, quoique exagérés, en ce qui tient aux ridicules des mœurs et de la société; elle ne dit rien de trop à l'égard des sectes : tout le monde est d'accord sur ce point. Pour achever ce qui la concerne, j'avoue que je trouve dans son ton une sorte de fatuité pédantesque qui me déplaît. Je n'ai point lu le roman de Maxime d'Azeglio, parce que je n'ai point voulu en lire la traduction, et qu'il est difficile de se procurer l'original en France; si ce que nos journaux en ont dit est vrai, il y aurait dans cet ouvrage, avec du talent, quelque chose d'enflé et de guindé qui en rendrait la lecture assez fatigante : ce n'est pas le défaut du Charivari; j'en vois presque tous les jours des extraits dans VÉcho, le meilleur des journaux, quand on n'en a qu'un, parce qu'il se compose d'extraits de tous les autres : le choix, seulement, pourrait être mieux fait. Quant au Charivari, dans sa gaieté spirituelle et originale, il est, avec la Caricature, le seul des petits journaux qu'on puisse lire. Les autres, si l'on en excepte quelques articles du Corsaire, sont à périr d'ennui et de dégoût. Ainsi l'esprit même et le talent sont du côté de la République : cela fait penser. Vous avez bien raison de dire que ce débordement d'améres plaisanteries qui ne respectent rien donne la mesure du mépris dans lequel est tombé le piste-milieu; il en a sur la tête, haut comme le Mont-Blanc. Je ne crois pas qu'homme ait été jamais plus impitoyablement tourné et retourné dans le ruisseau. De la boue à droite, de la boue à gauche, dessus, dessous, devant, derrière, de tous les côtés : c'est comme une marinade de fange; et il ne paraît pas que cette marinade déplaise beaucoup. S'il n'y avait que cela, l'on se trouverait comme le poisson dans l'eau : un peu de boue est bientôt bue; mais l'avenir inquiète : on craint pour le corps; on craint pour l'âme, c'est-à-dire pour l'or; cela ne fait pas une existence gaie. Être traîné aux Gémonies dans un coffrefort vide, quel enfer!

Vous faites très-bien de ménager vos yeux; conservez-les, ainsi que tout le reste, et meltez-y le soin que vous recom-

feumc. aujourd'hui clans le verbe trollopiser (IroHopise) qui sert à caractériser les médisances cl les calomnies de certains voyageurs.

mandez aux autres avec un intérêt si ainnable; j'en dis autant ù mon cher comle. Pour moi, je suivrai do mon mieux vos conseils, je vous \c projnets. Ah! si l'on pouvait oublier beaucoup, penser peu, sentir encore moins, ce sérail l;i le plus sûr remède; il n'est, heuieusement peul-ôlre, ni à votre usage, ni au mien. C'est pourquoi, donc, prenons patience et cherchons dans nos misères mêmes, voulues de Dieu et reçues sans murmure de sa main, sinon le bonheur, qui n'est pas de ce monde, au moins la paix intérieure promise à ceux qui croiront et qui aimeront.

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