A MADAME LA COMTESSE DE SENFFT
26 décembre 1835.
Rien de vous, depuis la lettre de M. de Sentît, dont vous avez
dicté les premières lignes. Vous devez penser que je suis loin
d'être sans inquiétude. Vous étiez mieux, mais faible encore,
et souffrante des suites d'une si rude secousse. Je cruins que
cet état ne se soit prolongé, dans une saison telle que celle-ci,
qui ébranle même les fortes santés. Je vous demande en grâce
de me faire écrire deux mots par la première personne que
vous aurez sous la main, car cette anxiété est cruelle. Tout ici
nous annonce un liiver des plus rigoureux. Après une gelée de
plusieurs jours, la neige est venue couvrir la terre, avant que
les semailles fussent achevées. Le pauvre est bien à plaindre
de ce temps-là. Heureusement que le pain n'est pas cher;
mais, la faim apaisée, il reste encore beaucoup à pâtir, quand
on manque de bois et de vêtements. Â cet égard, les peuples
du Midi sont tellement privilégiés, leur climat les exempte de
tant de maux qui affligent les hommes du Nord, que je vois
sans étonnement, d'époque en époque, ceux-ci descendre du
pôle et s'avancer vers le soleil, pour partager les bienfaits d'un
ciel plus doux et d'un sol plus fécond. Quelle différence du
* Lettres supprimées : — .1 W""» la baronne de Vaux. La Chênaie, 12 décembre 1855.
— A M. le baron de Vitrolles. La Chênaie, 22 décembre 1855.
— A M. de Potter. La Chênaie, 23 décenthre 1835.
452 CORRESPONDANCK
lazzarone au chiffonnier de Paris, du Taïtien à l'Esquimau, et même au paysan des montagnes d'Auvergne! Or, les trois quarts des pays situés à 50 et 35 degrés de latitude des deux côtés de la ligne, c'est-à-dire une zone de 70 degrés de largeur, sont encore aux trois quarts incultes et inhabités. Et si une puissance européenne voulait y faire un établissement, y fonder quelque colonie, toutes les autres armeraient pour l'en empêcher, comme elles se battront dix ans, s'il le faut, pour la possession d'un rocher stérile. Puis on accusera la Providence; on dira que la terre a trop d'habitants, qu'elle ne suffit pas à les nourrir, el les philanthropes se mettront à souhaiter au genre humain, pour son plus grand bien, la peste, la guerre et la famine. S'il pouvait arriver, par une spéciale bénédiction divine, qu'un beau jour la moitié des hommes fût occupée à enlener l'autre, l'utile, et doux, et magnifique travail que ce serait! Voilà ce qu'on écrit sérieusement. Est-ce assez de blasphème et de bêlise?
Je ne sais rien de plus nouveau que le Dictionnaire de U Académie proprement et correctement imprimé par Didot. Messieurs les députés, si fort sur tout le reste, ne le sont pas prodigieusement sur la langue; on en doit convenir, ils la traitent d'ordinaire assez mal. Peut-être sera-ce pour eux une espèce de « loi d'intimidation? »
Je prie Dieu de vous rendre tolérable l'année qui va s'ouvrir, et de répandre sur vous quelques gouttes au moins de cette rosée d'en haut qui calme et rafraîchit l'âme; je lui demande, pour moi, que vous me conserviez un peu d'amitié, en échange de la si sincère et si tendre affection que je vous ai vouée depuis longtemps, et que rien n'altérera jamais ^
* Ce vœu toucliant clôt la correspomlance de Lamennais avec la famille de SenlTt. Il nous paraît probable que la comtesse, dont la santé était déjà si profondément altérée, alla, peu après, rejoindre sa lille. Le comte écrivait peu. Le silence te iit entre Lamennais et lui, et « l'berbe poussa » sur le cbemin de leur vieille amitié. Deux ans et demi s'écoulèrent. Lamennais, songeant déjà au Recueil que nous avons été cbargé de publier, pria M. de VitroUes de faire demander à M. de Scnfft, par son collègue, M. le comte .\ppony (ambassadeur d'Autriche à Paris), communication dos lettres que le premier de ces deux diplomates avait reçues de lui, et probablement conservées.
DK LAMENNAIS.
4il. - A M. l.L M AUQL'IS DE COKIOLIS,
La Chênaie, 29 ilccembre 1835.
y M été si soulTraiit, mon cIkt ami, à la suite des grands froids que nous avons eus, qu'il m'a été impossible de vous répondre plus loi; et encore, à présent, je suis fort loin d'avoir retrouvé mon équilibre, que peu de chose dérange. Que voulez-vous? « Il faut, dit le proverbe, prendre le temps comme il vient, » Le temps comme il est venu depuis deux ou trois ans n'est pourtant pas fort agréable, et malheureusement rien n'annonce que 1850 vaille mieux. Je souhaite trèsvivement qu'au moins vous n'ayez pas à vous en ])laindre, ni vous, ni aucun de ceux qui sont autour de vous : je demanderais plus, si j'espérais plus; mais, — au moins où j'en suis, — la vie se montre telle qu'elle est, et, dépouillée des illusions qui l'embellissent durant In jeunesse, elle me paraît ressembler beaucoup à la fée Alcine, chantée par Messer Ariosto.
Vous voilà replongé dans un monde qui ne pense guère à cela, monde du présent, sans passé, sans avenir, tout occupé de saisir au vol le plaisir qui vient et s'enfuit, comme l'enfant court dans la prairie après un papillon pour l'empiisonncr dans un filet de gaze. Ne trouvez-vous pas quelque chose d'étrange, et même d'effrayant, dans le contrasie de cette frivolité et de l'immense révolution qui s'accomplit au sein de
M. de Vilrolic^ accepta celte mission, et allait faire les démarches qu'elle entraînait, lorsqu'il reçut le liiUcl vsuivant :
LAMENNAIS A JI. DK VITIIOLLES.
« 2V mars 1838.
« Par une singulière coïncidence, mon clicr ami, que Irouvt'-jo, hier au soir, en rentrant clicz moi ? un gros paquet envoyé de l'amba>badc d'Autriche, et contenant ma corropondaiice avec celte pauvre famille de Senflt : cila m'a fait plaisir et peine à la fois, par toutes les choses que la vue de ces lettres m'a rappelées. Du reste, pas un mol d'envoi. Maintenant, donc, ce que je voudrais savoir, ce ïerait des nouvelles de M. de Senffl, d,' sa santé qui m'inquiète, de tout ce qui le concerne, enfin; peut-être pourrez-vous me procur, r celle satisfaction, car vous voyez M. d'.Apponi.
« Tout à vous, cher, bien tendrement. »
la Société humaine? Pondant que les autres classes, amollies de jouissances et de luxe, s'enivrent de leur fandango, partout, dans le lointain, un bruit sourd annonce que bientôt commencera la Pyrrhique des peuples. Je ne puis comprendre que tant d'hommes, qui ne manquent ni d'esprit, ni de sens, s'obstinent à penser que le mouvement n'est qu'à la surface, et qu'il s'apaisera sans qu'il en résulte autre chose que de légères modifications dans les formes sociales. Le mouvement est, croyez-le bien, dans les profondeurs les plus intimes de l'Humanité, et rien ne le calmera qu'il n'ait produit un monde nouveau; les intermittences qu'on y remarque ne sont que de courts moments de repos, pendant lesquels les nations haletantes cherchent à reprendre haleine pour se remettre ensuite au travail : et les volcans se reposent aussi, et les vents sommeillent.
Tout dormait, el l'armée, et les vents, et Neptune.
Il y eut un beau tapage après. Je veux ne dormir jamais, si, en prenant la plume, je songeais à vous dire un mot de tout cela. Lustrans universa in circuitu pergit spiritits, et in circulos siios revertitur. Pour revenir donc, mon cher ami, je vous offie mes vœux qui vous suivront, d'année en année, sans jamais défaillir, non plus que l'amitié vive et tendre que je vous ai vouée à tout jamais ^
* Lettre supprimée : — A M"*® Dudevant (George Sand). La Chênaie, 4 janvier 1856. — Lettre admirable et qui caractérise à merveille les relations formées, dès ce moment, entre les deux éminents écrivains. « Dieu vous a donné un beau génie, et ce génie vous tourmentera jusqu'à ce que, sortant de la poussière de ce monde pourri, il ait retrouvé le chemin qui conduit aux lieux de son origine.
Vous avez vu la terre. Qu'avez-vous à faire là ?...
La confiance que vous me témoignez m'honore et me louche vivement. J'accepte avec reconnaissance d'être le premier à lire ce que vous publierea désormais, etc., etc.
— A M. de Potier. La Chênaie, 16 janvier 1856.
A M""" la baronne de Vaux. La Chênaie, 20 janvier 1856.