A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS
La Chênaie, le 27 juillet 1834.
Si VOUS saviez, mon cher ami, sur quel fondement je me croyais certain que Rome se tairait, vous ne vous étonneriez plus de m^a sécurité ^ Je me suis trompé, cependant. De nouvelles intrigues sont venues changer la première résolution : j'en gémis profondément, bien moins pour moi que pour ceux
* «J'ai peine à m'expliqiier, mon cher ami, comment il arrive que vos correspondances de delà les rnonts vous servent assez mal pour que, dans votre Bretagne, à la date du lô courant, vous ignoriez encore, je ne dis pas seulement la Lettre encyclique dont j'ai connaissance ici depuis lundi 14, mais même les dispositions de Rome à l'égard de votre livre. Votre sécurité est, à l'heure qu'il est, tombée de son haut, » — M. de Coriolis à Lamennais. Toulouse, 20 juillet 1854. — M. de Coriolis entre ensuite dans des apprécialions et des détails éminemment instructifs, mais que, par malheur, nous n'avons pas la liberté de reproduire. Il examine enfin les deux partis à prendre, et termine en rappelant le mot de CromwcU : « Je suis poussé à un dénoûmenl qui me fait dresser les cheveux sur la tête. »
M. de Vilrolles, en revanche, écrit à Lamennais :
« Paris, 5 août 183i.
« Il me plairait certainement bien de vous voir arriver, et cependant je vous aime mieux, en ce moment, dans votre solitude et votre silence; c'e>-t ia ^eule manière de répondre à la grande voix qui a parlé contre vous. Ici vous seriez agité du mouvement et de? opinions qui se renmeraienl autour de vou-«, cl que i)0«rriez-vous dire qui ne fût pas une sorte de contradiction avec vos principes anciens et vos derniers actes? Vous aggraveriez cerlainemenl votre situation des lôlés que vous avez le plus à ménager, sans trouver, de l'autre, ce concours et celle influence que vous lui ilcmandez.
« Je viens de lire votre article dans la Fiente des Dein-Montles. J'en ïui< (onlont, à mesure que je l'ai trouvé moins signiliant. On l'annonçait comme une nouvelle et plus forte déclaration de guerre ; et votre discussion des Dialotjhetli no blessera personne, car personni; n'acce|)tera la responsabilité d'un éciil sans grautle pulilicilé, sans aulhenlicilé, el qui peut bien n'être que l'cxpresïiûn d'une opinion particulière — ou, ce qui serait la même chose, celle de noire bon duc de Modèue. »
mômes qui me poursuivent avec un si implocable acharnement; j'en «j^'Hiis suitout pour la UeIi',Mon, que l'on rend otlieuse à une multitude d'hommes qui tous les jours élaient plus disposés à s'en rapprocher. Quanta moi, je garderai provisoirement le silence; je ne mentirai point à ma conscience ni à mes convictions, et je laisserai pour ce qu'il est, sans en dire un mot, un Acte qui n'a, d'ailleurs, selon les principes catholiques, aucune autorité de jugement doctrinal, et que les théologiens, à Home même, regardent unicjuement comme « l'expression de l'opinion personnelle de Mauro Gapellari » : ce sont leurs propres paroles. Chose étrange, de déclarer qu'un livre est « détestable, impie, scandaleux, » sans dire en quoi il l'est, sans citer une ligne, sans indiquer même une seule proposition l de sorte que l'auteur ne peut ni se justifier, ni s'expliquer, ni savoir même ce que l'on blâme dans son ouvrage. Si un tribunal purement humain rendait ce jugement : « Attendu qu'un tel est un scélérat, nous le condamnons à per- « dre la tête sur un échafaud, » que dirait-on de cette justice? Et c'est ainsi que l'autorité spirituelle juge et condamne; c'est par de tels moyens qu'elle espère recouvrer l'influence qu'elle a malheureusement perdue sur la plus nombreuse et la plus puissante portion delà Société. En vérité, pour un catholique, c'est à en verser des larmes de sang! Ne perdons pas courage, pourtant. Ces étonnantes anomalies que Dieu a prévues entrent dans ses desseins, et il en tirera, sans aucun doute, un bien que nous ne connaissons pas.
J'avais parfaitement bien compris vos intentions à l'égard des belles stances que vous m'avez envoyées ', et aussi, le jour où elles me parvinrent, je les adressai, à Paris, à un de mes amis, afin qu'il les fil insérer dans quelque journal; puis, ayant
* « Mon dessein, en vous adressant mes Stances, que je n'eusse pas, sans votre aveu, livrées à la puhlicilô, n'a pas été uniquement de vous donner tout haut un lémoiy;na<çe d'amitié fidèle, mais encore, et surtout, de vous rallier des <lissideiits vous opposant sans cesse à vous-même; de faire voir dans des vers fort iiuiépendanls, dont j'assumais tout seul la responsabilité, que la logique do l'esprit, non plus que celle du cœur, ne répugnait pas à nouer les deux bouts de cette longue cliaiiie d'éloquents ouvrages. » — M. (Je Coriolis à Lamennais, lettre du '20 juillet, déjà citée.
reçu vos corrections, j écrivis sur-le-champ qu'on en suspendit la publication. Vint après l'Encyclique, qui ne me permettait plus de compromettre, peut-être, votre nom, et m'obligeait dès lors à me priver des avantages que j'eusse retirés de cette touchante marque de votre affection. Je dois me résoudre à souffrir, mais je ne veux pas, autant que possible, que mes amis souffrent de moi et pour moi. L'heure me presse. Tout à vous, mon ami, et de tout mon cœur.