‹ Correspondance [de] Lamennais (volume 2)Chapitre 215 sur 238 · A MADEMOISELLE ANGELIQUE DE TREMEREUC · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE ANGELIQUE DE TREMEREUC

La Chênaie, 6 février 1856.

Je n'ai, mon excellente amie, d'autre excuse à vous offrir de mon silence qu'une paresse, ou plutôt un extrême et

* La famille Lamennais, si rigoureuse pour l'éditeur des Œuvres posthinnes, a sans doute autorisé la publication à Nantes d'un recueil de lettres dont voici l'intitulé : Lettres inédites de J.-M. et F. de Lamennais, adressées à Mgr Brute, de Rennes, ancien évêque de Vincennes (Etats-Unis), recueillies par M. Henri de Courcy (de Laroclie Héron), et précédées d'une introduction par M. Eugène de la Gourncrie. — 1 vol. in-18 jésus (de la Bibliothèque bretonne et vendéenne) Nantes, Vincent Forest et Emile Grimaud, Prosper Mazeau.

Nous n'entendons aucunement blâmer la tolérance dont a profité M de la Gournerie, mais simplement mnnifcslor notre étoimement de ce que celte tolérance n'ait pas été étendue jusqu'à nous. La publication dont il s'agit a fourni aux ennemis de Lamennais l'occasion de l'attaquer une fois de plus (V. la Gazette de France du jeudi 20 février 1802). Nous ne croyons pas qu'ils aient tiré le même parti du recueil auquel est attaché notre nom.

Lettre supprimée : — A M. de Potter. La Chênaie, 4 février 1836.

presque invincible dégoût d'écrire; car, pour le cœur, ne croyez pas qu'il puisse changer jamais. Comme vous, je me rappelle souvent ces jours heureux de Kensington et des Feuillantines, et je remarque tristement combien la vie, — dans son cours rapide, et quelque fois trop lent, — va sans cesse se rétrécissant et se colorant de teintes plus sombres. Réunis autrefois autour d'un si bon père, nous voilà tous maintenant dispersés, tandis que le temps, qui ne s'arrête point, apporte à chacun de nous infirmités, souffrances, misères. Je ne saurais vous exprimer à quel point l'éfat de notre chère Vilhers m'affecte; et pourtant, quoi de plus beau que cette admirable vertu qui semble encore grandir, à mesure que le moment de la récompense approche? J'eusse été bien heureux de vous rencontrer en passant à Avranches; Dieu ne l'a pas voulu. Je ne pus, au reste, m'ariêter qu'un petit quart d'heure. Dix ans de séparation, c'est bien long! Je ne sais si vous et Clara m'auriez reconnu, car j'ai bien vieilli. Dites à cette bonne petite Clara tout ce qu'il y a pour elle d'affection constante et inaltérable dans le cœur de son oncle. Je me suis engagé ici, de proche en proche, dans des travaux dont je ne prévois pas, avant deux ans, la fin; une nouvelle basse-cour, un nouveau jardin, des plantations, des clôtures, un chemin neuf, que sais-je? Je passe ma vie au milieu d'ouvriers de toutes sortes; il en résulte au moins cela de bon, que de pauvres et honnêtes familles sont aidées, soulagées, et ces braves gens en ont une recoiniaissance qui me touche. Nous sommes quatre à la maison : le jeune Kertangui qui ne m'a point quitté depuis sept à huit ans, un de ses petits neveux dont il fait l'éducation, et un de mes amis, médecin, avec lequel je revins à Paris l'an dernier. Nous ne voyons mon frère qu'en passant, car il ne séjourne nulle part; le nouvel établissement qu'il a fondé à Dinan l'y ramène toutes les cinq ou six semaines, et alors il s'échappe quelques instants à la Chênaie. Nous y eûmes, l'été dernier, mais trop peu de temps, Ninette et Hélène; arrivées au miheu du jour, elles repartirent le lendemain matin, et c'est alors, ce me semble, que vous vous trouvâtes chez Villiers. La pauvre Ninette tient toujours extrêmement à Paris;

peut-être a-t-elle raison : où irait-elle ailleurs? et qu'y fcrailelle? Là sont ses lial)itii(les, et les lial)iln(1es sont beaucoiif); la province rciiiiiii-Tail; il lui faut du mouvement, des dislraelions, quelques persomies à voir sans gêne ni sujétion; les dieux champ(Hn's ne sont pas ses dieux, et quand son père lui (il lire Virgile, il perdit bien son temps.

Adieu, ehère bonne ainic; aimez-moi toujours comme je vous aime. J'embrasse Clara'.

ils. — A M. l.K MARQUIS Uli CORIOLIS.

La Chênaie, le 26 février 185G.

J'ai connu dans mon enfance, mon cber ami, un vieillard qui avait servi, comme officier, sous Duguay-Trouin; il disait qu'il n'y avait pas de monde où il se passât d'aussi drôles de choses qu'en celui-ci. Vous qui le voyez de près, vous ne démentirez pas mon bonhomme, je pense. Malheureusement, parmi les drôleries dont vous êtes témoin, il en est de bien dégoûtantes, et de bien atroces aussi. Des salons où l'on chante on entend les plaintes des prisons, et les salles de bal sont quelquefois parsemées de taches de sang! Ce mélange-là devrait, ce me semble, émousser un peu le plaisir; mais il est d'heureux tempéraments en qui \n gaieté est inaltérable, des gens d'humeur facile et douce qui s'accommodent de tout, jouissent de tout, d'une tôti* qu'on coupe, d'une rose (ju'on effeuille.

A propos de « rose qu'on effeuille, » M. Michaud aime assez à effeuiller son esprit, et rien de plus commode pour cela qu'un journal; je crois donc qu'il aura du être content de retrouver la Quotidienne : ce ne sera pas, d'adleurs, une petite gloire, au retour de Jérusalem, d"opérer une troisième restauration, (le rebAlir le n sépulcre n que je n'oserais appeler « saint » quoique l'objet d'une dévotion dont je resi)ecte beau-

* Lettres supprimt'os : — A M. fie Pottcr. La niioimio, 0 février 18ÔG. — /1 jV"" la baronne (le Vaux. La Clionaio 8 février ISôd.

coup la mirifique persévérance. En attendant, les choses humaines suivent leur cours qui ne s'arrête jamais.

Les doctrinaires, usés par deux ans de pouvoir, s'en vont cuver le sang qu'ils ont bu^; d'autres les remplacent et les suivront bientôt, et ainsi se prépare un avenir jusqu'à présent inconnu de tous. Parmi les changements qu'à mon avis on ne remarque pas assez, je ne mettrais pas au dernier rang cet instinct de faiblesse, ce sentiment de défaillance qui semble, aujourd'hui, rendre impossible, à tous les vieux gouvernements, toute espèce d'action : irrésolus, craintifs, ils hésitent; ils ne savent se décider à rien, dans les circonstances même les plus importantes pour eux; l'Angleterre en offre un exemple frappant. La Russie la menace : elle s'inquiète, elle gronde, puis elle s'adoucit, livrant son sort futur aux chances incertaines d'événements qu'elle renonce à diriger : c'est qu'une révolution s'opère dans son propre sein, une révolution qui, aujourd'hui, existe partout en germe, et dont l'un des effets sera de simplifier la politique européenne, d'établir deux camps, seulement deux; l'un qui combattra sous l'autocrate en faveur du despotisme; l'autre qui, représentant la civihsation moderne, réunira les peuples sortis de la barbarie, sous l'étendard de la Liberté. Jusqu'à cette époque on ne verra que

* M. Humann, le ministre des finances, fit sombrer par son indiscrète inim liative le cabinet auquel il appartenait. Sans prévenir ses collègues, ilannonça ^ comme probable la réduction de l'intérêt de la dette 5 p. 100. Mécontent de cette hardiesse intempestive, Louis-Philippe n'hésila pas à sacrifier M. Humann, à la place duquel, le 18 janvier, M. d'Argout lut nonmié. M. de Broglie, aux interpellations dont on le harcelait sur la question à l'ordre du jour, répondit nettement que le gouvernement ne proposerait pas la réduction de la rente. L'opposition, changeant alors de taclique, vanta les bienfaits de cette mesure dont, naguère encore, elle signalait les dangers. Pour faire tomber le ministère, un moyen se présentait, qui fut immédiatement employé. M. Gouin formula une proposition dans le sens des idées de il. Humann. La question de cabinet fut ainsi posée, cl cent quatre-vingt -quatorze voix contre cent qualre-vingt-doui-e donnèrent la victoire au tiers-parti. Aussi eut-il sa place dans la combinaison minisiérielle dite du 2"i février, où M. Tliiers devint président du conseil avec le portefeuille des affaires étrangères. M. Sauzet fut miiiisire de la justice; M. de Montalivet. de l'intérieur; M. Passy, du commerce; M. Pelet de la Lozère, de l'instruction publique; l'amiral Dupcrré, de la marine. Le maréchal ]\l(iison et M. d'Argout conservèrent les portefeuilles de la guerre et des finances.

DE LAMENNAIS. -^ÇT 4r>>

des inlérôts timides qui se croisent et se traversent sourdennont, de stériles intrigues diplomatiques, de lâches passions, d'ignobles convoitises, des appétits semblables à ceux des vers qui dévorent un cadavre, des projcis avortés aussitôt que conçus, et des volontés impuissantes; j'en excepte pourtant celles de M. Thiers, s'il a résolu d'atteindre le comble du ridicule : encore un effort, et l'y voilà. Et me voilà aussi, vous redisant, mon cher .nmi, ce que jt; ne saurais trop vous redire, c'est que personne ne vous aime et ne vous respecte plus que moi K

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