‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 187 sur 238 · A MADEMOISELLE CORNUI.IEU DE LUCINIÈRE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CORNUI.IEU DE LUCINIÈRE

Le 2 août 183i.

Grâce à Dieu, mon excellente amie, ma santé n'est pas plus mauvaise qu'à l'ordinaire. Il ne me manque que des forces; de celles-ci j'en ai toujours moins, ce qui peut venir de la débilité démon estomac, laquelle me réduit à ne manger que fort peu. Mon frère est comme à l'ordinaire; il se vieillit, mais n'est pas mal d'ailleurs. Ce que vous croyez avoir du m'affecter beaucoup^ n'a pas troublé un seul instant ma paix ; j'en gémis pour la Religion, et puis voilà tout. Quant à ce qui me concerne personnellement, mon parti a été pris sur le-champ, et il s'est trouvé conforme aux conseils qui m'ont été donnés de Rome, d'où l'on m'écrit : « Vos amis vous engagent à garder « un silence absolu, et à laisser agir le temps. » Les théologiens sont unanimes dans le jugement qu'ils portent de l'Rncyclique, laquelle, disent-ils, n'a rien de dogmatique : ils n'y attachent, ajoute-t-on, aucune importance : les passions et les préjugés lui en donneront une grande ailleurs, bien malheureusement pour la Religion qui en souffrira beaucoup. Ou reste, rien n'ébranlera jamais mon dévouement à la cause du faible, du pauvre, de l'opprimé, à la cause des peuples et de l'iunnanité, et je continuerai de la défendre tant qu'il me restera un souffle de vie. Je n'ai, en ce moment, aucun projet de quitter la Frnnce, ni même la Chênaie. Si j'avais quelque argent à ma

* L'Encyclique du 15 juillet.

Dt: LAMENNAIS. 395

disposiliuii, peul-ùlre serais-jc lt;iilù de voyai^ur un peu, d'aller clierclier quehiue repos dans une terre loiiilaine; wiais, dans ma position, je n'y saurais son{.'er, et je n'y songe effeclivernent pas.

Je n'ai appris la mort de la sœur de iM"" de Villiers que par une lettre imprimée de faiie part, ce (|ui fait que la j)ensée d'écrire à celle-ci ne m'est pas même venue; puisque mon silence l'a peinée, je vais lui écrire quelques mots ; car mon affection pour elle est toujours la même, et ne s'affaiblira certainement jamais.

I'ÎIkî' est allé passer trois semaines dans sa famille, après . quoi il viendra me rejoindre : nous passerons ensemble l'hiver ici, sauf le chapitre des événements. J'ai de grandes obligations à mon beau-frère ^ qui prolonge son séjour à Paris pour terminer mes malheureuses affaires; il en viendra à bout, j'espère, à force de persévérance et de travail, tandis que, sans lui, je n'en aurais jamais vu la fin.

J'oubliais de vous dire que vous vous trompez, en me supposant des troubles de conscience au sujet de l'Encyclique du Pape : je n'en éprouve pas l'ombre, et mon projet est bien de recommencer à dire la sainte messe, dés que j'aurai quelque assurance de n'être pas chassé du seul asile que j'aie en ce nionde, par une interdiction publique. Je ne peux me fier à l'évèque de Rennes, ni livrer ma tranquillité 'à la merci de ses capricieuses violences. Du reste, croyez bien que personne n'e.\erce d influence sur ma volonté, et que je me décide par moi-même. Nous vivons dans un temps extraordinaire et qui ne ressemble à aucun autre temps : ne vous pressez donc point de juger. Dieu ne laissera pas le monde dans la grande et terrible incertitude où il est maintenant sur toutes choses.

J'embrasse ma petite Hélène, et vous réitère, mon excellente amie, l'assurance de mon' attachement à toute épreuve. Soyez très-discrète sur ce que je vous écris.

* M. (le Kcrtp.ns;ui, novou par alliance do LaniuiiiKus. - M. blaire pèxe.

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