A MADAME LA COMTESSE DE SEÎNFFT
Le 20 juillet 1854.
Vous voulez que je vous parle de ma santé; grâce à Dieu, elle n'est pas mauvaise. Je suis, comme le vieux matelot, endurci aux tempêtes et aux rudes climats. Si mes membres, affaiblis par l'âge et le travail, commencent à se roidir sous la casaque trempée d'eau salée qui les presse de son poids, la défaillance n'a pas pénétré jusqu'au cœur, et je sens encore dans ma poitrine ses chaudes et énergiques pulsations. Ne craignez donc pas que je sois abattu par le nouveau coup qui me frappe^; j'en suis affligé, sans doute, mais bien moins
^ Architecte du roi Louis-Philippe.
^ L'Encyclique du 15 juillet 1854. Les Paroles d'un Croyant y sont qualifiées de « livre peu considérable par son volume, mais innnen^c par sa perversité, détestable produclion d'impiété et d'audace, sortie des ténèbres pour la ruine des sociétés, oîi se trouve entassé tout ce qui peut produire le bouleversement des choses divines et humaines...» Le système philosojdiique de Lamennais y est aussi foudroyé, — il était temps, — dans des ternies d'une amertume non moins exagérée. Qu'on en juge : « Il est bien déplorable de voir dans quel excès de délire ^e précipite la raison humaine, lorsqu'un homme se laisse prendre à l'amour de la nouveauté,, et que, malgré l'avertissement de l'Apôtre, s'el'forçant d'être plus sage qu'il ne faut, trop confiant aussi en lui-même, il pense qu'on doit chercher la vérité hors de l'Eglise catholique, où elle se trouve sans le mélange impur de l'erreur, même la plus légère, et (jui est par là appelée, et est en effet, la colonne et l'inébranlable soutien de la vérité.
(( Vous comprenez très-bien, Vénérables Frères, qu'ici nous parlons aussi de ce fallacieux système de philosophie récemment inventé, et que nous devons tout à fait improuver, système où, entraîné par un amour téméraire et sans frein des nouveautés, on ne cherche plus la Vérité là où elle est certainement, mais où, laissant de côté les traditions saintes et apostoliques, on introduit d'autres doctrines, vaines, futiles, incertaines, qui ne sont point
pour moi qno pour coux qui se sont faits si ^Tatuitemont mos pcM'sûcult'urs. Je ^éniis (ju'uii pouvoir que jVii laiit aimé, tant vénéré, que j(; respecte toujours, soit descendu à un pareil excès d'if,Mioininie ; car je sais qu'il ne croit pas lui-inôme, et (ju'il est iinpossi])l(î qu'il croie à ses propres diffamations; je connais les sourdes inti igues et toutes les turpitudes qui l'ont conduit à un inconcevable éclat, dont les suites pour la l»eli*,Mon ^ont incalculables. Et quel fruit, hélas! en retirera-t-il? de nouvelles et profondes haines, voilà tout. Pense-t-il que ses paroles auront plus d'effet sur les |)euples qu'elles n'en auraient sur les souverains, s'il exigeait de ceux-ci, je ne dirai pas le sacrifice de leurs droits réels, mais de la moindre de leurs prétentions? Pense-t-il qu'il arrêtera le mouvement providentiel qui poussé la Société vers un état que mille causes diverses ont rendu nécessaire, et qu'elle regarde comme l'unique remède à ses intolérables souffrances? Pense-t-il que le monde, qui cingle, avec une ardente espérance, vers l'avenir que Dieu lui prépare, repliera les voiles à sa parole, et rentrera pour jamais dans le passé? Pense-t-il qu'il lui soit donné d'arrêter le temps et les effets du temps? Pense-t-il enfin que moi, chétif, pleinement soumis dans l'ordre religieux, je me croie déhé, dans Tordre temporel, des devoirs les plus sacrés, parce qu'il se figure que tel est l'intérêt de sa politique? Il se trompe s'il a cette pensée. Jusqu'au dernier soupir, je resterai chiétien ; mais je resterai homme aussi : et quel moyen d'être l'un
npprouvées par l'Église, ci^ur lesquelles les liommes les plus vains pensent laussemciit qu'on puisse établir et appuyer la vérité. »
Du fond de cette phraséologie confuse, ténébreuse, insupportable, si nous voulons dégager quelque chose de net et de précis, voici ce que nous trouvons ;
Un système pliilosopbique a été conçu, qui place la règle de la certitude dans la raison générale. Ce système a été publiquement et ardemment soutenu, quinze ans de suite, par un homme qu'on a comblé d'éloges, de caresses, de flatteries. Un jour vient où cet homme se fait, dans l'ordre politique, l'adversaire du système approuvé et suivi par le Souverain temporel des Etats romains. A l'iiislanl même, le Tape déclare que « cliercber la certitude dans la raison générale est un cxcè.s de ileHre où la raison humaine >e précipite. » Le Pape inlaillil)le proclamant ceci urbi et orhi, les catholiques sont-ils vraiment teims de le croire?
Réduite à ces termes, la question n'est pas bien ardue.
sans l'autre? Je couvrirai de mon silence, aussi longtemps qu'on me le permettra, les faiblesses et les injustices dont je serai seul victime ; j'étendrai mon manteau, en détournant les yeux, sur la nudité de mon père ; mais je ne trahirai point l'Humanité ; je ne me ferai point un muet tombeau de mon indifférence pour les maux de mes frères ; je ne trafiquerai point, pour quelques misérables jours de repos, de leurs larmes ou de leur sang.
Et, au nom de Dieu, voyez où aboutissent les efforts tentés pour asservir les peuples à un joug qu'ils ne veulent plus, qu'ils ne peuvent plus supporter ! Pour les contenir, on est forcé de tenir sur leur poitrine douze cent mille baïonnettes, de couvrir l'Europe de prisons, de multiplier, au delà de ce qu'on vit jamais, les espions elles bourreaux; et le mécontentement va croissant, et la haine va croissant, et, d'un instant à Tautre, on s'attend à la voir rompre ses digues et déborder de toutes parts. Est-ce là un état qui puisse durer? Ce n'est pas tout encore : l'édifice antique, qu'on veut conserver debout, est habité déjà par l'esprit des ruines; il s'ébranle et croule de lui-même. Considérez l'Espagne, le Portugal, la Turquie, l'Angleterre, pour ne parler que de ces royaumes. Montrez-moi quelque part un pan de muraille solide : et on ne reconnaîtrait pas là le doigt de Dieu, la grande loi de Punivers, qui, fixant à toutes choses leur durée, marque à chacune son heure fatale ? L'aiguille qui indique le mouvement du temps sur la grande horloge des siècles a accompli une de ses révolutions; elle en recommence une aulre, et nuUe^'puissance humaine ne l'arrêtera,. ou ne la fera rétrograder.
J'ajouterai un mot encore. Ce qui a fait le succès sans exemple de mon hvre, dans toutes les opinions, dans tous les partis, ce ne sont point des idées plus ou moins favorables à un système pohiique quelconque ; car, sur cela, nul accord; c'est le profond sentiment d'humanité qu'il respire d'un bouta l'autre, et qui a ébranlé la même fibre dans tous les cœurs, llemarquez le contraste, et jugez des effets. Quant aux principes fondamentaux et aux prévisions, — abstraction faite de toute époque déterminée, — il n'est pas, dans la nôtre, un esprit remar-
qnablo avec Inquol jo ne sois, sur tous les points, parfaitement d'accoitl : Cliattiaiibriaiid, Lamailiric et beaucoup d'autres se sont explifpiés aussi nettement que moi. Pourquoi donc m'accjse-t-on, me persécutet-on seul? On a peur contre tous, excepté contre moi ; mais on verra pourtant (pie je ne suis pas phjs faible que les autres. Je ne plierai {)oint sous le faix de la distinction dont on m'bonore, et je saurai, Dieu aidant, faire en sorte que mon nom, pur de toute honte, n'ait point à rougir de ses cicatrices devant la justice de l'avenir *.