A MADÂ3IE LA COMTESSE DE SENFFT
Le 20 août 1834.
Vos pensées sont grandes, nobles, élevées, vos paroles bonnes et douces, et je vous en remercie, car celles-là me font toujours du bien; je voudrais que les miennes pussent au moins adoucir un peu la tristesse de votre position, et ce pesant ennui qui aggrave encore les souffrances physiques et morales. Celles-ci diminueraient beaucoup, s'il vous était possible de voir les choses sous un autre point de vue que celui où vous les considérez. Pour moi, sans liens aucuns, indépendant de tous les partis, séparé de tous les intérêts, ma situation a cela d'heureux que, placé comme en dehors du temps, je puis mieux, peut-être, en contempler le cours et rechercher, dans le mouvement qu'il imprime à l'Humanité, les lois invariables de la Providence qui veille sur elle incessamment. Loin de la croire près de sa fin, jamais je n'eus plus d'espérance et de confiance en ses destinées. Ce qui se déchire, ce qui se dissout, ce n'est pas elle, mais la vieille enveloppe où elle était emprisonnée, comme le fœtus dans les premières membranes qui le recouvrent. Gardons-nous de confondre les phénomènes les plus opposés, et de prendre la naissance pour la mort. Tant s'en faut queTEurope soit menacée de l'extinction de toute lumière morale, que jamais, au conlrairc, l'instinct du juste et de l'injuste, le sentiment du droit n'y fut plus vif et plus développé. Ce qui fait illusion à cet égard, c'est, d'une part, la profonde corruption des gouvernements, qui n'ont conservé du passé que ce qu'il avait de mauvais, et qui le rendent pire encore chaque jour ; et, d'une autre part, l'éloigncment des peuples pour la Religion telle qu'on la leur montre. Un de mes amis, homme d'un rare esprit, et d'une conscience chrétienne timorée au delà de ce que la raison autorise, à mon avis, m'écrivait dernièrement, au sujet de l'Encyclique : « Je cojnprends (' très-clairement que, pour être catholique comme le Pape « l'ordonne, il faiU renoncer à être citoyen, et même à être
« hoininc; mais, ()l)éir étant le plus sûr, je me résigne, quoi- « qu'il m'en coûte, à ce sacrifice. » Et le genre humain, s'y résignei'a-t-il égalfiiieiit? Très-ccrlaincmont non. Si c'est là le dernier mol de la Papauté, il marquera la dernière heure du catholicisme, tel qu'il est aujourd'hui constitué. Proscrire tout ensemble, et l'action sociale, et la philosophie, la pensée, la discussion, c'est proscrire l'amour, l'inlelligence, la volonté, c'est faire le vide dans le monde, et aucun être ne vit dans le vide. Vous ne voulez pas qu'on soit honnne ; mais est-il au pouvoir de l'homme de s'anéantir comme tel ; mais quand le Fils de Dieu est venu sauver sa pauvre créature déchue, il s'est fait honuTie, et non pas brute ; et comment la brute serait-elle un membre du Christ? Étrange régénération que celle qu'eût opérée le Rédempteur, dans celte hypothèse! Aveuglée comme elle l'est, la Hiérarchie ne se doute pas de la profondeur de la plaie qu'elle s'est faite à elle-même; elle a creusé un abhne entre elle et les peuples : et qui le comblera désormais? 11 faut le (lire, ce n'est plus de la haine, en France du moins, ce n'est plus même du méjiris, — car le mépris ne s'attache qu'à quelque chose : — c'est une indifférence telle, qu'on ne saurait trouver de paroles pour la peindre. Les lignes tracées par Grégoire XVi, et qu'on ne prend pas même la peine de lire, sont comme les bandelettes qui enveloppent la momie; il parle à un monde qui n'existe plus ; sa voix ressemble à l'un de ces bruits vagues qui retentissent, soHtaires, dans leslombeaux sacrés des prêtres de Memi)his. S'il n'y a pas là un dessein de Dieu, bien coupables sont ceux qui ont délié la langue de ce vieillard pour lui faire maudire son siècle, qui l'ont poussé dans les routes sépulcrales où il erre comme une ombre tourmentée, tandis qu'au-dessus, à la lumière du jour, le genre humain poursuit la carrière que le doigt divin lui a tracée. Depuis quelques années, je lis atlentivement l'histoire, et plus je la lis, plus je m'étonne des merveilleux progrès qu'a faits la société, sans discontimialion, malgré les obstacles qu'elle rencontre. Ouelle diCiërence dans l'élal du peuple! quelle sonnne de bieri-êlre il a ac(iuise ! quel immense perfectionnement dans les id*^'-^s générales, dans les principes soil raisonnes, soit in-
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stinclifs, qui règlent les relations des hommes entre eux ! quel mouvement de haute civilisation ! 11 ne manque que de mettre tout cela dans un rapport plus intime avec Dieu; et encore ce besoin est-il senti universellement. Jamais, je crois, il n'y eut plus de religion en germe au fond des âmes; jamais on n'appela plus sincèrement et avec plus d'ardeur un christianisme fécond, généreux, qui, cessant d'être un instrument passif d'une politique oppressiveet bai bare, soit l'expression des lois qui président à ce développement providentiel de l'Humanité régénérée par Jésus-Christ : cl cela viendra, et malheur à ceux qui prétendraient arrêter l'œuvre divine, et retenir le don céleste captif dans l'iniquité ! Je ne saurais adopter la maxime d'inaction. L'homme est né pour agir; il y a toujours une action quelconque dans le monde; et si les bons se replient sur eux-mêmes et se laissent aller, comme un poids inerte, au fond du repos, la société, livrée aux méchants, deviendra ce qu'elle n'est déjà que trop, là où dominent ces fausses idées ^
(La suite manque.)