‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 162 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, le 15 octobre 1833.

Vous vous trompez, mon cher ami, en me croyant en retard d'une lettre avec vous. Je vous avais'*^crit à Bolbec : la poste aura été inexacte ou infidèle. Mais, à l'instant même où j'écris ceci, je m'aperçois que c'est moi surtout qui ai lieu de me plaindre d'elle, car je n'ai point reçu votre lettre du Havre, et c'est à celle-là que vous attendiez une réponse qui naturellement vous a manqué. Je ne seiais pas resté si longtemps sans vous donner signe de vie, si je ne m'étais figuré que vous ne deviez plus être en Normandie, cette espèce de Chine française, petit empire du milieiiy riche en volailles et en harangues. Je ne savais donc où vous prendre; je le sais maintenant, et peu s'en est fallu qu'au lieu de ma lettre vous ne m'ayez vu arriver moi-même; car j'ai eu le projet d'aller passer l'hiver à Paris. Plusieurs motifs m'y ont fait renoncer, et me voici encore pour quelques mois dans ma solitude. J'y regarde de loin ce qui se passe sur la scène du monde, et, en comparant les bêtises du jour à celles de la veille, je répète avec Salomon : Niliil novi sîib sole. Seulement, comme vous dites, il y a recrudescence. La folie de nos gens est ici arrivée au comble; ils réussissent à m'étonner, ce qui est fort de leur part. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'ils font, et tout ce qu'ils disent, et tout ce

qu'on parvient à leur faire croire. Malheureusement il se mêle à cela beaucoup de mauvaises passions ; le peuple n'y est pour rien : il faudrait, pour le remuer, autre chose que ce qui les occupe; sa politique est de n'en point avoir. Malgré ce que B. vous a écrit, Fr. ^ est parti. Comment pouvait-on douter qu'il allât, s'il avait dit qu'il n'irait point? On m'a mandé, d un autre pays que le nôtre, des détails curieux sur la pauvre voyageuse; elle voulait à toute force conduire à Prague Tenfant qui a fait tant de bruit, et ce n'est qu'avec infiniment de peine qu'on l'a décidée à le laisser à Rome; on en a eu beaucoup plus encore à la séparer du père; cette dernière séparation n'a eu lieii qu'à Florence; on en a fait une condition de laisserpasser^. Du reste, il paraît que les idées de Charles X ne sont pas du tout les idées de la Galette, et qu'il n'est pas d'humeur à permettre qu'on dépouille son front de la couronne, qui l'a pourtant si profondément blessé, pour la poser sur celui de son petit-fils; de sorte que les légitimistes sont maintenant, eux aussi, des «révoltés, » ou du moins très-suspects de l'être. Je ne comprends pas celte rage de régner. Hélas ! la royauté vaut-elle ce qu'on l'estime? Voilà, de compte fait, trois familles en Europe divisées par celte nouvelle passion, et trois Thébaïdes qui attendent trois poètes futurs ; car les hommes n'ont jamais chanté que leurs crimes et leurs calamités. N'est-ce pas un étrange spectacle, que celui que nous donne M, de Bourmont, promenant de royaume en royaume, avec son équivoque réputation militaire, la fortune chancelante de son parli, et

* MM. Beiryer et Frayssinous sont déâignés ici ; — « .. Berryer me mande que M. Frayssinous ne bouge pas, et que le chancelier * est de retour à Paris. M de Lalour-Maubourg m'écrit que sa santé s'oppose à ce qu'il puisse même aller s'excuser en personne de ne pouvoir accepter. Sur mon honneur, on ne vit oncques tel désarroi. » — .1/. de Coriolis è Lamennais- Bolbec, 4 octobre 18.>5.

'^ Détails donnés très-certainement par M"^ la comtesse de Senfft. Ils expliquent fort nettement, à notre sens, les passages dont l'ambiguité aurait pu, dans quelques-unes des lettres précédentes, arrêter nos lecteurs. V. plus liaut, p. 521 et 525.

* M. de Pasloret. Le lilie de chancelier, sous l'ancienne monarchie, était inamovible. Et Louis-l'hilippe avait obéi à la U'adilion iiionarchiquo en ne le conférant pas à M. Pasquier. le nouveau président de la Chambre des pairs; celui-ci ne l'eut qu'après la mort de M. de Pastoret.

s'en allant par touto l'Kiiropfi assister au convoi funèbre de toutes les monarchies qui s'en vont? il ne lui manquerait, après avoir fait sa paix avec Louis-Philip[)e, que de venir assister à son enterrement. Veuillez, mon ami, remercier de ma part M'"*' de (loriolis de son souvenir, et lui faire agréer mes respectueux hommages, (jue devient noire bon Kmmanuel? Je pense que M. voire fds aîné est toujours auprès de vous. Adieu, mon ami ; je vous dirais combien votre amitié m'est précieuse et douce, si je n'étais sûr que vous le savez bien déjà \

* M, DE VITROLLKS A LAMENNAIS*.

« Vilrolles, le 20 octobre 185S.

« J'ai retrouvé vos bonnes et tendres expressions, très-cher ami, comme, après un fatigant voyagi!, on retrouve son chez sol commode et agréable, endn les plus douces et les meilleures habitudes de sa vie.

« Je cherche bien aussi celte certitude d'une existence progressive, dont celle-ci ne serait que le premier terme; mais où la trouver? Pouvons-nous changer les conditions de notre vie terrestre? et cette pauvre humanité qui s'est tournée et retournée dans tous les sens, sans qu'on puisse signaler son mouvement propre et le rayon vecteur qui servirait à le déterminer, trouvera-telle tout à coup en elle-même cette virtualité, qui serait pour ainsi dire une création nouvelle, par le développement de ses propres forces? ou bien faut-il l'attendre d'une autre forme de la vie qui succéderait à c'elle-ci, et dont nous ne pouvons concevoir aucune des conditions? Enfin tous les systèmes de philosophie qui cherchent, en grimpant les uns sur les autres, à définir notre réalité, et à remonter aux sources de notre savoir, ont-ils avancé de quelque chose? ou bien ne sont-ils que de belles poésies sur la nature et l'esprit de l'homme? "Voilà ce que vous savez peut-être mieux que moi, très-cher.

« J'aimerais bien à croire au «t magnifique développement,» mais j'ai peine à en apercevoir les premiers symptôme?. Les hommes de la science, pétrifiés dans l'empirisme, ne reconnaissent que ce qu'ils voient, que ce (|u'ils palpent avec leurs grossières mains. Les hommes religieux sont slationnaires par essence. Leur premier précepte, leur première vertu, sont l'entière abnégation de leur propre raison. C'est un crime pour eux de regarder au delà de ce qui est enseigné, et enseigné de lu même manière depuis dix-huit siècles; et ils attendent a\n>i, passin ment que « le règne de Dieu nous arrive.» Enfin les uns et les autres, et encore la foule, restent les yeux fixés sur celle terre et lui demandent ce qu'elle donne, fiuges consiimrre nali.

« .\ D^u ne plaise que je doute des facultés sublimes qu'il a attachées à notre nature, mais j'apen.ois moins que jamais quelques dispositions à les dévelo\)per. Elles existent en principe, et point en acte. .\ aucune époque on n'a été plus éloigné de toutes recherches intellectuelles, il y a, non-seulement indifférence, mais encore haine à toute pensée qui s'élève un peu au-dessus des intérêts purement matériels. Le curé de Vilrolles, qui a été professeur de philosophie, «.erait au désespoir de lire une page d'un des livres rjui m'occupent. Où Irouverez-vous aujourd'hui dans le monde une madame de drignan qui s'occuperait passionnément de « l'indéfeclibililé de la matière » et des « négations non conversibles ? » Je sais

* Celle réponse à une lettre de Lamennais qui ne s'est maliieureuH-ment pas retrouvée, est un échantillon précieux des discussions sans ce^se renouvelées entre les deux amis.

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