A MADAME LA COMTESSE DE SE.NFFT
Le 5 juillet 1834.
J'aurais souhaité que vous n'eussiez point lu, parce que je savais que vous seriez affligée de plusieurs choses, et que je souffre, plus que vous ne pensez peut-être, de tout ce qui vous afflige, vous et notre cher comte. Ce n'est pas dans une lettre que l'on peut s'expliquer. Je vous dirai, seulement, qu'à ma connaissance il n'existe dans mon cœur aucun sentiment de haine pour quelque créature que ce soit; mais, témoin des misères des peuples, j'éprouve une profonde horreur pour les systèmes politiques d'où est née cette misère , et qui l'aggravent chaque jour. J'appelle de toute la véhémence de mes vœu.\ la Liberté, qui ne peut s'établir que sur la double base de la Justice et de la Charité, la Liberté qui n'est qu'un vain mol, et pis que cela, si elle n'est point le règne de Dieu sur la terre, au degré où il est possible qu'il y soit réalisé. Je crois feimement que, de droit naturel et divin, les nations n'appartiennent qu'à elles-mêmes, et que d'en faire la propriété soit d'un homme, soit d'une classe d'hommes quelconque, est une iniquité mons-
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trueuse. Je crois, enfin, que ces maximes, désormais établies dans les esprits, ne sauraient plus se perdre dans le monde et qu'elles triompheront tôt au tard, car dans leur triomphe seul se trouve, selon moi, la solution que vainement on cherclierait ailleurs, à l'époque présente, de cette immense question du paupérisme, d'où dépend le sort futur de IHumanité. Convaincu, donc, que rien n'arrêtera le développement des idées modernes, quelque jugement qu'on en porte d'aiUeurs, il m'a semblé que, pour le salut du peuple, il ne fallait pas le laisser penser que ces idées, auxquelles il ne renoncera jamiais, fussent en opposition avec le Christianisme, de manière qu'il se figurât être obhgé d'opter entre elles et lui, ce qui serait, de fait, l'abolition du Christianisme sur la terre ; et j'ai d'autant moins hésité à combattre un préjugé si funeste, qu'à mes yeux le mouvement qui entraîne le genre humain vers un état social nouveau, loin d'être contraire à la religion de Jésus-Christ, n'en est qu'un effet nécessaire, et comme le supplément politique, préparé pendant dix-huit siècles. En peu de mots, telles sont les vues qui m'ont déterminé à publier mon livre, et jusqu'ici, malgré les oppositions qu'il a rencontrées, j'ai lieu de m'applaudir des résultats que j'ai obtenus. Bien des hommes, ennemis du Christianisme au plus haut degré, ne sont pas encore devenus chrétrens sans doute, mais ils ont cessé de le haïr : il y a plus, ils appellent le régne d'un Chiistianisme semblable à celui que je leur ai montré, et si, en voyant combien cette alliance entre la cause de l'Humanité et celle de la Reli2fion est repoussée violemment d'un certain côté, ils en jugent la réalisation impossible, ce n'est pas moi du moins qu'on en accusera. Un médecin du midi de la France m'éciivait dernièrement : (( Il « y a deux ans, je faillis être jeté parla fenêtre pour avoii' osé « parler de vous et de vos doctrines; et, aujourd'hui, voire nom « est devenu un rempart, une sauvegarde parmi les mêmes « hommes à qui vous prêchez la Foi, cette fille du Verbe, et la « prière qu'ils ont abandonnée. » Ne nous passionnons point pour des formes que l'histoire nous présente variant sans cesse depuis six mille ans; passionnons-nous bien moins encore j)our des individus qui passent, pour des intérèls particuliers qui
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n'ont qu'un temps et ini temps très-court. Le genre humain seul est de tous les lemi)s; il ne [nisse point; il ne varie point, si ce n'est ({u'un œil attentif remarcjue en lui un piogiès continuel, une ei'oissance pnreiil(î à celle (pii fait parcourir à riionnne, depuis reniance jusqu'à l'âge vu'il, toutes les phases de son développement; et ici je parle le langage de saint Paul. Que faire donc, lorscjue, dégagé de préjugés et d'intérêts misérables, on ne voit, conime Jésus-Clirisl, que la Famille universelle, sinon se réjouir de ce progrès et le seconder de tous ses efforts? H n'est pas vrai que, dans cette famille de frérrs, quelques-uns doivent éternellement tenir les autres courbés sous leur domination : tous ont, par nature, les mêmes droits ; tous en jouiront un jour. L'esclavage a été aboli, puis le servage, puis encore d'autres inégalités, et l'affranchissement continue en vertu d'une force interne, irrésistible, inhérente à l'Humanité, et, dans les masses, plutôt instinctive que raisonnée. Voyez s'il est possible de rétrograder dans le passé ; voyez si c'est désirable. Qui oserait, si ce n'est Rubichon, — et encore en paroles couvertes, — regretter l'esclavage antique? Faudrat-il souhaiter de rester tel qu'on est? Mais personne ne le veut, et, en tous cas, cela est impossible. Laissons donc agir la Providence; elle sait bien ce qu'elle fait. Marchons, pleins d'espérance, dans les voies qu'elle a ouvertes devant nous ! L'entrée en est difficile, c'est vrai ; mais n'est-ce point à cause des obstacles dont on l'embarrasse volontairement? N'est-ce point parce qu'on lutte avec violence contre l'invincible nécessité? Le Christianisme aussi ne s'établit point sans un grand travail; Laccusera-t-on du combat de trois siècles qu'il eut à soutenir contre les Puissances liguées enseiTible pour sa destruction? PiHncipcs convenerunt in unum adversiis Dominum, et adversùs Christum ejus... Meditaverunt innnia. — 11 y a de grands maux et de grands désordres. — Oui, parce (pi'il y a, des deux côtés, d'ardt'iiles passions; mais en (piel temps n'y eut-il point, et par la même rair^on , de grands désordies et de grands maux? Croyez-moi, acceptons l'avenir, car nous ne le changerons point, grâce à Dieu, qui n'a envoyé son Fils sur la terre que pour conduire le genre humain, par une séi'ie de perfec-
tionneiTients progressifs dans son état moral e* social, au terme qu'il doit atteindre; que pour le ramener à k Liberté que le péché lui fit perdre, à sa primitive unité qui se forme de nouveau ici-bas peu à peu, et qui se consommera dans le ciel : Ut sint luiuîrij sicut ego et tu, Pater, unum. sumus.
Je me suis laissé aller, je ne sais comment, à ces réflexions; je les livre, pour ce qu'elles valent, à votre excellent esprit. Mille tendresses et mille vœux.
U)d. — A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS.
A la Chênaie, le 15 juillet 1S34.
J'ai tardé quelques jours à vous remercier, mon bon ami, de^ belles stances que vous m'avez envoyées S et surtout des sentiments si nobles et si tendres qui les ont dictées, parce que je n'ai pas un moment à moi. Je suis accablé de lettres de gens que je ne connais point, ni n'ai envie de connaître : c'est à ne savoir, en vérité, que devenir. Figurez-vous que, depuis un mois, je n'ai pu lire dix lignes qui se rapportent à mes travaux, et que les deux tiers de la petite somme que je puis dépenser par an sont absorbées par les frais de cette correspondance, dont je ne sais aucun moyen de me débarrasser. Je n'aimais déjà pas beaucoup Louis XI, mais je commence à le maudire encore plus, avec son invention de postes régulières. Sauf la différence des époques, je trouve une trèsgrande ressemblance entre ce roi-bourgeois et le roi- citoyen : même ruse, même astuce, même fausseté, même hypocrisie, même atrocité froide. L'un et l'autre également prêls à tout sacrifier à leur intérêt, sans être retenus par rien de ce que les hommes appellent justice, honneur, conscience; l'un et l'autre également liabiles à tromper, également avides, égale-
* Vingt -deux stances, de quatre vers chacune. Elles ont pour épigraplie ce vers de Dante :
L'amico niio, e non délia vcnlura.
Leur date est du 29 juin 187)4.
ifient dêfiaiils, également lûclies : changez les temps, Louis XI s'appellera Louis-Philippe, et Louis-Philippe s'appellera LouisXI; s'ils se renconlrenl jamais dans l'autre monde, je serais cul'ieux de savoir lequel des deux [)arvi(;iidra à foiirher l'autre. Quoi (ju'il en soit, le combat sera long et la victoire biillante.
J'ai maintenant la certitude que lîome se taii-a, malgré des instances pressantes el réitérées; j'en suis d'autant plus charmé, qu'une parole imprudente aurait gravement compromis la Religion, qui l'est assez déjà. Les traductions du livre qu'on l'engageait à censurer se multiplient dans toutes les langues, et jusfpi'en grec vulgaire, en irlandais, en bas-breton. Singulières destinées de ces pages, qui n'ont de prix que par le sentiment profond d'humanité qu'elles respirent! A mes yeux, la plus terrible condamnation de l'absolutisme est qu'à raison de cela même, il les juge, au plus haut degré, dangereuses pour lui. Les journaux allemands sont à lire là-dessus, et notamment le Journal politique de Berlin. Si ce n'est la discorde, la terreur, du moins, est au camp dAgramant.
Vos élections de Toulouse auront été probablement ce qu'elles ont été presque partout. On dit que le Pouvoir ne laisse pas d'être embarrassé de son triomphe : il craint le zélé de ses gens qui, dans leur fanatique dévouement à Tordre de choses, pourraient l'étouffer à force d'embrassements; M. de Yilléle eut le même destin, après le môme succès. Niliil novi siib sole. Les légitimistes paraissent se dissiper de plus en plus, du moins dans ces contrées. Un seul parti grandit au milieu de ce toJm-bofiu, le parti de la République, et il grandit d'autant plus vite, désormais, que, grâce aux heureuses combinaisons de la monarchie citoyeime, la France n'est plus effrayée par le fantôme de l'anarchie. La réforme électorale va devenir de plus en plus la grande question nationale, question à laquelle, sans parler des di'oits, l'énormité croissante du budget donnera chaque jour une plus haute importance. On parle d'augmenter d'un quart les impôts les plus productifs : c'est marcher en droite ligne à une confiscation générale; mais on trouvera la banqueroute en chemin. Les affiures extérieures se compliquent aussi, et s'embrouillent de tous côtés. Il 22
Les bras de M. de Talleyrand se fatiguent à soutenir en l'air un édifice de paix qu'on dirait construit sur des plans fournis par M. Fontaine S assisté du génie de son patron. Adieu, mon cher ami ; vous savez ce que je vous suis et ce que je vous se= rai toujours, quelque chose qui arrive dans ce mondé qui va si singulièrement.