‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 21 sur 238 · A M. LE BARON DE VI TROLL ES · texte numérisé non relu

A M. LE BARON DE VI TROLL ES

Le il juin 1829.

Je suis peiné, mon bon ami, que vous ne m'ayez pas fait écrire deux mots pour me donner de vos nouvelles. Je ne vous demande pas de votre écriture ; je serais au contraire très-fâché que vous fatigassiez votre vue pour moi, mais je désire extrêmement savoir comment est votre santé et celle de madame de Vitrolles et de la comtesse Amélie. Vous avez bien sous la main, je pense, quelqu'un qui pourrait me mander cela; j'en ai véritablement besoin. Mon cher ami, dites-moi pourquoi, depuis quelques jours, j'ai le souvenir tout préoccupé de nos anciens dîners du mercredi : c'étaient là des moments bien doux, des moments que je ne reverrai plus! je vois, j'entends toutes les personnes qui étaient là et se convenaient si fort! et puis il faut se dire que déjà les unes ne sont plus, que les autres sont séparées, et qu'il y a presque une révolution entre elles. Ces pensées m'allristent, et alors j'entre de toute mon âme dans l'immense avenir, où tout est immuable, éternel, et là je trouve comme un avant-goût de celte joie et de ce repos qui ne sont pas de la terre.

On dit, et cela n'est que trop aisé à voir, que notre pauvre société se décompose de plus en plus. J'aurais des détails

curieux dans un certain genre à vous conter là-dessus. Il y a vraiment comme une (''[)i(lémie de démence. Je bénis Dieu d'être retiré dans nii [X'tit coin, où le bruit (h; ce vaste Charenton n'ai'rive qn'alTaihli et coninie un lointain écho. On est plus que jamais letombé dans la manie de se faire sauver par des hommes; chacun propose le sien, et bien des yeux se tournent sur les anciens ministres, qui ne reparaîtront pourtant pas, ou je me trompe beaucoup; mais leur parti, trésremuant, très-parlant, très-intrigant, su cramponne à l'espérance. D'autres poussent Ch..; ,qui se pousse encore plus

lui-même ; il se trouve mal à l'aise sur ses lauriers de Rome, et il est venu recommencer le siège du portefeuille que défend M. Portails^ Tous les jours on nous parle d'un changement prochain dans le ministère; on jette des hommes dans ce gouffre, et cela s'appelle « reconstituer le gouvernement. wAu reste, ceux qui sont jetés ne s'en affligent pas du tout. Ce qui m'afflige, moi, c'est que nous ayons, depuis six semaines, à peu près la température du mois de mars, et avec cela une sécheresse opiniâtre qui nous prive de légumes et nous privera de fruits. Voiià bien le propos d'un homme des champs ; je ne le hasarderais pas, s'il devait vous rencontrer à la ville ; mais je vous crois dans votre magnifique v/Z/a^, recueillant, dans ces longues allées et sur C(^s terrasses sans ombre, les rayons d'un soleil que nous ne connaissons pas, nous tristes habitants des régions froides et brumeuses ; jouissez au moins de cela, car c'est quelque chose. Un beau ciel, une belle lumière, ont pour moi un chaïuie inexprimable, et je conçois l'enthousiasme des Italiens pour leur délicieux climat. Dites-moi si vous parlez

* Le portefeuille des Affaires étrangères, ainsi que nous le disions dans une des i\otes précédentes.

^ La villa Corsi, de Sesto, près de Florence. M. de Lamartine, secrétaire de l'annbassade, l'avait choisie pour M. de Vitrolles, qui la décrivait en ces termes : « Des -eaux comme à Saiiit-Cloud, des parterres comme à Versailles, une popuialion de statues jusqu'au-dessus des toits, des orangers par profusion, une maison telle que l'imagination la dessinerait en rêvant, ou telle que Ciceri serait heureux d'en rencontrer pour les décorations de l'Opéra; tant de choses perdues dans les airs, qui ne sei vent qu'à plaire à l'œil, et qu'on dirait placées là pour offrir un lieu de repos aux anges quand ils descendent sur la terre. » — M. de Vitrolles à ÏMmennais, 4 août 18'28.

li'ur langue : il ne tient qu'à vous, car elle est pleine d'harmonie et de grâce. Adieu, très-cher. Faites agréer à madame de Vitrolles et à madame Amélie les sentiments que vous me connaissez pour elles. Mille amitiés à Oswald, s'il est encore près de vous.

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