‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 212 sur 238 · A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS · texte numérisé non relu

A M. LE MARQUIS DE CORIOLIS

La Chênaie, 5 décerabre 1855.

Je VOUS crois, mon cher ami, redevenu Parisien; si je me trompe, on vous renverra ma lettre à Bolbec : le retard ne sera pas de conséquence. Vous aurez trouvé le monde politique un peu plus embrouillé qu'auparavant : (irèce, Espagne, Portugal, Sardaigne même, tout cela paraît assez agité, et messieurs les diplomates auront fort à faire avant d'avoir rétabli ce « parfait équilibre » qui est leur pierre philosophale. Il semble, d'un autre côté, que la Russie commence à donner de sérieuses inquiétudes à l'Angleterre, et à l'Autriche même. Les intérêts se compliquent et se croisent de plus en plus, de sorte que le système de la « paix à tout prix » pourrait bien avoir pour résultat une guerre universelle, inévitable, à mon avis, d'ici à peu d'années. Je pense, comme vous, qu'il y a une certaine opinion fugitive, variable, aussi capricieuse que la mode, et sans plus de consistance qu'elle; mais les modifications progressives de la Société, le désir perpétuel d'un mieux être, d'abord vaguement entrevu dans le lointain, ensuite plus nettement conçu, engendre aussi un ordre d'idées que les peuples tendent instinctivement à réaliser, et qu'ils réaliseront tôt ou tard; ils peuvent se tromper, et se trompent en effet souvent sur les moyens, jamais sur le but; et, ce but, ils s'en approchent, non par un mouvement continu, mais par des oscillations successives. L'histoire du monde n'est que cela. L'avenir est une mer qui n'a point de reflux : chaque flot vient et se retire; mais la masse monte toujours. Quant à notre gouvernement, il a désormais atteint le summum de sa puissance; précisément parce qu'il a vécu, il ne peut plus que décroître. Louis-Philippe ressemble, du reste, merveilleusement à Gargantua : tous deux de même appétit, tous deux s^^nblent avoir étudié à la même école. « De faict, l'on lui enseigna ung grand « docteur sophiste, nommé maistre Tubal Holopherne, qui lui « apprint sa charte si bien qu'il la disait par cueur au rebours;

« et y feut cinq ans et trois mois, » ce qui ravit d'aise le bonhomme Grandgousier, qui disait, parlant de son fils : « Je co- « gnoy que son entendt'mont participe de quelque divinité, « tant je le voy a^iju, subtil, profond et serein. » Dites si ce n'est pas là le « roi de votre choix. )> l'our ce qui est de maître Tubal Ilolopherne, vous ne serez pas embarrassé de le nommer. Veuillez faire agréer mes respects à madame deCoriolis. Tout à vous, mon cher ami, et à jamais '.

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