A MONSEIGNEUR L'ÉVOQUE DE RENNES
24 juillet 1834.
Monseigneur,
Je vous dois des remercîments pour la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 20 juillet. Les sentiments de bienveil.
* Lettre supprimée: — A M""" la baronne de Vaux (timbre de Dinan). 22 juillet 1834.
* Voici la lettre à laquelle répond Lamennais (relire, du reste, les pages 575 et 380).
l'ÉVÊQUE de KENXES a l'abbé F. DE LAMENNAIS.
« Rennes, le SO juillet 1854.
* Monsieur l'abbé,
« C'est uniquement à l'impulsion de mon cœur et de mon attachement pour vous quftjecèilft aujourd'hui, en vous faisant part de ma douleur. Où irai-je chercher ma consolation, >i ce n'est auprès de celui qui, ayant fait la plaie, peut y mettre lui-même l'appareil?
« Votre résistance au Saint Siège sera-l-elle momentanée, et par conséquent excusable? ou Je n'achève pas!
« Je ne perds pas encoie tout espoir, parce que je vous ai toujours regardé comme un homme de foi. Fénelon vous donna un bel exemple; vous êtes capable de le suivre, si vous voulez être vous-même.
« 1/K^'lise, celte mère désolée, vous ouvre son sein ; vous ne voudrez pas le déchu'er i)lus longtemprr.
« Oubliez, pour un moment, et l'ignorance et l'indignité de celui qui vous écrit et vous conjure de rélléchir sur la profondeur de l'abime. Votre divin Maître, comme le mien, peut encore se servir des instruments les plus faibles pour faire triompher sa cause; vous êtes propre à la défendre, mais vous êtes impuissant pour la comballre. Rentrez dans la lice des enfants dociles et soumis, et les ennemis de la Religior., lesq<iels nous devons plaindre, aimer, et combattre, cesseront leurs chants d'allégresse, et trembleront encore.
« L'auteur de V Imlifj'hcnce est fait pour les désarmer et les convaincre, et non pour devenir leur auxiliaire.
« Ex lolo corde, lotus in visceribus Christi.
« i C. G., érêque de Hennet, »
lance dont elle contient l'expression me font un devoir de vous en témoigner ma sincère gratitude, devoir que je remplis avec d'autant plus d'empressement que c'est pour moi une occasion devons réitérer l'assurance du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
412 — A P. En AN G ET,.
La Chênaie, 2G juillet 1834.
Je ne puis vous exprimer, mon cher ami, combien je suis touché de l'intérêt si vrai et si tendre dont vous ne cessez de me donner des preuves ^ 11 est vrai que les intrigues diplomatiques et jésuitiques viennent encore une fois de l'emporter. Peu importe la Kehgion à ces gens-là, pourvu qu'ils parviennent à leurs fins. A force d'odieuses et sourdes menées, ils ont obtenu contre moi, non pas une condamnation, mais une diffamation. On m'a mandé là-dessus des détails curieux de Rome, où les théologiens disent hautement que l'Encyclique « n'est que l'opinion personnelle de Mauro Cap.eliari, et rien de plus. >> On ne peut, en aucun sens, y recoimaître le caractère d'un jugement doctrinal. Elle sera pourtant représentée et acceptée pour telle, en France, par l'opinion religieuse que forment et dirigent les hommes qui l'ont sollicitée : à cela nul remède pour le présent. On abuserait de tout ce que je dirais, de toutes les exphcations que je donnerais, et je ne ferais, en parlant, que comphquer ma position et l'embrouiller aux yeux du public. Je m'en tiens donc, provisoirement du moins, au conseil que l'on m'a donné de Home même, qui est u de garder « sur l'Acte pontifical un silence absolu, et de laisser agir le « temps. )) Cela ne m'empêchera pas de continuer à défendre la cause des peuples et de rilumanité, comme vous le verrez dans la prochaine livraison de la Revue des Deux- Mondes. 11 est vrai qu'on fera tout au monde pour nf obliger à rompre ce silence dans lequel je veux me renfermer. J'examinerai alors
' On devine que Rcranger avail écrit à Lamennais pour le consoler des censures pontificales sous lesquelles on essayait de l'accabler.
I)K I.AMKNNAIS. r/jl
le parti (jiic j'inirui ;'i prendre. Kn aucun cas il ne conviendrait do rentrer, à mon avis, dans les ar^'ulies scolasliques du XVII*' siècle sur les libertés de l'^j^Mise gallicane; ce sont des questions moites et sims aucune [tortée, de nos jours : il yen a de bien plus profondes, dont l'avenir olTrira la solution, mais que je ne voudrais pas, s'il était possible, qu'on remuât maintenant : on ne les comprendrait pas encore, placés que sont les esprits d;nis la pénombre obscure du passé. Il faut attendre la nouvelle lumière qui jaillira des événements. Ce qu'il importerait de dire, aujourd'hui, c'est que le temps n'est plus où Rome pouvait exercer une influence politique, surtout dans un sens opposé au mouvement du siècle : qu'en combattant la liberté, elle ruine, autant qu'il est en elle, le Christianisme même, ment à sa propre vocation, ébranle son propre pouvoir qui a sa racine dans l'élément démocratique de la société, et aliène d'elle les peuples pour complaire aux rois, lesquels sont partout ses ennemis les plus irréconciliables et les plus acharnés; il faudrait la montrer tolérant, avec une lâche complaisance quia sa source dans des intérêts purement temporels,.toutes les insultes du despotisme, toutes les oppressions religieuses, toutes les iniquités politiques, tous les crimes contre l'humanité et les sanctionnant même pul)liquement, tandis qu'elle s'efforce d'étouffer, au nom du Christianisme, les plaintes des victimes, et qu'elle flétrit, comme antichrétienne, toute légitime défense, toute parole de justice et de charité; il faudrait, enfin, lui rappeler que ce ne sont pas des fers qu'ont été chargés d'apporter aux hommes les Apôtres du Sauveur du monde, et que, si elle persiste à réchaulfer toutes les tyrannies sous la tiare, la tiare pourrait bien éprouver le sort réservé désormais à la tyrannie.
Les motifs de santé, de travail et d'économie qui m'ont conduit ici devront m'y retenir encore, si la persécution ne m'en chasse pas : c'est ce que je saurai, je pense, bientôt. Si l'on me traquait jusqu'au fond de ma pauvre retraite, je retournerais à Paris, où je trouverais du moins, avec un peu de paix, ces douces relations d'amitié qui consolent de tant de choses. Vous me permettez bien de dire, mon cher ami, que vous êtes
un des hommes que j'aurais le plus de joie à y revoir, et, quoi qu'il arive, je compte bien un jour cultiver assidûment une liaison où j'ai déjà trouvé tant de bonheur. Je compte entièrement sur vous, comme vous comptez, je l'espère, sur moi qui vous suis, n'en doutez point, à jamais dévoué de toute mon âme.