AU MÊME
Paris, le 9 novembre 1833, Rue de Vaugirard, n° 108.
Je ne puis, mon cher ami, vous écrire aujourd'hui que deux mots, étant épuisé de fatigue et accablé d'occupations diverses. A mon arrivée ici, il y a quinze jours, je volai rue de Bourbon; vous n'y étiez, plus depuis une semaine : jugez de mes regrets. Les journaux vous auront appris à quelles tracasseries nouvelles je suis en butte en ce moment. Il y a de grandes questions cachées sous ces discussions en apparence toutes théologiques. La parole n'est ici, du moins d'un côté, que ce qu'elle est pour M. de Talleyrand K Au fond, il s'agit de savoir si le chrétien, dans l'ordre polilique, peut avoir une action qui ne soit pas, de droit, dépendante du clergé et contrôlée par lui; il s'agit de savoir si, hors de la ReUgion, il existe un espace où l'homme, affranchi de la puissance spirituelle, puisse se mouvoir librement. On pose de nouveau, au xix^ siècle, la grande question de la liberté humaine en opposition à la théocratie pure et absolue : plaise à Dieu qu'elle ne soit pas résolue en deux sens contraires par les peuples et la Hiérarchie ! J'étais résolu à passer l'hiver en Bretagne ; la persécution m'en a chassé : me voilà errant sur la terre, sans avoir désormais un seul asile où me reposer, mais calme et
bien que c'était un reflet de Port-Royal; mais encore ceux-là valaient-ils mieux que ceux du Palais-Royal.
« Au reste, je voudrais espérer mieux; car je tiens pour certain qu'on n'accommodera jamais cette grande division des esprits qui partage le monde en deux nations, ou plutôt en deux camps, ennemis tant qu'ils resteront chacun sur son terrain, inconciliables dans leurs principes et dans leurs linalités; — ïï\^\s qu'en faisant faire à chacun quelques pas de plus dans le MOuvEHEN-rQUi i.ecr est propre, on trouverait facilement le point où ils doivent se rencontrer, car ils ne marchent point par lignes droites qui seraient toujours plus divergentes, mais par grandes courbes qui ont leurs points de rencontre.
« En voilà bien long sur ce sujet, cher ami, et je n'ai point imité votre réserve. Mais à qui parlerais-je de ces sujets si ce n'était à vous? El puis je parle, moi, parce que je voudrais apprendre... — M. de Vilrolles à Lamennais. Vilrolles, 20 octobre 1833.
* a La parole, disait le spirituel diplomate, n'a été donnée à l'homme que pour déguiser sa pensée. »
DE LAMENNAIS. ùù%
tranquille au fond de mon âme, parce que j'ai la confiance d'avoir fait mon devoir, et l'espérance d»t le faii'e jusqu'au bout; j'ai aussi celle de vous revoir l'année prochaine; car, sûrement, elle ne se passera point sans que vous reveniez à Paris. Tout à vous de cœur.