‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 22 sur 238 · A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT · texte numérisé non relu

A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT

Le 15 juin 1829.

Encore une nouvelle douleur : je viens de perdre mon pauvre oncle, qui avait été pour nous un second père. Les deux frères avaient, le même jour, épousé les deux sœurs; ils sont réunis maintenant, et nous restons seuls. Tout s'en va, tout passe, tout meuit : beati qui in Domino movinnlnr l Je n'ai jamais compris, mais aujourd'hui je comprends moins que jamais, comment les hommes peuvent s'attacher à cette vie misérable, où nous n'avons rien autre chose à faire, dit Tertullien, que d'en sortir au plus vite. Cependant il faut la porter, la porter aussi longtemps que le voudra Celui de qui nous la tenons. Qu'il nous donne donc patience et courage. Amen, ainsi soit-il!

Vous avez lu le discours de Feutrier, qui s'est bien gardé de consulter le Pape, attendu que l'éducation ecclésiastique, la fixation du nombre des prêtres nécessaires aux besoins spirituels des peuples, etc., etc., sont des choses temporelles ; et, pour le bien faire concevoir au clergé de France, il va organiser enfin l'École des hautes études', c'est-à-dire, appeler l'ambition, la cupidité et toutes les passions basses au secours du gallicanisme. D'un autre côté, les évêques de cour et le parti Villèle, appuyés de la Gazette^ei de VAmi de la Religion et du Roi, s'agitent dans le même sens, et travaillent de toutes leurs forces à corrompre l'esprit catholique. Voilà où nous en sommes, et l'on se lait, là! et on regarde tranquillement pour voir ce que cela deviendra ! Fermons les yeux, appelons l'Fs-

* Celle |)ens('e d'une École normale ecclésiastique a étt'. reprise, de nos jours, par Mgr A lire. C'est ce qu'on appelle lEcole des Carmes, du nom de l'établissement où elle est installée, rue de Yaugirard.

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prit-Saint, rassemblons toutes les forces de notre âme, pour que notre foi ne soit point ébranlée.

Une antie colcric, dont Frayssinons est un des principaux centres, se perd dans des lêveiies idiotes, d'où sortent déjà des doctrines luauvaises et dan^^ereuses. Ce sont des propliéties qu'on provoque de tous côtés. « Paris sera brûlé par le « feu du ciel; » on indique le jour; a les élus seront avertis à (( temps, mais tous les libéraux sero: t grillés sans miséii- « corde. » La persécution durera buit ans, ni plus ni moins, après lesquels la noblesse reprendra le dessus, rentrera dans ses privilèges, et la France sera gouvernée par le faubourg Saint-Germain. Les adeptes se préparent à partir pour le Canada, où ils laisseront passer ces buit années. Eugène^ et plusieurs^aulres ont envoyé à l'étranger tous les fonds qu'ils avaient dans ce pays-ci, afin d'être prêts quand le moment sera venu. Je supprime les détails qui sont prodigieux. Les propbôtes avaient annoncé l'élection du cardinal Pacca, désirée à cause d'une sotte et ridicule intrigue que je ne puis vous expliquer ici. On a donc été fort déconcerté de la nomination de Pie VIII ; mais la confiance dans les autres prédictions n'en a pas diminué du tout. En attendant qu'elles s'accomplissent, on compte extrêmement, pour ranimer la foi, sur un livre inédit du P. Surin, qu'on vient d'imprimer et de répandre partout : c'est une histoire extravagante des Possédées de Loiidun, qui est bien tout ce qu'on pourrait imaginer de mieux pour rendre la Religion ridicule, et en détacher tous les ignorants qui ont une étincelle de raison ; on y voit comment le bon père donnait des soufflets au diable sur la joue de la mère-prieure, et comment, ayant ordonné à Leviathan de se donner le fouet, celui-ci fut... piqué au vif. Que Dieu vienne à notre aide, car tout ce qui se fait, se dit et s'écrit, est sur ou sî^Wuunain.

Permettez-vous que je mette sous ce pli une lettre pour la comtesse Riccini, dont j'ignore présentement l'adresse?

* Nous n'avons pu deviner quel personnage notable du parli religieux est désigné par ce prénom.

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