A MADAME LA COMTESSE Dli SENFFT
Paris, rue de Vaugirard n° 108, 29 novembre 1833.
La dernière fois que je vous écrivis, je ne m'attendais pas que ma prennère lettre serait datée de Paris ; j'y ariivai le jour de la Toussaint; et quelques jours après on me renvoya de Bretagne votre lettre du 23 octobre. J'avais résolu de passer encore au moins l'hiver à la Chênaie; mais les persécutions^ qui me suivent partout, ne me l'ont pas permis, et me voici déjà pris d'un fort catarrhe, et épuisé de la vie fatigante à laquelle on ne peut se dérober ici, sans entrevoir nulle part un peu de repos pour mes vieux jours; ayant besoin de mon travail, et ne sachant comment travailler, à cause de la difficulté de recueillir et de ménager, pour cela, le peu de force qui me reste. Plus que jamais, en vérité, je trouve le voyage long. Cependant il faut se résigner, et marcher, et haleter, pendant que Dieu l'ordonne. Je voudrais qu'il me fût possible d'aller chercher, au fond de l'Orient, quelque retraite solitaire et sûre. L'Europe me pèse; je ne vois partout qu'intérêt vil, hypocrisie et mauvaises passions : pas une étincelle de vrai zèle, d'amour réel de Dieu et des hommes ; quelque chose de l'Enfer sous le manteau du roi, comme sous la souquenille de l'ouvrier ; sous la simarre du magistrat, comme sous la robe du moine. Et cependant un germe de régénération future s'aperçoit clairement, au sein de la Société même que tourmentent toutes ces monsirueuses corruptions. Il faudrait bien des pages pour vous peindre exactemont l'état de la France, et celui des partis qui la divisent. Les hommes de 93 deviennent très-menoçanls par leur active audace; quoique repoussés universellement, leur triomphe momentané n'est pas impossible ; ils ont su prendre, à Paris, la
direction, et soumettre à leur discipline la classe ouvrière qui, ne trouvant ailleurs qu'indifférence à ses maux très-réels, s'est vue comme réduite à se jeter entre leurs bras. Cette alliance politique cessera par la nature même des choses; mais la question sociale du pauvre, question immense, restera tout entière. Du reste, si la tyrannie des Jacobins, publiquement annoncée et formulée par eux, dans leurs écrits comme dans leurs discours, inspire à la masse de la nation autant d'horreur que de crainte, l'idée de la Répubhque, — mais d'une République véritable, et non pas fictive, — n'en fait pas moins de rapides progrès dans tous les esprits; et ce progrès est tel, que, pour moi, sauf l'anomalie transitoire d'un despotisme violent, je ne crois pas à la possibilité d'un autre gouvernement parmi nous. En Espagne, la guerre civile s'étend et s'organise tous les jours; ce malheureux pays nagera bientôt dans le sang. Il me paraît clair que don Carlos a plus d'appui, et beaucoup plus, qu'Isabelle II dans les populations, et je ne doute point pourtant qu'il ne succombe, après une lutte plus ou moins longue ; car il représente le passé, qui a toujours tort contre l'avenir.
Vous savez sans doute le mariage d'Eugène de Montmorency avec Constance de Maistre ; c'est le passé avec le passé ; il y aura paix.
Nous sommes plus heureux que vous à l'égard de la récolte ; elle a été généralement bonne en France, et le ciel nous a, jusqu'à présent, préservés aussi des épidémies : nous avons assez d'autres fléaux sans ceux-là. J'espère qu'en halie l'hiver arrêtera le ravage des maladies qui la désolent depuis quelque temps : elles sont le résultat inévitable des inondations combinées avec les grandes chaleurs. La France a cela d'heureux qu'elle est à peu près à l'abri des unes et des autres : nos fleuves ont plus de sagesse que ceux qui habitent sur leurs bords. On dit des choses étranges, incroyables, de ce qui se fait et se prépare là. Nous verrons : je m'attends à tout.
Adieu, adieu : ménagez, l'un et l'autre, votre santé si précieuse, si chère à vos amis, et conservez-moi un souvenir du cœur.
ÔS5. - A LA Mi. M F.
Paris, le 4 décembre 1833.
Peu de jours après vous avoir écrit d'ici, yi reçus votre lettre du 28 octobre, et voilà C0IU3 du 22 novcuibre qui m'arrive tout à riieure; je vous remercie de l'une et de l'autre. Un mot de vous est un bienfait, et quand ce mol vient du cœur, comme tout ce que vous me dites, vous sentez tout ce qu'il porte en soi de bonheur et de consolation. J'ai plus que jamais besoin de l'affection de mes amis, en butte comme je le suis aux persécutions d'une implacable haine. En hsanl les différentes pièces publiées dans les journaux, vous avez vu où en sont les choses. J'ai à supporter le poids d'un déchaînement universel, et pourtant ma conscience ne me reproche rien; elle est le seul bien qui me reste, et l'on s'efforce de me placer dans une position où je ne pourrais même garder celui-là. Je compte sur Dieu; il me semble impossible qu'il abandonne qui ne cherche, ne veut et n'aime que lui. En attendant, il faut souffrir, souffrir beaucoup, sans apercevoir le terme de ces souffrances. Mes forces s'en vont; j'ai la fièvre toutes les nuits; peu ou point de sommeil. Quelquefois je pense à fuir en Orient les passions des hommes, à demander à une terre lointaine l'asile et la paix que bientôt peut-être je ne trouverai plus dans celle où je suis né, et où mon cœur a pris racine. Mais ce sont là des illusions : ni ma santé, ni ma fortune, ne me permettent de réaliser un projet semblable. Je n'ai rien, absolument rien : chaque jour, je dois songer à gagner le pain de chaque jour. Quand donc mon corps usé se prêterait encore aux fatigues du voyage, je n'en devrais pas moins renoncer à une émigration impossible. Quelque chose m'allaehe au lien du supplice : la Providence a décidé que je le subirais tout entier. Non mea, sed tua vo! un tas fuit!
Mais c'est trop vous parler de moi. Hélas! n'avez-vous pas aussi votre part, et bien abondante, dans le calice de douleur?
334 CORRESPOND\NCE
Toute créature gémit. La plainte n'expire que dans la tombe, et plus loin commencent les chants de joie.
La France politique est dégoûtante ; et ce qu'on voit à travers ce sale voile, c'est du sang. Il y a comme un flux de boue qui monte tous les jours et s'élève autour du juste-milieu; il finira, et trop tôt peut-être, par en être étouffé. Le parti anarchiste, audacieux, organisé, ne s'accroît pas en nombre; au contraire, les masses le repoussent avec horreur, et cependant, s'il ne se forme pas un parti nouveau et purement social, c'est lui qui recueillera la succession du juste-milieu; car du parti légitimiste, il n'en faut plus parler : il est en pleine dissolution. Une seule opinion gagne dans les esprits, au milieu de tout cela, celle de la République, mais d'une République conservalrice, qui offre des garanties à la propriété et à tous les droits : c'est ce que me disait, hier encore, un des principaux royalistes, et il disait vrai ; reste à savoir si elle aura le temps de s'établir dans les esprits, et de s'y formuler nettement avant la prochaine crise. Savez-vous comment s'est passée la première entrevue de Frayssinous avec son élève ^? Le premier, pour fixer apparemment sa position, s'est prosterné devant l'autre, et, à deux genoux, lui a juré une fidélité inviolable. Le petit bonhomme a dû avoir, après cette grotesque cérémonie, une idée passablement avantageuse de lui-même. Vous ne sauriez vous figurer l'humibation, la honte et l'irritation de ceux qui sont allés à Prague ; cela dépasse tout ce qu'on peut imaginer : croyez-moi, cette cause est perdue ; je ne crois pas celle de don Carlos dans un état beaucoup meilleur; s'il succombe, ce ne sera pas du moins faute de prudence ; c'est vraiment le roi introuvable; on ne sait pas encore où il est Toutefois, la régente- aura bientôt, et elle a déjà des embarras d'une autre sorte : sans • force par elle-même, elle est contrainte de s'appuyer sur le parti qui réclame des réformes ; si elle s'en sépare, le parti carliste reprendra l'ascendant ; si elle se livre à lui, elle se brouille avec presque toutes les Puissances : ce n'est assurément pas
* Au refus de M. de Lalour-Maubourg, c'était à l'évcque d'Hermopolis qu'on avait conlié l'éducation du comte de Chambord, ou, si l'on veut, du duc de Bordeaux. .
* Marie-Christine, veuve de Ferdinand VII.
une situation counnode. l\ion ne finit non plus en Portugal; les deux rivaux* s'épuisent et épuisent le pays par une querelle odieuse, et dont l'effet moral est de détaclu'r les peuples d'un système polilicjue (jui améiu; sur eux de si pesantes calamités. Après cela vient la question dOrient, question immense, et que les événements seuls résoudront ; l'Europe distrait'! ne paraît pas en comprendre l'importance : il ne s*a*,Mt pourtant pas de peu de chose pour elle. « To be, or not to be, that is the question. )) L'Angleterre, vaincue par le sentiment de sa faiblesse interne et de la révolution qui la menace, se renferme strictement dans une politique expectante, uniquement occupée de voiler sous des formes diplomatiques le déshonneur de son inaction : ceci, pour elle, est déjà le tombeau. Ce que vous me dites du C. 0. ^ me fait grand plaisir, non pas à cause de ce que vous appelez ses vœiiXy mais en m'apprenanl qu'il ne partage pas certaines préventions dont je porte le poids. Le mal qui se fait là est irréparable; on est loin, infiniment loin, d'en soupçonner l'étendue : il est tel que, désormais, Dieu seul y peut remédier.
Adieu; ménagez-vous; j'en dis autant à mon cher comte. Mon cœur est près de vous.