AU MtME
La Chênaie, 2*2 jnnvier 1836.
La fureur de jouir pendant l'heure présente, sans aucun souci du lendemain, fut toujours, mon cher ami, le caractère de ce monde qui se trémousse sous vos yeux* comme un baladin ivre. J'ose croire (jue ce n'est [)as là toute l'IInmaiiité, et qu'il y a, dans la vie de celle-ci, quelque chose de plus grave que ces joies insensées. Le peuple, le vrai peuple, qui n'est pas la canaille corrompue des grandes villes, forme la partie saine de notre race, si odieuse et si vile à ses deux extrémités qui se rejoignent dans une commune dégradation; et c'est pourquoi j'ai foi au peuple, à ses destinées que Dieu prépare, selon d'indescriptibles lois que nous ne connaissons qu'imparfaitement; j'ai foi dans le progrès social, dans l'amélioralion morale et physique de la multitude souffrante, à la fois, de la tyrannie des gouvernements et de l'insouciante lâcheté de ceux qui les soutiennent en les détestant. Voyez plutôt : en dehors du Pouvoir et de ses agents immédiats, est-il un seul homme, en France, qui ne rougisse, au dedans de soi, de l'abominable oppression qui, phis ou moins, pèse sur tous indistinclemenl? Et o<ipeiidant, où sont ceux qui, pour s'en affranchir, se résoudraient à compromettre, à un degré quelconque, leur repos, à déranger leurs habitudes, à s'imposer la moindre fatigue et le plus léger sacrifice? On les balonne, ils chantent; on les bâillonne, ils ilansent, — exsultante Alastore, quem omnes, nescio majore odio an ignavia,
* Les fêles, les plaisirs, les bals, les concerts nous assourdissent. De la Pyrrliiqiie, on n'a cure. N'allez pas vous figurer pour cela que tout ce monde concertant, sautant, se divertissant, se divertisse d'autre chose que de luimême et de sapeur pauvrement dérruisée de l'avenir. Seulement, pour lui, l'avenir est l'avenir, cl le présent, le présent. Le présent, ils y vivent; et l'avenir, ils s'en soucient comme de la danse do Pyrrhus, ou dePyrrha. Carpiint flores anleqnum murcescanl. — «Qui sait si le monde durera encore six semaines? » disenl-ils avec le barbier de Beaumarchais. — M. de Cariolis à Lamennais. Paris, 0 janvier 185G.
execramur etpatimui\ — comme disait, du temps de Mazarin, un de ces vieux Français dont la race vigoureuse est, de nos jours, à peu près éteinte. Mais parlons d'autre chose.
Pourriez -vous me dire ce que c'est que cette révolution intérieure de la Quotidienne^ et quelle en est la cause? En quoi cette pauvre bonne vieille diffère-t-elle de la Gazette ? et que vient défendre M. Michaud, que ne défendissent auparavant les écrivains dont il prend la place? Je ne sais rien de cela; tout ce que je sais, c'est que M. de Brian et M. Nettement sont des hommes d'honneur que j'estime beaucoup, quoique je ne partage pas leurs opinions politiques.
On prétend que la session, ouverte par le roi d'une manière si brillante, sera plus plate et plus dégoûiante que toutes les nulles : je m'en console en pensant qu'au moins j'aurai le bonheur de contribuer, pour ma quote-part, à doter d'un million la reine des Belges, et de cinq cent mille francs de rente M. le duc de Nemours, une des racines de la royauté citoyenne, que j'aime et révère infiniment; et comme il y a d'autres racines encore, nous ne sommes pas au bout des consolalions (le ce genre-là.
Adieu, mon ami ; tout à vous K
44G. - A MONSElGiNEUR BRUTE, EVÈQUE D'INDIA.NA *.
La Chênaie, 4 février 1856.
Monsieur l'évêque d'hidiana.
Vous êtes venu chez moi, sans y être ni invité, ni souhaité; je vous y ai reçu de mon mieux.
* Lettre supprimée : — A M. le baron de Vitrolles. La Chênaie, 22 janvier 1856.
^ Pour apprécier celte lettre et celle qu'on tiouvera ci-après, adressée au même prélat, il manquera sans doute à la plupart de nos lecteurs d'avoir eu comme nous, sous les yeux, la correspondance, assez volumineuse, de }s\^v Brute avec les frères Lamennais. C'est un curieux monument d'excentricité presque maladive; sous prétexte d'ct'l'usions IValernelles, ce sont des épanchements bavards, des apostrophes incessantes, des tropes impossibles,
Le liMidtMnain de votre arrivée, peu d'heures avant voire départ, vous cnlamAtes un sujet sur lequel je vous déelarai que je ne voulais point in'explicjuer avec vous, me bornant
(les points (l'cxcl.iinalion, des soubresauts de style, des incohérences de pensées ijui feraient croire à une sorte de inonomaiiie, si, au fond de tout ce désordre et de cette «liétorique éclievelée, no se retrouvait sans cesse le seniinient fixe d'une pcrsonnalilé fort exigeante.
Au sur|)lns, voici quelques passages — quehjues-uns seulement — de la lon|,Mie é|)îlre par laquelle Mgr Druté s'aUira la dernière réponse de Lamennais :
« A Florence, me rendant à Piomc.
«Dimanclie, 21 février 1S36.
« Cher Féli,
« Lis;z uu moins ce pauvre ami, désolé avec les autres. l'ins indiscret, il craint do manquer à sa grâce; il revient encore près (h; vous, et, cependant, son voy:if;e môme à la Chênaie (sici, loin de n mplir lintcnlion du cœur, n'a peut-être qu'afflifîé le vôtre! — Vous nie reçûtes avec tant de bonté, ou plutôt comme l'aîné des deux frères de 27 à 28 ans passés; et peut-être, avait de me retirer, n'étais-je plus qu'un de ceux-là dont vous n!e parlâtes avec tant de peine, et de manière à m'en faire à moi-inènie encore plus, car je ne puis souscrire à ces paroles si douloureuses... Que sais-je si, pour moi, ce sont les mêmes?...
« Je vous en conjure, lisez!
«Je reviens de ce saint autel. — I.a Victime y était. — La même qu'au Calvaire — celle qui vous a aimé, — qui nous aime. — Dilexit ME! — Le Mijslerhnn Fidei — est à cet aulol, mais le même seulement qu'à la Croix. Jésus-Christ, fils éternel, consubslaiitiel, fait homme, votre Dieu et le mien, nous aimait, — aimait Féli Lamennais et ce pauvre Brute, il y a dix-huit cents ans, jusqu'à mourir. Vous l'avez aimé!... L'aimez vous encore?... Ali! que vous l'aimiez d'une âme ardente et tendre! Quelles lettres que celles de 1800, 1810 à 1815, et plus tard ! — Je les ai encor. — M à la droite, ni à cet autel, ce doux Sauveur n'a point changé. Il vous aime. Qui serais-je pour cc.-ser de vous aimer? pour ne vouloir qui. vous affliger? .Non, je n'ai voulu, ne veux que vous servir. — Ces reproches de votre ami ne sont que ceux de votre Jésus, — ceux de Marie, — ceux de l'ange gardien de Féli. Vous y croyez toujours, je l'espère. Mais comme vous les oubliez et délaissez!...
« Ce corps sacré, ce divin cneur inséparable, vous ne le recevez plus, ne le désirez plus. .\h! si donc vou>y croyez, quelliî solitude, quel vide pour l'àme de léli!... Je viens, pauvre indigne, de le recevoir à cet autel, et, de cet autel, de le donner à cet ami affligé, chez lequel j'écris, et qui adressera ces faibles lignes à l'ami commun Vous ne recevez plus, n'offrez plus, n'imiiiolez plus pour IKglise celle victime, l'rètre, toujours et à jamais le prêtre de cette Kglije qu'il s'est acquise de sou sang, — sibt •wquisivit sanf/uiiie suo, — vous ab.uulonnez ses autels et son sacrifice! Les âmes vous étaient confiéi s, vous les délaissez, cessez de les attacher à cette Fglisc, à cette Foi, ces sacrements, leur uni(jue héritage. Que leur Jestincz-vous à la place? leur serez-vous un autre Pierre, un autre Paul, une autre Marie, un autre Clirisl? ou leur donnercz-vous tout cela autrement que l'Église?... une autre Foi que celle qui fut la vôtre? d'autres sacrements, un nouveau baptême une autre pénitence, un autre autel, une autre sainte ordination, et de nouveaux prêtres que ce que fut Féli, cl Jean, et Carron, et Teysseiro, et Vincent, et Fran- II. '26
à VOUS dire, à propos des deux Encycliques auxquelles vous me pressiez de souscrire, que, « n'étant pas juge des motifs qui déterminaient votre adhésion absolue à ces deux actes, je les respectais sans les discuter, mais que ma conscience ne me permettait pas de vous imiter en cela, ayant des sentiments qui différaient des vôtres, touchant l'autorité ecclésiastique, et particulièrement celle de Rome. »
Là-dessus, sans autre transition, vous prétendîtes que j'étais sceptique à la manière de Hume, et qu'il élait impossible que je crusse à quoi que ce soit. — Je vous répondis que je concevais bien que vous pussiez penser qu'en raisonnant juste, selon vous, je dusse être dans la situation d'esprit que vous souteniez être la mienne, mais que je ne concevais, en aucune façon, comment vous pouviez me contestei* le fait de ma croyance intime, qui ne pouvait être connue que de moi seul. — Vous me réphquâtes, en me citant l'exemple de je ne sais quel Américain « à qui vous aviez, dites-vous, fait avouer quil ne croyait pas ce quil croyait réellement croire. » Je m'étonnai un peu, et je me tus : n'était-ce pas assez de respect?
De retour à Rennes, vous m'écrivîtes que vous vous sentiez
çois de Sales?... Tout changé! — Nova facio omnia! Ah ! celui qui put dire cela, et faire cesser les saciilices d'Abraham et de Moïse, se fit lu victime, versa son sang, pénétra les cieux, y réside à la droite. — Féli n'est pas cela, no fera pas cela!...
« Ah ! ce bon cœur de Féli, cette âme ardente de toute foi, tout amour naguère, où donc en est-il? Quand nous levieiidra-t-il ? C'est lui, c'est lui qui se sépare, nous quille! !... Nous en sommes où il en élait, nous y demeurons, à cet aulcl, ce roc de Pierre, oc seul baptême, celle seule foi, una ftdesl... Il avait tant fait pour nous y confirmer; c'est comme en son nom même que ses amis l'ont quitté, car c'était à Jésus'-Glinst , à son Église, à ses autels, qu'il les attachait en se les attachant. 0 mystère douloureux qu'il ait pu s'en détacher!...
« Cher ami..., aimez-moi toujours comme je vous aime. Mais c'est entre prêtre et êvêque, sans pouvoir abolir notre caractère. Vous le sacrifice, et moi mrnic le droit de députer à ce sacrifice, et faire que ce miracle étonnant do la divine consécration et transsubstanlialion mette Jéaus-Cltrisl à l'autel, en d'autres mains comme aux vôtres; que, dans la foi de l'Église, ils aillent el portent sa Parole, qui est celle de Jésus-Chri>l, — non celle de riiomiiic, du génio, ou de l'imprudent qui croit aussi l'être. Ah! qu'esl-ce que l'homme, sans promesses divines?
« C'est de 1809 que je date, de votre foi de 1809, et de votre cœur alors et longues années après; de notre cor unum in unicû fide Christ i et Ecclesix CathoUcx auspice Maria !
« Dieu seul, et notre éternité !
« t Simon BnuiÉ, de Vtncennes. »
DE LAMENNAIS. /jr.9
obligé à détromper de moi les hommes, et à me décrier charitablement partout où votre zèle vous conduirait. J'apprends, de plusieurs côtés à la fois, qu'en effet vous abusez de l'hospilalilé reçue chez moi afin d'autoriser, — je n'adoucirai pas le mol, — les impostures qu'il vous plaît de répandre sur mon compte, pour la plus grande gloire de Celui qui est la Vérité essentielle. Quelle que soit ma pensée à l'égard des différents points de religion sur lesquels vous me faites expliquer, vous ne la connaissez point, cette pensée: j'ai constamment refusé de vous la dire, certain, par plusieurs de vos paroles, que vos vues et vos intentions, en cherchant à la pénétrer, n'étaient rien moins que bienveillantes. Quelle que soit celle que vous me prêtez, vous mentez donc. L'expression est sévère, mais juste, et votre conscience a dû vous la faire entendre avant moi.
Je suis, avec les sentiments que je vous dois, monsieur l'évêque, votre serviteur*.